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  • il y a 3 ans
La rédaction du Journal du Dimanche a mis fin à sa grève hier, alors que Geoffroy Lejeune y prenait ses fonctions de directeur. Teresa Cremisi, éditrice et chroniqueuse à l'hebdomadaire depuis 2018, et Erik Orsenna, écrivain et membre de l'Académie Française, sont les invités de Jérôme Cadet à 7h50.

Retrouvez les entretiens de 7h50 sur https://www.radiofrance.fr/franceinter/podcasts/l-invite-de-7h50

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Transcription
00:00 Quelles conséquences aura l'arrivée d'un directeur de la rédaction proche de l'extrême-droite
00:04 à la tête du journal du dimanche ? Pour ce journal, et plus largement pour le traitement
00:08 de l'information dans notre pays, une loi pourrait-elle mieux protéger l'indépendance
00:13 des rédactions ? Bonjour Eric Orsenat !
00:15 Bonjour, bonjour Monsieur Canet.
00:18 Vous êtes écrivain, vous venez de publier « Histoire d'un ogre » chez Gallimard,
00:22 qui est un compte dans lequel vous parlez sans le nommer de Vincent Bolloré, qui est
00:26 en train de mettre la main sur la gardère et donc sur le JDD.
00:30 D'abord, avant d'aller plus loin, simplement votre réaction en apprenant hier l'arrêt
00:34 de cette grève, 40 jours au JDD.
00:37 Cet échec, les journalistes ont négocié des conditions de départ pour eux, ils seront
00:41 très certainement nombreux à le faire, mais c'est bien Geoffroy Lejeune qui est nommé
00:44 à la tête de la rédaction.
00:45 Oui, écoutez, d'abord il faut saluer la formidable combativité de ces journalistes,
00:52 il faut les remercier de tout ce qu'ils ont fait depuis des années et des années,
00:56 qui était notre grand rendez-vous du dimanche.
00:58 Vous savez, le dimanche, on s'ennuie de temps en temps.
01:00 Il y avait un journal qui n'était pas un journal d'opinion, qui était un journal
01:04 d'information, qui était un journal de proposition, et notamment dans le domaine
01:08 de la culture, c'est là où il y a eu Bernard Pivot, c'est là où il y a Thérésa Crémézy,
01:13 c'est là où il y a des tas de gens comme ça qui nous proposent des choses qui nous
01:17 ouvrent, en disant « non, non, vous ennuyez pas dans la vie, vous allez voir », et c'est
01:20 grâce au JDD qu'on a fait ça.
01:22 Donc maintenant, ils se sont battus, étant donné la loi actuelle, c'est l'actionnaire
01:29 qui a le pouvoir, puisqu'on a bien vu, on savait un peu que ça arriverait comme ça.
01:35 Maintenant, tout va commencer avec une deuxième phase, et la deuxième phase, c'est remettre
01:42 au travail la loi Bloch de 2016, qui déjà essayait de mettre un peu d'or dans les médias,
01:52 et déjà qui répondait à une attaque du groupe Bolloré contre Canal+.
01:56 On va parler des suites possibles, je voudrais qu'on reste sur ce qui s'est passé hier,
02:01 avec précisément quelqu'un que vous citiez à l'instant, Éric Orsena, c'est Thérésa
02:05 Crémézy qui nous a rejoint, bonjour à vous.
02:06 Bonjour.
02:08 Vous êtes éditrice, vous étiez chroniqueuse au JDD depuis 2018, comment vous réagissez
02:14 à cet échec ?
02:15 Écoutez, c'est une immense tristesse.
02:18 Un journal se meurt, un autre va peut-être naître, mais ce qui est absurde, c'est décider
02:28 d'arracher l'identité d'une institution culturelle pour appliquer un autre visage
02:35 à ce journal, où ça peut être une maison d'édition, enfin toutes les entreprises
02:40 culturelles ne sont pas tout à fait des entreprises comme les autres.
02:44 Et tout le monde sait que du point de vue économique, ce genre d'opération en général
02:52 ne marche pas.
02:53 On n'achète pas les éditions de minuit pour faire de la BD, on n'achète pas un
03:00 grand hôtel avec une histoire pour en faire un chalet de montagne.
