00:00 la folie, elle était vraiment plutôt présente.
00:01 Évidemment, je me parlais à moi-même en permanence.
00:03 Je parlais à mon bré-chaud souvent le soir.
00:06 Et en fait, toutes les parties de mon matériel qui était sur la tente devenaient des individus
00:09 à part entière.
00:10 Et la solitude, je pense que c'est ça.
00:11 Ça a été le vecteur de plusieurs comportements un peu bizarrois, de faire ses besoins dehors.
00:15 C'est pas possible.
00:16 Lorsqu'il fait -32°, du coup, je creusais un trou à l'intérieur de la tente.
00:20 Je faisais pipi dans une bouteille pour que ça me confère de la chaleur.
00:23 J'ai eu un accident qui a précipité ma vie.
00:26 J'étais à Sydney à l'époque.
00:28 Je grimpais pas mal.
00:29 Et j'ai chuté d'une falaise de 5-6 mètres directement sur les rochers.
00:32 J'ai toute la partie droite de mon corps qui était fracturée.
00:35 Et j'ai été hospitalisé, du coup, à Sydney pendant plusieurs jours.
00:38 Et les médecins m'ont dit « On est vraiment désolé, mais on va devoir vous mettre dans
00:40 un fauteuil roulant et vous immobiliser pendant plusieurs mois ».
00:43 C'est vraiment ce moment-là de ma vie qui a été crucial parce que durant ces mois-là
00:47 d'immobilisation forcée, mes journées, c'était de rouler sur le trottoir de Sydney, lire
00:52 de manière presque compulsive.
00:54 Progressivement, j'ai pris conscience de cette fragilité de l'existence et surtout
00:58 du fait qu'il fallait arrêter de subir sa vie, de se soumettre à des impératifs qui
01:02 n'étaient pas les nôtres.
01:03 Je me suis fait une promesse, c'était quand je rentrerai en France, c'est d'arrêter
01:06 l'économie et de me jeter dans cette grande quête de mon rêve d'enfant qui était de
01:11 partir explorer l'Arctique.
01:12 Et c'est de là qu'est née cette expédition en Islande.
01:15 Sur cet accident-là, il y a eu deux grandes phases.
01:17 La première avait été très compliquée parce que le mouvement, pour moi, c'est quelque
01:20 chose de fondamental, c'est même essentiel.
01:22 J'ai toujours un peu cette soif de l'ailleurs.
01:24 Et l'immobilisation en soi, lorsqu'elle est choisie, c'est pas vraiment un problème,
01:28 mais lorsqu'elle est subie et forcée par le corps médical, ça a été très très
01:33 compliqué pour moi.
01:34 C'était surtout le fait de devoir s'arrêter en fait dans cette chaise, le corps un peu
01:38 en angle droit.
01:39 Ça, ça a été très compliqué les premières semaines.
01:41 L'accident est devenu quelque chose de profondément positif et aujourd'hui, je ne le regrette
01:46 vraiment pas.
01:47 Il a fallu tomber de 6 mètres de hauteur pour pouvoir se rendre compte de ça.
01:50 J'aurais préféré me rendre compte de manière beaucoup plus simple.
01:52 Sincèrement, je ne le regrette pas du tout.
01:54 J'ai une attirance vraiment profonde pour cette région du monde qui est l'Arctique.
01:59 Pour quelqu'un qui rêve d'aventure, l'Islande, c'est un terrain de jeu vraiment vraiment
02:02 parfait.
02:03 Donc du coup, il a fallu se préparer.
02:04 Moi, je me suis préparé en devenant ostréiculteur.
02:07 C'est un métier qui est extrêmement physique, aussi qui est difficile mentalement, puisque
02:10 on a les mains dans une eau qui fait 7 degrés.
02:12 Ça forge quand même quelque chose.
02:13 Ça a été une période qui a été vraiment très importante pour la préparation physique
02:18 et mentale de ce projet-là.
02:19 Ensuite, il y a eu toute une phase de lecture aussi sur la connaissance du milieu.
02:23 Cette expédition-là en Islande, pour moi, elle revêtait aussi une forme de quête intérieure.
