00:00 Bonjour et bienvenue dans Tête à tête, l'émission de Grandes Interviews de France 24.
00:09 Notre invité aujourd'hui est Success Masra.
00:11 Il a été pendant des années le plus farouche opposant du président tchadien Mahamad Idris Déby.
00:16 Mais depuis le 1er janvier, il est devenu, à la surprise générale, son Premier ministre.
00:22 Une semaine après l'approbation d'une nouvelle constitution par référendum,
00:25 le chef du parti Les Transformateurs a en effet accepté de faire équipe
00:29 avec un homme qu'il a accusé de vouloir perpétrer la dynastie Déby
00:33 et d'avoir orchestré la répression sanglante lors des manifestations d'octobre 2022.
00:38 Il est avec nous depuis N'Djaména pour sa première interview avec un média international.
00:42 Success Masra, merci.
00:45 Merci à vous.
00:47 Pourquoi est-ce que vous avez accepté ce poste ?
00:53 Ce n'est pas le poste qui est la chose la plus importante.
00:56 C'est le moment dans lequel notre pays se trouve aujourd'hui,
01:00 dans un contexte international, avec une nouvelle république,
01:04 parce que nous sommes passés de la 4e à la 5e république, avec une nouvelle constitution,
01:09 avec une nécessité de responsabilité collective pour l'ensemble des Tchadiens et des Tchadiennes
01:16 de se retrouver autour d'un pays, le nôtre, malade, que nous devons guérir ensemble.
01:23 Et je me vois donc dans une sorte un peu d'appel de responsabilité pour servir mes compatriotes
01:32 en apportant à la tête d'une équipe qui travaillera en synergie avec le président de la transition,
01:40 qui depuis l'adoption de la nouvelle constitution, nous faisant passer à la 5e république,
01:44 est devenu aussi pleinement président de la république,
01:48 afin que tous ensemble, nous puissions servir les Tchadiens et Tchadiennes.
01:52 Il est un peu comme un pilote, pilote principal, un commandant de bord,
01:57 qui a bien voulu m'appeler à ses côtés comme un copilote,
02:01 afin qu'avec tout l'équipage et tous les passagers tchadiens,
02:05 nous atterrissions à l'aéroport de la démocratie,
02:09 pour que les Tchadiens et les Tchadiennes, à la fin de cette transition finissante,
02:14 choisissent librement leurs dirigeants.
02:16 Et donc, nous aurions une mission centrale,
02:20 c'est d'être capable d'organiser les meilleures élections possibles,
02:24 et en même temps, d'être ce gouvernement de transition,
02:27 mais aussi d'action pour servir les Tchadiens pendant cette période,
02:30 parce qu'il y a des choses qui ne peuvent pas attendre.
02:32 Donc, je me sens en mission, mission d'un patriote au service de son pays simple.
02:37 Pour certains opposants, et pour filer la métaphore aéronautique,
02:43 monter dans le même avion que Mahamat Idris Déby,
02:45 c'est tout simplement une trahison.
02:48 Que leur répondez-vous ?
02:50 Ça me fait penser à certains, lorsque Nelson Mandela a eu le courage
02:55 de tracer le chemin de la réconciliation nationale,
02:58 je suis un Mandela Phil, donc je crois dans la réconciliation nationale.
03:02 Pour se réconcilier, il ne faut pas être à 100% d'accord,
03:05 sinon il n'y aurait plus le mot réconciliation.
03:07 Ça s'appelle la capitulation, ça s'appelle la soumission.
03:11 Je suis là dans le cadre d'une véritable réconciliation nationale,
03:16 et à l'accord de réconciliation que nous avons signé à Kinshasa,
03:19 sous l'égide du président Félix Sesekedi,
03:23 je sens en qualité du facilitateur désigné,
03:26 de tous les chefs d'État de l'Afrique centrale,
03:28 c'est une première, peut-être africaine aussi,
03:31 où des Tchadiens se retrouvent sur le sol africain
03:34 pour signer un accord de réconciliation sans arme,
03:37 par le dialogue, par l'intelligence collective.
03:40 Et donc oui, il faut être deux pour faire la réconciliation.
03:43 Et donc, celui qui est contre la réconciliation me jette la première pierre,
03:46 mais j'ai l'impression que les Tchadiens ont plutôt massivement approuvé cela.
03:51 Vous avez vu la tournée, la caravane nationale de réconciliation
03:55 que j'ai organisée à l'échelle du pays,
03:57 et je crois que vous avez les images,
03:59 ce n'est jamais arrivé dans l'histoire de ce pays.
04:01 Donc, ce peuple l'a fait confiance totalement,
04:03 et c'est que nous sommes des serviteurs.
04:05 Nous croyons dans la réconciliation qui ne doit pas être un mot,
04:08 mais un acte, une attitude, des actions.
04:11 C'est sur cela que je suis pleinement engagé
04:13 pour aller réconcilier dans une très large mesure,
04:17 et aujourd'hui pour être au service de tous les Tchadiens.
