00:00 L'illettrisme met les gens dans une précarité totale.
00:04 On est vraiment à même de se faire croquer par la première personne qui passe.
00:11 On n'est pas capable de se défendre, on n'est pas autonome.
00:13 C'est vraiment une grosse misère ça et il ne faut pas laisser faire ça.
00:17 Je m'appelle Aline Le Gulluche, je suis autrice de deux livres.
00:23 Ambassadrice de chez Lancôme pour la lutte contre l'illettrisme des femmes
00:28 et aussi porte-parole de la lutte contre l'illettrisme en France
00:32 avec M. Fernandez qui en est le directeur.
00:35 Mes parents étaient de simples paysans, de modestes paysans.
00:39 La priorité de notre vie c'était déjà de travailler,
00:42 s'occuper des champs, s'occuper de la ferme pour pouvoir manger.
00:45 C'était l'essentiel de notre vie.
00:47 Je suis allée à l'école à l'âge de 6 ans.
00:50 L'école ce n'était pas vraiment une priorité mais l'école était obligatoire à l'âge de 6 ans.
00:55 Je n'avais jamais tenu un stylo, ni jamais ouvert un livre.
00:59 Et en plus de ça, moi je suis dyslexique.
01:03 Et par malchance je suis tombée sur un enseignant très maltraitant
01:07 qui ne comprenait pas que je n'avais jamais touché un stylo d'ailleurs
01:11 et qui ne comprenait pas non plus que j'étais incapable d'écrire
01:16 même au crayon à papier sans casser ma mine
01:19 ou alors à la plume à l'époque c'était terrible et je mettais de l'encre partout.
01:24 J'en avais toujours plein les mains donc il n'hésitait pas à me frapper pour ça
01:29 ou à me mettre au coin, me tirer les cheveux ou arracher la page, m'humilier, m'insulter.
01:35 Il m'a dégoûtée de l'école, il m'a enlevé ma confiance en moi.
01:39 Il a fait de moi une serpillière qui n'avait plus envie d'aller à l'école, qui n'avait plus envie de rien.
01:45 Après ces deux ans de torture avec cet enseignant,
01:49 il a été enlevé de l'école
01:53 et j'ai eu le bonheur de tomber sur un enseignant, jeune, dynamique.
01:58 Avec lui j'ai appris la musique, le chant, le théâtre,
02:02 j'ai appris à jouer dans la cour de l'école puisque avec l'autre j'étais toujours punie.
02:06 Enfin il m'a éveillée au monde, il a lu à ma place,
02:09 il m'a donné beaucoup plus d'écriture que les autres enfants
02:14 et il ne comprenait pas, lui, pourquoi je n'arrivais pas à lire le P,
02:18 je n'arrivais pas à le B, je confondais les lettres.
02:22 Après multiples recherches, il a compris que j'avais un problème de dyslexie
02:27 qui à l'époque n'était pas reconnu du tout.
02:30 Donc il en a parlé à mes parents à l'époque,
02:33 mais mes parents avaient d'autres chats à fouetter
02:36 et ne savaient pas comment faire avec tout ça.
02:39 L'important pour eux c'était d'avoir de l'éducation, d'être droite, honnête, polie
02:44 et avec ça dans la vie j'y arriverais.
02:47 Ensuite je suis tombée avec d'autres enseignants qui n'ont rien compris
02:50 de ma façon de réfléchir, de ma façon de comprendre.
02:53 D'office si je n'arrivais pas à écrire c'est que j'étais bête.
02:56 Sauf que moi voilà je suis dyslexique et à l'époque j'aurais eu de l'aide,
03:00 je n'aurais pas été en situation d'illettrisme à la sortie de l'école, c'est clair.
03:05 Donc avec mes quelques compétences sous le coude, il fallait que je cherche du travail.
03:11 Bien sûr, je ne peux pas travailler dans un magasin, il faut prendre des commandes.
03:15 Je ne peux pas être secrétaire, ça serait ridicule.
03:19 Tout ce qui est trait à la lecture et à l'écriture, je ne peux pas.