03:04 Tout ce qui déforme, détruit, en général n'a pas de résultat économique.
03:12 Donc la volonté et autre n'est pas économique.
03:17 On pourrait vous rétorquer, Thérésa Crémézy, qu'un actionnaire a le droit au fond de
03:20 choisir son directeur ou sa directrice de la rédaction.
03:24 Monsieur Lejeune qui arrive au journal du dimanche a lui-même été débarqué de valeurs
03:27 actuelles par l'actionnaire ?
03:28 Bien sûr que l'actionnaire a le droit de décider et de proposer.
03:37 Mais ce genre de choses, ce genre de greffe se fait avec tact, avec intelligence, avec
03:46 la volonté de travailler avec ce qui est, sans volonté de détruire une histoire.
03:51 Quand vous avez détruit une histoire, vous avez tout détruit.
03:54 Un journal, ce sont ses lecteurs, ce sont ses habitudes, c'est sa voix.
03:59 Les entreprises, mais même les entreprises non culturelles, ont quelque chose de vivant.
04:05 On ne détruit pas leur image par une volonté suprême.
04:10 C'est absurde du point de vue économique et ça obéit à un hubris, si l'on veut
04:18 romanesque, mais très triste.
04:20 Je ne sais pas si c'est romanesque, mais en tout cas, Éric Orsenna, vous avez écrit
04:24 sur les rachats successifs de Vincent Bolloré, la place qu'il prend dans le paysage de
04:31 la presse en France depuis quelques années.
04:33 Pour vous, l'échec de cette grève s'inscrit dans un contexte plus large ?
04:36 Oui, c'est un contexte plus large qui est grave un peu pour notre démocratie.
04:42 Car qu'est-ce qu'une démocratie ? C'est un régime où on admet la vérité et on
04:47 admet les différents points de vue sur la vérité et on admet la diversité des opinions.
04:52 Or, vous savez, il y a des dictatures économiques qui sont au moins aussi efficaces que les
05:00 tyrannies politiques.
05:01 C'est de ça dont il s'agit.
05:02 Et donc maintenant…
05:03 Mais il y a plusieurs opinions dans la presse française, Éric Orsenna.
05:08 Je vous rappelle justement que plusieurs opinions.
05:12 Comment ça s'est passé ? Il se trouve que moi, j'étais à ce moment-là d'une
05:15 certaine manière en responsabilité puisque j'étais concierge culturel d'un président
05:19 de la République qui, avec Jacques Lang, a ouvert…
05:22 François Mitterrand, en l'occurrence.
05:24 Oui, exactement, qui a ouvert au Radio Libre et ouvert au privé.
05:27 Donc, personne n'est plus que moi dans cette idée de la diversité.
05:32 Mais quand quelqu'un domine et avale les uns après les autres les organes de presse,
05:37 qu'ils soient les organes de presse écrite ou les chaînes de télévision, alerte, alerte.
05:42 Moi, j'ai la diversité qui est un organe d'extrême droite.
05:46 Mais pourquoi pas ? Mais quand vous en avez un, puis deux, puis trois, puis quatre, puis
05:50 cinq, ça, ça remet en cause le principe même de notre démocratie.
05:55 Notre démocratie qui, en même temps, est celui de la diversité.
05:59 Donc, si je vous comprends bien, on pose la question-là avec Vincent Bolloré.
06:03 On pourrait la poser de la même façon avec le milliardaire tchèque Daniel Kretinsky
06:07 qui possède, elle, Marianne, 49% du monde, départ d'Antef, fin de maison d'édition.
06:11 C'est la même logique.
06:12 Ce n'est pas une question de personnalité ou d'idée, c'est une question de concentration.
06:16 C'est ce que vous dites.
06:17 Mais pas du tout.
06:18 Moi, vous savez, j'ai été 25 ans conseiller d'État.
06:20 Donc, je connais un peu les questions de droit.
06:23 Je suis extrêmement attaché à ce qu'on mette des limites au pouvoir.
06:27 Le pouvoir corrompt parce qu'il y a des tensions et des sortes de volontés de puissance.
06:32 Et le pouvoir absolu corrompt absolument.