04:19 Est-ce que vous avez totale confiance en Mahamat Idriss Déby ?
04:25 Vous savez, il n'y a pas une unité de mesure de la confiance
04:31 ou une unité de mesure de la sincérité.
04:33 Si vous avez ça, bon, je suis preneur, mais moi je n'en ai pas trouvé.
04:37 Ce que je peux vous dire, je suis totalement sincère dans ma démarche,
04:41 qui est une démarche de service.
04:42 Je peux aussi vous dire une deuxième chose.
04:44 Si le président Mahamat Idriss Déby, il ne nous était pas d'accord,
04:49 pour que nous soyons même d'accord,
04:51 eh bien, nous n'aurions pas eu l'accord.
04:53 S'il n'était pas d'accord que je sois à ses côtés
04:57 pour qu'ensemble, nous puissions travailler à réconcilier les Tchadiens
05:02 et apporter des solutions concrètes à leur vie,
05:04 je ne serais pas à ses côtés.
05:05 Donc, il a été un acteur majeur et déclencheur de ce processus,
05:10 et il a fallu aussi que moi-même, je fasse aussi un pas.
05:13 Il a fallu avoir des regards bienveillants de nos compatriotes africains,
05:18 et puis sans doute, tout cela a permis que nous arrivions là où nous sommes.
05:22 Donc, je crois qu'il est responsable, il est garant de l'unité du pays,
05:27 et donc, il est totalement engagé pour la réconciliation,
05:29 et c'est sur cela que je suis totalement engagé.
05:32 Donc oui, aujourd'hui, je lui fais totalement confiance
05:35 pour être responsable et pour que nous soyons ensemble
05:39 loyaux devant le peuple tchadien, patriotes engagés,
05:43 pour servir ce Tchad là, nouveau, dans un environnement où,
05:47 vous le savez, regardez le Soudan voisin,
05:50 regardez la Libye, regardez l'espace Sahel,
05:53 il y a des moments où les enjeux sont tels que,
05:57 comment vous dire, la situation du Tchad vaut bien une réconciliation,
06:01 et vaut bien que nous nous élévions tous à la hauteur des enjeux.
06:06 Et je crois que c'est à l'aune de cela que nos convictions réciproques se sont retrouvées,
06:11 et aujourd'hui, nous allons travailler avec toutes les intelligences tchadiennes
06:14 pour avancer, et avec tous les amis du Tchad pour avancer ensemble.
06:17 Donc oui, il y a eu une confiance qui est là et qui est le sous-basement,
06:21 sans lequel je ne serais pas là où je suis aujourd'hui.
06:24 On se souvient que vous aviez fui le Tchad suite aux manifestations
06:28 et à la répression sanglante en octobre 2022.
06:32 Il y a une amnistie qui a été déclarée pour les civils,
06:34 mais aussi pour les policiers et les militaires.
06:36 Vous avez longtemps réclamé que justice soit faite.
06:39 Là, vous acceptez que justice ne sera pas faite.
06:44 Non, ça c'est votre interprétation.
06:47 Est-ce que la signature d'un accord de Masra, seul, suffit à arrêter la justice ?
06:55 Vous me donnerez plus de pouvoir que même un président de la République
06:58 dans une République normale.
07:00 Même un roi n'arrêterait pas la justice par une simple signature.
07:06 Si on considère que se réconcilier n'est pas important, ça c'est autre chose.
07:13 Mais je crois que l'essentiel des Tchadiens croient dans la nécessité
07:16 de la réconciliation nationale.
07:18 Et donc je crois dans une justice qui n'est pas une revanche.
07:24 La justice, ce n'est pas la vengeance.
07:26 Certains, peut-être auxquels vous faites allusion,
07:29 confondent la justice et la vengeance.
07:31 Dans mon esprit, la justice, c'est quelque chose qui doit élever une nation,
07:35 mais pas quelque chose qui doit décimer une nation.
07:37 Est-ce qu'il y a eu des douleurs ?
07:38 Oui, il y a eu des douleurs.
07:40 Est-ce qu'il y a eu des morts inutiles ?
07:42 Oui, il y a eu des morts inutiles.
07:44 Dans toute l'histoire de notre pays,
07:46 l'occasion est devant nous d'être non pas des analystes de l'histoire,
07:52 mais de faire partie de cette histoire et de dessiner un avenir meilleur.
07:55 Donc je suis tourné vers l'avenir.
07:56 Nous passons à la Ve République,
07:58 mais avec l'obligation de penser les plaies,
08:03 de réconcilier les cœurs,
08:05 de guérir les blessures
08:07 et de nous inscrire dans une dynamique pour que le passé ne revienne plus.
08:11 Voilà la responsabilité collective qui est la nôtre.
08:14 C'est dans ce chemin-là que je m'inscris.
08:16 Je suis quelqu'un qui croit dans la justice et dans l'égalité,
08:19 dans la diversité et dans la dignité.
08:21 Et c'est ce corpus de valeurs-là que je viens de défendre aujourd'hui
08:25 en tant que chef du gouvernement,
08:27 à côté du président de l'exécutif,
08:29 qui est le président de la transition.