02:28 J'avais besoin de m'apaiser, j'avais besoin de me reconnecter avec le réel.
02:31 Il m'est arrivé quelques vérifications, quelques problèmes que, évidemment, je n'avais
02:34 pas anticipé et qui m'ont un peu remis à ma place.
02:36 Je pense notamment à une traversée d'un glacier dans le centre de l'Islande.
02:40 J'ai eu un message d'alerte de mon GPS qui m'annonçait une tempête.
02:44 Cette tempête-là était censée s'abattre sur ma position dans 3-4 jours.
02:47 Sauf qu'en fait, ta tempête était beaucoup plus précoce que ce que mon GPS me disait.
02:52 Et en fait, elle est arrivée sur moi dès le lendemain matin.
02:54 J'étais en train de marcher et j'étais pris dans des vents qui dépassaient les 80-90 km/h.
02:59 Et cette tempête-là s'est intensifiée, intensifiée, intensifiée jusqu'au moment
03:02 où est venu le moment de monter sa tente.
03:04 La nuit commençait à tomber et j'ai sorti la tente du coup de son sac.
03:08 J'ai l'arceau principal de la tente qui me casse dans les mains.
03:11 90 km/h de vent ou 100 km/h de vent, les températures extérieures dépassent les
03:16 -25°, -27° et qu'on doit faire une réparation de sa tente avec des gros smoufles d'expédition.
03:21 Ce n'est pas toujours quelque chose de très facile.
03:23 Donc à ce moment-là, c'est un peu l'instinct de survie qui prend le dessus.
03:26 Et j'ai raisonné de manière très instinctive.
03:29 J'ai essayé d'imiter certains animaux de l'Arctique.
03:32 Quand l'ours polaire ou quand l'angoinard polaire est pris dans une tempête,
03:35 pour éviter de s'exposer trop au vent,
03:37 en général, il creuse un trou dans la neige et il se roule en boule.
03:40 C'est exactement ce que j'ai fait.
03:41 J'ai sorti mon piolet, j'ai creusé un trou dans le glacier.
03:44 Et là, j'ai pu bricoler une petite réparation.
03:46 Et une heure plus tard, la tente était montée.
03:48 À 4h du matin, l'arceau en question a re-explosé.
03:53 La toile de tente s'est déchirée.
03:54 Et là, j'ai eu une tonne de neige qui est rentrée dans ma tente.
03:57 Je me suis dit, l'expédition, elle est forcément terminée.
03:59 Parce que ma tente est détruite, que je suis au lieu de nulle part.
04:02 Et qu'il n'y a personne qui peut venir m'aider.
04:03 Et en fait, au moment où je me suis dit ça, au loin,
04:06 j'ai vu un point rouge qui zigzaguait dans la moraine du glacier.
04:10 Et en fait, c'était un 4x4 d'Islandais.
04:12 Cette famille-là d'Islandais m'a dit, écoute,
04:14 on va t'emmener dans le prochain village.
04:16 Tu vas récupérer du matos pour réparer ta tente.
04:19 T'es bien chez nous, parlons le temps qu'il faudra.
04:21 Et finalement, j'ai passé 4 jours chez eux.
04:23 J'ai pu réparer ma tente et j'ai pu repartir à l'aventure
04:26 dans le centre contre toute attente en fait.
04:28 Ils m'ont littéralement ouvert la porte alors que je ne ressemblais à rien.
04:31 J'avais une énorme barbe, j'étais mangé par le froid, etc.
04:35 Les treks au long cours ou les grandes traversées,
04:37 il faut se préparer justement à ces longues périodes de solitude.
04:40 La solitude pour moi, ce n'est pas un problème en soi
04:43 parce que je m'entends plutôt bien avec moi-même.
04:45 Elle s'est traduite dans des comportements
04:46 qui étaient un peu étranges de temps en temps,
04:48 notamment en termes de folie.
04:49 J'ai eu des moments où la folie était vraiment plutôt présente.
04:52 Évidemment, je me parlais à moi-même en permanence.
04:54 Je parlais à mon bréchot souvent le soir.
