00:00 Europe 1, 8h13. Votre invité ce matin, Lionel Sabrina Agresti-Roubach, secrétaire d'état chargé de la ville.
00:07 - Bonjour Sabrina Agresti-Roubach. - Bonjour Lionel.
00:09 - Bienvenue sur Europe 1, bienvenue dans les studios d'Europe 1.
00:12 Vous faites partie, si j'ai bien compris, des ministres du gouvernement qui ne prennent pas de vacances.
00:16 Surtout après la période de tension qu'ont connue beaucoup de quartiers sensibles des grandes villes ou des villes moyennes.
00:22 D'ailleurs on va reparler dans le cadre des émeutes le mois dernier.
00:24 Vous avez chiffré à un milliard d'euros le bilan des dégâts provoqués par ces nuits de violence.
00:28 Vous avez assuré que l'état sera aux côtés des élus pour réparer les dégâts. Comment, en quelques mots concrètement ?
00:34 - Alors comment... On a fait quelque chose d'assez simple à l'Assemblée nationale.
00:40 C'est qu'on a fait un PJL reconstruction, donc un projet de loi reconstruction basé sur trois axes.
00:46 Il fallait aller vite, donc permettre des solutions dérogataires aux droits, aux droits communs.
00:52 Par exemple, permettre aux maires, qui ont été touchés sur des bâtiments publics,
00:57 permettre aux écoles, permettre aux crèches, permettre aux centres sociaux d'être reconstruits rapidement.
01:03 Mais si on passe par la phase appel d'offres, si on passe par la phase on va dire traditionnelle, ça va prendre des années.
01:09 - Des années, oui. - Des mois, des années.
01:11 Donc on a permis dans ce projet de loi, qui s'appelle le projet de loi reconstruction, ça a été fait en deux semaines.
01:18 Donc ça veut dire quand même quelque chose de notre capacité de réagir vite à situations exceptionnelles, réponses exceptionnelles,
01:25 par le droit, faire des choses dérogataires et leur permettre tout de suite,
01:28 donc déjà de fractionner, d'alotir, c'est ce qu'on appelle alotir, les appels d'offres,
01:33 parce que ce sont des travaux publics, donc pour aller plus vite, donc ça veut dire découper les marchés.
01:39 Aller vite sur les marchés, c'est-à-dire ne plus avoir toutes les publicités, tout ce qu'on doit faire dans un appel d'offres classique, traditionnel.
01:47 Donc ça c'est la première chose, travailler avec les assureurs, c'est-à-dire demander tout de suite aux assureurs de prendre leur part sur des avances en trésorerie.
01:54 Parce que si pareil, on prend un processus normal, ça prend des mois, donc ça c'est la troisième chose.
01:59 Et l'autre partie sur ce PJL reconstruction, c'est aussi de laisser les communes, donc les maires, décider de prioriser, de faire, c'est à leur main.
02:11 - Parce qu'elles ont une vision du terrain, une vision concrète de ce qui s'est passé dans tel ou tel quartier.
02:14 - Absolument, et ça a été très bien perçu, alors moi qui ai été cinq ans élue à la Chambre de Commerce, on s'est beaucoup appuyé,
02:19 donc Bruno Le Maire s'est beaucoup appuyé avec Olivier Grégoire sur les réseaux consulaires.
02:23 Parce qu'on pense pas aux chambres de commerce, mais c'est elles en réalité qui ont tous les liens avec les artisans et toutes les entreprises.
02:28 - Quelle lecture vous faites de ces événements un mois après Sabrina Agasté-Roubach ?
02:32 - La lecture c'est que cette immense violence a été perçue très... les gens ont été choqués de ce qu'ils ont vu.
02:44 Moi je vous prends l'exemple de Marseille, Marseille on n'a jamais été touché ni par les émeutes, que ce soit en 98,
02:49 je fais juste une digression marseillaise, c'est qu'en 98 quand on a un match contre la Angleterre,
02:54 où on a les hooligans sur le Vieux-Port, ce sont nous, c'est nous, moi, les jeunes des quartiers Nord,
02:59 qui sommes descendus sur le Vieux-Port pour prêter main forte aux forces de l'ordre, pour empêcher justement les hooligans de tout casser.
03:05 Donc la lecture c'est que les 13-18 ans ont été formatés beaucoup par les réseaux sociaux.
03:10 En tout cas c'est ma lecture personnelle. Là où les petits Marseillais étaient à part, on va dire,
03:16 on était une exception culturelle, on ne l'a plus.
03:19 C'est-à-dire que les jeunes se ressemblent du Havre à Marseille, de Lyon en passant par New York.
03:24 Donc la lecture c'est que déjà la déconnexion, parce que vous savez c'est jeunes sur les réseaux sociaux,
03:30 et on l'a vu puisque tout est passé par les réseaux sociaux, vous vous rappelez bien de l'idée de dire à un moment donné on coupe.