08:30 Il faut deux frères pour s'asseoir à la table.
08:33 Et donc oui, nous avons fait le pas,
08:36 il a fait le pas et d'autres, Tchadia, vont faire le pas.
08:38 Et ensemble, je suis convaincu que nous allons dessiner un avenir meilleur
08:42 que ce que nous a réservé l'histoire.
08:44 Voilà notre responsabilité aujourd'hui pour demain.
08:46 - Success Massara avec l'adoption de la nouvelle constitution,
08:49 votre nomination, est-ce que vous avez obtenu de la part du président de la transition
08:54 une garantie que des élections auront bel et bien lieu cette année, en 2024 ?
09:01 - Nous travaillons ardemment pour que ça le soit.
09:03 Et il n'y a pas d'élément aujourd'hui qui puisse, en tout cas,
09:08 montrer qu'il n'y aurait pas d'élection en 2024.
09:10 C'est ça notre mission, c'est ça notre objectif.
09:14 Et nous allons avoir l'occasion de dérouler cela
09:16 dans une sorte aussi de consultation globale des Tchadiens et des Tchadiennes,
09:20 qui sont suffisamment matures pour dessiner ensemble la chronologie,
09:25 les actions nécessaires afin de nous permettre de terminer la transition,
09:30 parce que les Tchadiens veulent que nous revenions
09:32 de façon ordonnée à l'ordre constitutionnel.
09:36 - Alors évidemment, on se pose la question,
09:37 est-ce que vous serez candidat à cette élection ?
09:40 Parmi les nouveautés du texte de la constitution,
09:44 l'âge minimum a été fixé à 35 ans, ce qui vous permet à vous d'être candidat,
09:47 mais aussi au président Déby, qui avait évidemment promis
09:51 il y a quelques années qu'il ne serait pas candidat.
09:53 Donc est-ce que, évidemment, vous ne pouvez pas parler pour lui,
09:56 mais vous pouvez parler pour vous, est-ce qu'aujourd'hui,
09:58 succès Massra, vous êtes candidat à cette présidentielle
10:01 qui devrait se tenir cette année ?
10:04 - Le président Mahmoud Idriss Déby, nous, lui-même,
10:09 et moi-même, nous sommes d'abord et avant tout des citoyens tchadiens.
10:12 Dans une république, les citoyens, civils ou militaires,
10:16 il est militaire, je suis civil,
10:18 mais les autres sont dans la même catégorie,
10:20 et bien ils sont régi par une seule chose,
10:22 la loi fondamentale, c'est la constitution.
10:24 Vous savez, en France, lorsque le général de Gaulle
10:27 a fait passer la France à la Ve République,
10:29 il était général, il a fait passer à la Ve République,
10:32 il s'était soumis à la constitution,
10:34 il a contribué à la mettre en place.
10:36 Je crois que le général Mahmoud Idriss Déby,
10:39 il, nous, et moi-même, en tant que citoyens tchadiens,
10:41 nous serons régi par ces droits et ces devoirs constitutionnels.
10:46 Après, les rendez-vous entre un homme politique
10:49 ou un homme d'État avec un peuple,
10:51 c'est un choix à la fois personnel
10:53 et un choix qui appartient à chacun.
10:56 Aujourd'hui, je suis candidat à une seule chose,
10:58 candidat à servir les tchadiens et les tchadiennes
11:01 dans la dignité, dans la diversité,
11:03 dans la justice, dans l'égalité,
11:06 avec un Tchad qui doit devenir une terre d'opportunités,
11:10 de protection, de solidarité.
11:12 Vous voyez, je suis concentré là-dessus.
11:15 Moi, je ne suis candidat qu'à servir les tchadiens et les tchadiennes.
11:18 Et là où je suis aujourd'hui, je suis très très heureux
11:20 de pouvoir agir concrètement sur l'ensemble des sujets.
11:24 Demander à tous les tchadiens qui avaient leurs enfants
11:26 à la maison pendant deux mois
11:28 et que la première action de ce premier gouvernement
11:31 de la Ve République du Tchad
11:33 soit de rouvrir les portes de l'école.
11:35 Eh bien, ils sont tous d'accord avec cela.
11:37 Et peu importe la casquette de qui a fait quoi,
11:39 l'important, c'est que les enfants repartent à l'école.
11:41 Voilà les questions concrètes que moi je me pose.
11:43 Je suis à fond en tant que Premier ministre aujourd'hui
11:46 pour servir la République à côté d'un président.
11:49 Et puis, les moments viendront où les gens vont faire leur choix.
11:52 Mais je suis régi, lui comme moi,
11:54 par la seule constitution qui existe dans la République aujourd'hui.
11:56 Succès Massara.
11:57 Merci beaucoup d'avoir répondu aux questions de France 24
12:00 depuis N'Djamena, la capitale du Tchad.
12:02 Et merci à vous d'avoir regardé cette émission sur notre antenne.
12:07 (Générique)
Commentaires