04:56 Et en fait, toutes les parties de mon matériel qui était sur la tente
04:59 devenaient des individus à part entière.
05:01 Et la solitude, je pense que c'est ça.
05:02 Ça a été le vecteur de plusieurs comportements un peu bizarroïdes.
05:05 Au bout de 100 jours de marche, le poids du sac,
05:08 je crois que le max que j'ai pu porter, c'était 37 kilos.
05:10 Le plus compliqué, c'était au départ
05:12 parce que le dos n'était pas fait à ce poids-là.
05:14 Les tendons d'Achille n'étaient pas encore faits non plus.
05:17 Donc, j'ai eu beaucoup de tendinite au départ.
05:19 Mais ça, c'est juste des petits obstacles qu'il faut dépasser
05:22 qui sont nécessaires en fait,
05:23 parce que le corps est en train de se faire.
05:25 Mais après est venu le froid.
05:27 Et le froid extrême, c'est ça qui a été très compliqué
05:29 parce que le froid dévore toute notre couche de graisse
05:32 et attaque nos muscles.
05:33 Ce qui fait que même lorsqu'on dort, on perd du poids.
05:36 Et du coup, il faut manger vraiment énormément
05:38 et de manière très fréquente.
05:40 Même s'il fait -20°C ou -30°C,
05:42 le froid n'attaquait pas trop le visage
05:44 puisque j'avais mis de la...
05:46 C'est un peu sale, mais je me mouchais dans mes mains
05:47 et la morve, je la disposais partout sur mon visage.
05:50 Cette morve-là me permettait d'avoir une protection contre le froid
05:53 ou contre le blizzard.
05:54 Après, ça permettait de limiter au maximum les gelures.
05:57 Le froid change tes priorités.
05:59 Des gestes qu'on faisait avant, au début de l'expert,
06:01 on ne peut plus faire à la fin en plein hiver.
06:03 Par exemple, faire ses besoins dehors,
06:05 ce n'est pas possible.
06:06 Lorsqu'il fait -32°C,
06:08 je creusais un trou à l'intérieur de la tente.
06:10 Je faisais pipi dans une bouteille
06:11 pour que ça me confère de la chaleur.
06:13 Je la mettais au fond de mon sac de couchage
06:15 pour que ça me fasse une bouilloire.
06:16 Je devais aussi obligatoirement faire fondre de la neige pour boire.
06:21 L'expédition s'est relativement bien passée jusqu'à la fin,
06:23 même si j'ai perdu de la sensibilité sur pas mal d'orteils et de doigts.
06:27 Je suis aussi très heureux
06:28 parce que je prépare ma prochaine expédition
06:30 qui se déroulera dans l'Arctique canadien.
06:32 Le retour, déjà pour moi, il a été extrêmement compliqué.
06:34 La rupture totale entre l'expédition et le retour à une vie normale,
06:39 entourée de gens qui exigent de toi que tu leur racontes les choses, etc.
06:42 Ça, ça a été très compliqué
06:43 parce que tout à coup, il y a eu un surplus de tout.
06:45 Ma stratégie, ça a été de retrouver une nouvelle phase de solitude.
06:49 J'ai loué une chaumière proche d'une forêt
06:52 et là-bas, j'ai commencé à écrire le livre de cette expédition-là.
06:54 Ça a été ma manière de retrouver un peu une vie classique.
06:58 Après, qu'est-ce que m'a apporté cette expédition-là ?
07:00 Je pense qu'elle m'a nourri, en fait.
07:02 Elle a aiguisé mon regard.
07:03 Elle a changé mes perceptions.
07:05 Physiquement, c'était très compliqué.
07:06 Marcher pendant 144 jours, c'est quelque chose de difficile.
07:09 J'ai à la fois encore un pied en Islande
07:10 et j'ai déjà un pied dans ma prochaine expédition.
07:13 Donc oui, je me sens profondément libre.
07:17 Je suis très, très heureux aujourd'hui.
07:19 Et la prochaine expédition me tient vraiment à cœur
07:22 parce que ce sera la réalisation d'un nouveau rêve d'enfant.
07:26 Quelque chose de très, très important pour moi.
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