03:24 Je trouve du travail à l'âge de 16 ans et dans cette usine de pâtisserie
03:28 j'y reste jusqu'à l'âge de 28 ans.
03:30 J'ai vraiment compris, j'ai vraiment analysé mon problème
03:33 à partir du moment où j'étais maman.
03:36 Déjà écrire leur prénom, être sûre de ne pas faire de fautes.
03:41 Ensuite leur lire des histoires, comment lire des histoires à un enfant
03:45 lorsqu'on ne sait pas lire, ce n'est pas possible.
03:48 Donc moi je leur racontais des histoires.
03:50 Je prenais un livre, je faisais semblant, je fauteais les pages
03:53 et je leur racontais les images.
03:56 Pour mes enfants, ça a vraiment été de grosses difficultés pour moi
04:00 parce que je ne voulais surtout pas qu'ils aient un soupçon,
04:04 le moindre soupçon sur mes incompétences.
04:06 Je ne voulais pas qu'ils me regardent comme si j'étais bête.
04:09 Alors mes enfants ont vraiment compris que j'étais illettrée
04:13 lorsque j'ai divorcé avec leur père,
04:18 lorsque je me suis retrouvée à la rue avec eux.
04:23 Je ne pouvais pas faire des courriers à mon avocat pour me défendre,
04:27 je ne pouvais pas faire une demande de logement correctement.
04:31 Mes enfants, quand ils ont découvert tardivement,
04:34 parce qu'ils étaient grands, mes incompétences, mon illettrisme,
04:39 ils n'ont jamais porté de jugement.
04:41 Ils ne pensaient pas que c'était aussi important,
04:44 mais ils ont toujours été là pour moi, tout le temps.
04:47 Ils m'ont toujours épaulée et puis sans rien dire.
04:51 J'ai été mariée pendant 18 ans.
04:53 Je pensais que c'était pour la vie, une maison, des enfants,
04:56 tout ce que je rêvais.
04:58 Comme je suis illettrée, il s'est avéré qu'il a cru
05:01 qu'il était beaucoup plus facile de me diriger, de me commander,
05:05 d'être supérieur à moi, de me manquer de respect,
05:12 ou de m'abuser même.
05:14 Un jour, j'ai été obligée de partir avec mes enfants
05:17 puisqu'il a pris le fusil pour nous tuer.
05:20 Je lui ai dit que j'allais partir, que j'allais divorcer,
05:24 que c'est moi qui allais le faire.
05:26 Du coup, il s'est senti affaibli.
05:29 Je me suis dit que pour sauver mes enfants, il faut que je parte.
05:32 J'ai sauté par la fenêtre du premier étage
05:35 et je suis partie dans la forêt plus haut.
05:38 Je suis partie de mon domicile.
05:40 Pendant qu'il me cherchait, pendant qu'il me courait après,
05:44 mes enfants étaient sauvés.
05:46 Sa famille l'a emmenée à l'hôpital pour se faire examiner
05:51 parce qu'il avait une crise de folie.
05:54 Quelques jours après, il appelle.
05:56 À l'époque, on n'avait pas de portable, on n'avait que des fixes.
05:59 Il appelle sur le fixe et dit "Oui, t'es où ? Tu fais quoi ?"
06:03 Enfin bref, parce que je n'ai pas répondu tout de suite au téléphone.
06:06 De fil en aiguille, d'insultes, il dit "De toute façon, je quitte l'hôpital
06:13 et je vais venir vous achever."
06:16 Donc j'ai pris mes enfants.
06:18 J'ai dit aux enfants "Allez, on monte dans la voiture, on s'en va et on ne revient pas."
06:24 Et on est allés au commissariat.
06:26 Le lendemain, l'assistante sociale m'a trouvé une chambre.
06:30 Une chambre pour un mois, une chambre pour les ans-abris.
06:35 Suite à mon divorce, suite à mon évolution en cuisine,
06:40 je rencontre quelqu'un qui a bien compris que j'étais illettrée.
