00:00 Un agronome et écologue au CIRAD de Montpellier, notre invité ce matin, il a sorti "AgriculteR"
00:05 aux éditions Odile Jacob.
00:07 Et c'est vrai que ça me fait rigoler depuis quelques jours parce que de moi je vois écrit
00:10 "Agricule et Terre en dessous" et c'est vrai que du coup je me suis dit "mais tiens c'est
00:15 quand même bizarre comme titre".
00:16 Bonjour Jacques Tassin.
00:17 Bonjour.
00:18 Mais Guillaume m'a expliqué tout de suite que c'était très sérieux.
00:21 C'était pas votre objectif de faire rigoler Vivian Cugli?
00:23 Non, a priori non, je ne m'y attendais pas.
00:25 Pourquoi ce titre alors "AgriculteR"?
00:27 Parce que je pense que l'agriculture a perdu un petit peu sa proximité originale avec
00:35 la terre, elle s'est un peu déterrestrée.
00:39 Et puis bon, pourquoi ne pas parler de l'agriculture de manière plus large en évoquant effectivement
00:47 les incidences de l'agriculture sur la terre, donc sur l'environnement.
00:50 Alors il est tout chaud, c'est aux éditions Odile Jacob d'abord on le dit, il est tout
00:53 chaud puisqu'il est sorti hier, sorti officiel le 3 avril, donc on est le 4.
00:59 Vous êtes un auteur, je rappelle quand même, je rappelle qui vous êtes quand même Jacques
01:03 Tassin, vous êtes agronome et écologue au CIRAD de Montpellier.
01:07 Ça veut dire quoi écologue exactement?
01:09 L'écologie c'est la science qui traite des interactions au sein du vivant et des
01:13 rapports entre le vivant et les autres.
01:15 Vous êtes écologue et pas écologiste alors?
01:18 Je suis un peu les deux mais je suis d'abord écologue.
01:21 J'ai la chance d'être écologue ce qui me permet aussi d'avoir un peu de recul parfois
01:25 sur des discours écologistes qui comme tous les discours peuvent être teintés d'idéologie,
01:31 ça arrive.
01:32 Oui alors vous êtes un scientifique, donc un fort en maths mais aussi un fort en thème
01:35 parce que vous êtes un auteur prolifique.
01:37 L'année dernière vous aviez sorti cet autre livre, toujours chez Odile Jacob, intitulé
01:41 "Écoute les voix du monde".
01:42 Vous ne vous faites pas rigoler comme petite scoula Vivian "Écoute les voix du monde"?
01:46 Non pas spécialement.
01:47 En tout cas effectivement l'écriture pour vous est un moyen de faire passer un message
01:53 important.
01:54 Oui parce que j'essaie de me mettre au service du grand public et c'est vrai que les scientifiques
02:00 sont plutôt enfermés dans un jargon qui sert un peu de passerelle au sein de la communauté
02:06 scientifique mais qui est inaccessible finalement auprès du grand public.
02:10 Moi j'ai plaisir effectivement en quelque sorte de jouer un rôle de passeur, j'aime
02:14 bien ça.
02:15 L'agriculteur, donc pour revenir à votre dernier ouvrage, en sous-titre il y a "Refonder
02:20 l'agriculture au service de tous".
02:22 Et alors on l'a bien vu à travers la crise agricole qu'on vient de traverser en ce début
02:26 d'année 2024.
02:27 L'agriculture est en crise, plusieurs modèles s'affrontent, vous vous avez clairement
02:32 choisi le vôtre.
02:33 Nous avons entendu parler, nous tous, ces dernières semaines d'un modèle dominant
02:39 qui est celui de l'agro-industrie qui n'est pas viable, ça on le sait puisque on sait
02:45 que dans 10 ans la moitié des agriculteurs seront à la retraite.
02:49 On sait que les surfaces des exploitations augmentent de 25% tous les 10 ans également.
02:54 Donc ça, ça ne peut pas durer indéfiniment et tôt ou tard finalement on va voir les
03:00 fermes remplacées par des firmes.
03:02 Ce n'est pas tout à fait ce qu'on souhaite, un pays sans paysans, je pense que ce n'est
03:07 pas très bon.
03:08 Et je pense que le mouvement social qui existe et qui dépasse un peu l'agriculture fait
03:14 ce constat aussi d'une ruralité qui est complètement sinistrée.
03:18 On en parle de multiples façons, il n'y a plus de médecins, il n'y a plus de postes,
03:21 il n'y a plus d'hôpitaux, ce n'est pas très bon pour la santé, au sens très général
03:28 du terme, d'un pays.
03:29 - Oui, mais les agriculteurs quand on les écoutait, en tout cas pour une partie d'entre
03:32 eux, durant la crise qu'on vient de vivre, beaucoup disaient la même chose.
03:35 Nous ce qu'on voudrait c'est d'abord qu'on nous foute un peu la paix avec toutes ces
03:39 normes, y compris environnementales, le problème il est aussi là.
03:43 On voudrait pouvoir vivre de notre travail, eux ils ne demandent pas mieux que de travailler.
03:47 Mais vous dites, ce sont aussi des victimes les agriculteurs, des victimes d'un système.
