00:00 [Musique]
00:08 Comment se fait-il que lorsque nous voyons quelqu'un acheter des cigarettes, se mettre
00:12 du rouge à lèvres, chanter au karaoké ou regarder un film, nous supposons qu'il
00:17 s'agit d'actes de consommation ? Qu'il s'agisse d'énergie fossile ou de programmes
00:23 de télévision, nous avons recours aux termes de consommation sans jamais se donner la peine
00:28 de le définir. Demandez à votre voisin ou à vos enfants ce que signifie consommer
00:34 et ils vous répondront imperturbablement que cela signifie acheter des produits dans
00:38 un magasin ou en ligne. Or, on peut tout à fait consommer sans acheter, comme l'illustre
00:44 la pratique du lèche-vitrine. Consommer signifierait plus largement toute activité impliquant
00:51 l'achat, l'utilisation ou la jouissance d'un bien manufacturé ou agricole dans
00:56 un but autre que la production ou l'échange de nouvelles marchandises.
01:00 Or, ce qui ressort de la sphère de la production est souvent assimilé à une activité de
01:06 consommation. Ainsi, par exemple, une bande de jeunes qui déciderait de former un groupe
01:11 de rock s'emparant d'instruments de musique, composant des chansons pour produire un spectacle
01:16 de fin d'année. Un tel comportement peut raisonnablement être rattaché à la sphère
01:21 de la production. Mais on considérera qu'il s'agit de consommation, tout simplement
01:27 parce que les jeunes musiciens n'ont pas fabriqué eux-mêmes leurs instruments.
01:30 Comme le montre l'anthropologue David Graber, il est extrêmement pernicieux de prétendre
01:37 ainsi que la consommation est une activité à part entière, sauf à considérer qu'elle
01:42 est une finalité de l'existence. Penser ainsi conduit à faire l'hypothèse que
01:48 c'est la principale activité des gens quand ils ne travaillent pas. Nous ferions bien,
01:52 nous rappelle Graber, de réfléchir aux implications d'une telle idéologie qui s'est imposée
01:58 dans le monde entier et que nous semblons ne même plus vouloir discuter.
02:01 Souvenons-nous pourtant de l'origine du verbe « consommer ». Il s'agit en fait
02:07 de « consumer », terme qui dérit du latin consumere, qui signifie « saisir ou s'emparer
02:12 ». La consommation évoque un acte de destruction. Consommer serait synonyme de manger, dévorer,
02:19 gaspiller, détruire ou dépenser. Être consommé par le feu ou par la rage signifie
02:26 que l'on est submergé d'une manière qui dissout l'autonomie de la personne qui
02:30 l'utilise, voire la détruit. Les premières occurrences du terme de consommation qui apparaissent
02:35 au XIVe siècle sont donc systématiquement négatives. Consommer quelque chose, c'est
02:41 le détruire. En formulant les choses de la sorte, on indique implicitement l'un des
02:47 traits caractéristiques du capitalisme. Il s'agit d'un moteur de production sans
02:52 fin qui ne peut maintenir son équilibre que par une croissance continue. Pour faire place
02:58 à de nouveaux produits, il faut d'une manière ou d'une autre se débarrasser des anciens,
03:03 d'où la nécessité de cycles de destruction qui sont récurrents par nature. Une société
03:08 de consommation est donc une société du sacrifice qui rejette toute valeur durable au profit
03:14 d'un cycle sans fin d'objets éphémères. Cela induit une image de l'existence humaine
03:20 qui apparaît pour la première fois en Occident à l'époque de la révolution industrielle.
03:24 Les humains seraient essentiellement occupés, en dehors de leurs heures de travail, à détruire
03:31 ou utiliser des marchandises. Il va sans dire que cette conception de l'être humain n'est
03:36 ni réjouissante ni épanouissante. A cela s'ajoute l'idée défendue par des
03:42 philosophes aussi différents que saint Augustin ou Thomas Hobbes que l'être humain est
03:46 une créature au désir illimité. Et si les humains sont laissés à eux-mêmes, ils finissent
03:52 par s'enfermer de leur propre chef dans le cercle vicieux de la rivalité. L'idéologie
03:58 de la consommation nous force donc à oublier que la vie sociale a toujours porté sur la
04:04 construction mutuelle d'êtres humains. Elle suggère que le désir humain n'est
04:09 pas une histoire de relation entre des gens, mais de relation entre des individus et des
04:13 fantasmes. Elle assimile notre souveraineté et notre autonomie à la seule destruction
04:19 du monde qui nous environne. Ce sont tous ces fondements implicites du consumérisme
04:24 dont il faut nous débarrasser si nous voulons sauver notre peau et accessoirement la planète.
04:30 [Musique]
04:34 Sous-titres réalisés para la communauté d'Amara.org
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