06:49 Parce que c'était quelqu'un de très intelligent.
06:52 Lui sortait d'un divorce, il fallait qu'il rembourse la part de sa maison à sa femme.
06:58 Et il lui fallait quelqu'un pour faire un crédit immobilier.
07:03 Tout seul, il ne pouvait pas.
07:05 Et cette personne m'a dit "On achète la maison ensemble, tu seras propriétaire, tout comme moi."
07:12 Moi, je le crois, forcément.
07:14 Et je signe des crédits, crédit maison pour lui, crédit immobilier.
07:18 J'ai coulé plusieurs années avec cette personne sans me rendre compte de son abus.
07:24 Et je voulais retourner à l'école.
07:27 Parce que je ne comprenais pas tout autour de moi, ce qui se passait.
07:30 Et puis au travail, les choses évoluaient tout le temps.
07:33 J'étais de plus en plus mal dans ma peau.
07:36 Et donc je demande à ma fille de me faire un courrier,
07:40 pour faire une demande à la direction pour que je puisse retourner à l'école.
07:45 Et effectivement, dans les semaines qui ont suivi, elle m'a rappelé pour me dire
07:49 qu'on a trouvé des compétences clés à Paris.
07:52 Une école pour adultes que la NFH a mis en place.
07:56 Alors quand je suis arrivée dans cette école, c'était pour 6 mois.
08:01 6 mois tous les vendredis matins.
08:03 Alors 6 mois, ce n'est pas assez.
08:05 Ça m'a permis juste d'aller mieux.
08:09 De prendre conscience d'où j'en étais.
08:12 De me remettre un petit peu à niveau avec les verbes, avec les mots invariables.
08:16 De reprendre confiance en moi.
08:18 Et pendant ces 6 mois, j'ai travaillé tous les soirs à la maison.
08:21 Dans cette école, on a tous ramené des outils dans le monde du travail.
08:26 J'ai ramené aussi mes crédits que j'avais faits.
08:28 Mes emprunts.
08:29 Et je lui ai demandé comment on faisait pour savoir
08:34 si j'étais propriétaire de ce que j'avais acheté ou pas.
08:39 Donc on a travaillé là-dessus.
08:41 Je suis allée chez le notaire.
08:42 Le notaire m'a dit "Bien non, il y en a vous."
08:45 Et aux impôts, "Non, ce n'est pas du tout à vous non plus."
08:48 Je n'ai plus eu foi en lui.
08:50 Je l'ai quitté.
08:51 J'ai demandé qu'il me rembourse.
08:53 J'ai même pris un avocat.
08:56 Mais peine perdue.
08:57 Alors en fait, lorsqu'on retourne à l'école,
09:00 moi c'est ça qui m'a apporté le plus de retourner à l'école.
09:04 C'est que j'ai décidé de ne plus marcher à l'ombre.
09:07 J'ai décidé de marcher la tête haute au soleil.
09:09 Et ça m'a permis de rencontrer que des bonnes personnes après ça.
09:14 Alors aujourd'hui, j'ai 62 ans.
09:16 Je suis une personne libre, autonome.
09:19 Je traverse la France de long en large
09:21 pour aller voir les personnes en situation d'illettrisme.
09:25 Je suis très heureuse dans ce que je fais maintenant.
09:28 Je ne suis pas franchement revancharde,
09:30 mais je suis assez fière de ce que je suis devenue.
09:34 Je suis glorieuse, quoi.
09:36 J'ai le sourire au lèvre et je marche droit.
09:40 J'ai honte de rien,
09:42 puisque c'est les autres qui devraient avoir honte, pas moi.
09:45 Et j'encourage toutes les personnes en difficulté
09:49 de surtout appeler le numéro vert de l'illettrisme
09:54 et puis s'en sortir, quoi.
09:57 Parce qu'il n'y a pas de raison que moi je m'en suis sortie,
09:59 puis pas les autres.
10:00 Tout est possible avec de la volonté et de la persévérance.
10:03 [SOUS-TITRAGE : RED BEE MEDIA]
10:05 Merci.
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