03:52 - Ce sont d'abord des victimes, tout à fait, d'un modèle autobloquant dans lequel eux-mêmes
03:57 sont enfermés parce qu'on les invite à s'endetter, on les invite à se déposséder
04:02 de leur propre pouvoir de décision.
04:04 La plupart du temps ce ne sont même pas eux qui assurent l'ensemble des traitements, ils
04:10 sont obligés de se traiter, ce ne sont même pas eux qui vont décider de la vente de leurs
04:14 propres produits, ce ne sont pas eux qui décident.
04:18 Donc ce sont effectivement d'abord des victimes.
04:20 - Avant de vous poser la question, comment faire ? Dans la quatrième couverture de ce
04:28 livre, vous parlez, je ne sais pas si c'est vous ou si c'est votre éditeur Jacques Tassin,
04:32 vous parlez d'une agriculture qui utilise des logiques extractives, bon ça oui, on
04:38 retire de la terre tout ce qu'on peut lui en retirer, trop d'ailleurs sans doute, et
04:42 prédatrice, le mot est fort quand même.
04:44 - Oui, parce qu'on n'est pas tout à fait dans la production, une plante sait produire,
04:50 elle s'est répartie via la photosynthèse de l'énergie solaire pour produire du nouveau.
04:55 Et l'agriculture d'aujourd'hui ne fait plus ça en fait.
04:58 Tous les "progrès" agricoles sont liés au recours aux énergies pétrolifères, ça
05:06 remonte au début du XXème siècle, mais alors avec des rendements qui sont dérisoires
05:11 puisque pour avoir une calorie alimentaire, il faut utiliser en moyenne une dizaine de
05:15 calories d'origine pétrolière.
05:18 Et donc on a perdu, et ça c'est de l'extractivisme, ce n'est plus de la production, c'est de
05:24 la substitution finalement.
05:26 Et on ne sait plus, enfin on sait plus si, on sait très bien comment faire, mais en
05:30 tout cas le modèle agricole dominant ne sait plus comment faire.
05:33 Et la solution, le comment faire, c'est l'agroécologie.
05:36 - Alors oui, vous parlez d'agroécologie, est-ce que d'abord ça nourrira tout le monde ?
05:42 Est-ce que ça permettra à tous les agriculteurs de pouvoir poursuivre leur activité ? Parce
05:45 que beaucoup disent que non, l'agroécologie c'est un doux rêve.
05:49 - Parce que le terme fait penser qu'effectivement c'est une affaire d'écologie, on en parlait
05:56 en tout début de cette interview.
05:58 Mais pas du tout, c'est une science qui est très élaborée, c'est une pratique qui est
06:06 mise en oeuvre dans la majorité du monde et qui fait vivre durablement, qui est très
06:14 productive, qui emploie beaucoup de main d'oeuvre, alors qu'on a besoin aujourd'hui de valoriser
06:20 la main d'oeuvre, qui produit une nourriture de qualité et de manière durable avec des
06:26 propriétés de résilience, de durabilité, de préservation du sol.
06:31 Toutes les vertus, si on peut dire ça comme ça, sont là pour avoir un modèle, un autre
06:38 modèle alternatif qui lui est viable et qui nous permet de vivre.
06:41 - Viable pour tout le monde ?
06:42 - Viable pour tout le monde, mais vraiment, c'est pas du tout l'ubi, c'est une réalité.
06:46 Je veux dire, il y a dans le monde des centaines et des centaines de scientifiques, de chercheurs
06:51 qui se sont penchés sur ce modèle alternatif qui marche.
06:55 - Et pour terminer, Jacques Tassin, je voudrais citer, vous reprenez les propos d'un Montpellierain
07:01 illustre et célèbre, Edgar Morin, dans votre introduction, il dit, Edgar Morin, "le problème
07:05 de maîtriser la planète n'a aucun sens, la Terre ne nous appartient pas, c'est nous qui
07:08 lui appartenons, nous sommes apparemment devenus des souverains, nous sommes en réalité réciproquement
07:13 souverains l'un de l'autre".
07:14 Voilà ce que dit Edgar Morin.
07:15 - C'est ça, voilà, il dit que toute la problématique est de pouvoir copiloter l'anthroposphère
07:22 et la biosphère.
07:23 - C'est pas insurmontable ?
07:24 - Mais non, mais non.
07:25 - Agricultaire, le dernier livre ! On aurait pu continuer pendant très longtemps, mais
07:31 on est obligé de s'arrêter là.
07:32 Alors je vous conseille évidemment la lecture de Agricultaire, Jacques Tassin aux éditions
07:35 d'Ile Jacob.
07:36 Merci d'être venu ce matin dans notre studio et sur notre antenne.
07:39 - Vous pouvez réécouter l'interview, vous allez sur le site internet francebleu.fr,
07:43 tout est dispo.
07:44 Dans un instant, on va prendre le chemin du Larzac, enfin la route, enfin l'autoroute,
07:49 la 75, ça a bien changé en quelques années le secteur.
07:52 La petite histoire du jour, c'est dans deux minutes.
07:55 Paul Dine du Fourne rejoint dans le studio de France Bleu Héro.
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