06:35 Donc, je suis à mettre des barrières et ça vaut évidemment aussi pour l'autre milliardaire.
06:39 Je crois, Thérèse Akremizi, en vous écoutant, que vous n'êtes pas tout à fait d'accord,
06:43 peut-être.
06:44 Mais je pense que les barrières de concentration fonctionnent.
06:47 Là, il ne s'agit pas de concentration en ce qui concerne le JDD.
06:52 Il s'agit de la volonté de changer le visage d'une institution culturelle.
06:58 Pourquoi ? Ce n'est pas à moi de répondre.
07:00 C'est absurde, c'est économiquement absurde, c'est intellectuellement stupide et c'est
07:07 extrêmement brutal.
07:08 Pourquoi ? Je n'ai pas d'explication sur le caractère ou le tempérament de Bolloré,
07:17 mais c'est une volonté de puissance.
07:19 Rien n'empêche de construire une presse et d'avoir des organes d'extrême droite,
07:26 de droite, de droite conservatrice, tout ce qu'on veut.
07:29 Mais on peut les créer aussi.
07:31 Aurait-il créé un organe comme Murdoch a créé Fox ? Pourquoi pas ?
07:37 Est-ce qu'on peut faire confiance au lecteur, au téléspectateur, à l'auditeur pour faire
07:44 son choix et pour se dire au fond si je ne cautionne pas ce nouveau JDD, Eric Orsenna,
07:49 et bien je ne l'achète pas ?
07:50 C'est ce qu'on a vu avec Europe, c'est ce qu'on a vu à un moment donné avec Canal.
07:54 Les audiences se sont complètement effondrées.
07:57 Vous savez, Europe 1, c'était la radio de ma jeunesse, c'est celle qui m'a appris,
08:02 qui m'a appris le monde, qui m'a donné envie de toutes sortes.
08:04 Eh bien regardez, regardez ce qui s'est passé avec Europe, et là Teresa Kremizy a
08:08 complètement raison, mais les deux sont liées.
08:11 Quand il y a une concentration, il y a une volonté de pouvoir.
08:14 Et quand il y a une volonté de pouvoir, il y a quelque chose qui est pire que la censure,
08:18 c'est l'auto-censure, parce qu'on a peur de déplaire au patron.
08:22 C'est ça la question qui va se poser.
08:23 C'est ça ce qu'on a vu avec Canabus, où on avait brutalement l'interdiction de
08:27 mener des reportages, notamment sur le crédit mutuel, qui pouvaient gêner les affaires
08:32 du propriétaire.
08:33 Donc c'est une question qui est grave, au-delà de cette histoire tellement triste du JDD
08:41 qui existait.
08:42 Et la question avec le groupe Bolloré, c'est que, et c'est ça ce que j'ai voulu écrire,
08:47 parce que vous savez, la littérature, c'est pas seulement pour émerveiller, pour divertir,
08:51 c'est aussi pour alerter.
08:52 Eh bien on voit quelqu'un qui a été entrepreneur à certains moments, mais qui a comme talent,
08:59 comme l'oiseau coucou, de se mettre dans les œuvres des autres, et puis d'organiser
09:08 sa sauce.
09:09 Et sa sauce, c'est une idéologie.
09:10 Un dernier mot, Thérésa Crimizier, est-ce qu'il faut selon vous en passer par la loi,
09:15 rendre obligatoire par exemple un droit d'agrément des journalistes sur la nomination de leur
09:19 directeur ou directrice de rédaction ? Ça se fait déjà dans certains médias.
09:22 Moi je crois qu'une modification de ce genre serait la bienvenue.
09:29 Elle existe dans beaucoup de pays anglo-saxons, elle a différentes formes.
09:33 Elle existe pour quelques journaux français.
09:36 Je pense qu'un directeur doit plus ou moins correspondre aux gènes de son journal, et
09:44 donc aux journalistes qui le font.
09:45 Implanter une greffe qui n'est pas naturelle est uniquement un caprice de capitaliste.
09:59 Merci à vous Thérésa Crimizier, éditrice, vous étiez chroniqueuse au journal du dimanche.
10:04 Merci également à Eric Orsenna d'avoir été ce matin les invités de France Inter.
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