03:36 C'est qu'ils ont été formatés mais ils sont dans une immense solitude avec les autres.
03:41 La réalité c'est ça, c'est qu'on a une jeunesse qui se sent seule et qui n'a pas la conscience de ce qu'elle fait.
03:47 Et encore une fois, par rapport aux forces de l'ordre, par rapport à la police, qu'est-ce que m'ont dit les gens ?
03:52 On veut plus de police et mieux de police.
03:55 Et la lecture que je fais aussi c'est que la demande, parce que c'est basique de dire on veut du bleu, non.
04:00 On veut une police plus proche, à côté de nous, mais parce que la police protège les mamans dans les quartiers.
04:05 Elles vous disent quoi les parents ? Ils vous disent "je préfère avoir affaire à la police parce qu'elle nous protège plutôt qu'avoir affaire à des casseurs violents qui sont capables de faire n'importe quoi".
04:12 C'est la raison pour laquelle votre secrétariat d'Etat à la Ville est rattaché au ministère de l'Intérieur.
04:16 Ça veut dire qu'il faut aussi que tout cela doit passer par la nécessité d'un retour à l'ordre plus affirmé ?
04:22 Pas de retour à l'ordre ? Comment vous voulez que le pays tienne et que notre République tienne s'il n'y a pas un retour à l'ordre ?
04:28 L'ordre républicain c'est ce qui protège les gens.
04:31 Vous savez, moi j'ai entendu beaucoup, moi qui viens de là, d'un quartier, je suis en visite officielle dans le quartier de mon enfance,
04:38 c'est qu'on a fait une lecture très basique.
04:41 "Oh mon Dieu, un rattachement à Gérald Darmanin, donc au ministère de l'Intérieur, signifie autorité ?"
04:47 Non, c'était une demande en fait de la population en disant "les politiques de la Ville".
04:52 Vous voyez bien quand même parfois le décalage et l'éloignement des uns et des autres,
04:56 de la police envers les citoyens et des citoyens envers la police.
05:00 Donc rattacher les politiques de la Ville, entre autres, au ministère de l'Intérieur, était une nécessité.
05:05 Parce que tout commence par là, la sécurité, le calme...
05:08 C'est tout ce que les gens vous demandent.
05:09 Les gens vous savez, ils ont trois sujets, la sécurité, le pouvoir d'achat et l'éducation.
05:14 Donc vous savez, c'est assez basique et j'ai un ministère très transversal justement,
05:18 qui me permet de travailler avec tous les ministères sans qu'aucun ministère se fasse concurrence.
05:23 On a souvent tendance à réduire la politique de la Ville, Sabrina, Gresti Roubach,
05:27 à l'action dans les quartiers sensibles des grandes agglomérations.
05:30 Est-ce que vous allez également orienter vos actions sur les quartiers des villes moyennes ?
05:34 - C'est la première chose que j'ai dite, que ce soit en séminaire avec la Première ministre.
05:39 Ma première sortie média, c'était ça.
05:41 C'était de dire "est-ce que vous pensez que les jeunes qui sont éloignés de tout,
05:45 dans les petites villes et les villes moyennes, on l'a vu sur les violences urbaines qu'on a subies,
05:49 sont moins malheureux qu'un jeune dans le 9-3 ou dans les quartiers nord de Marseille ?
05:54 C'est pas vrai. La misère est la même de partout. La colère est la même de partout.
05:58 Et le manque de services publics, l'éloignement de tout, est le même de partout.
06:02 Donc je l'ai dit, je vous le redis à votre antenne, je ne serai pas uniquement à la ministre
06:07 des quartiers nord de Marseille, des banlieues parisiennes, mais bien à la ministre.
06:12 La preuve, je fais beaucoup de déplacements dans des petites villes, dans les villes moyennes.
06:15 J'ai déjà vu, ville et banlieue par exemple, tous les maires, on s'est connectés,
06:19 on a fait une visio où je leur ai parlé et je leur ai tenu ce discours.
06:22 Et en plus de ça, c'est là aussi où il y a beaucoup de demandes.
06:25 Les attentes sont immenses dans ces zones. Donc je serai bien la ministre de toutes les villes.
06:30 C'est pour ça que je parle des politiques, c'est les politiques de la ville, et pas la politique de la ville.
06:35 Vous vous souvenez que Jean-Louis Borloo, en 2002, il avait été lui aussi ministre de la ville,
06:41 et il disait que la politique de la ville, c'était pas une question de moyens ou de budget,
06:45 mais de savoir comment bien utiliser les moyens. Est-ce que c'est votre philosophie ?
06:49 Non seulement c'est ma philosophie, je l'ai dit, je serai pas...
06:52 Moi la politique du chéquier, je connais pas, les milliards je sais pas compter,
06:56 j'ai dit, ça sera en tout cas sur mon ministère, la politique non pas du chéquier mais bien du porte-monnaie.
07:01 Parce que vous savez ce qu'on dit, vous connaissez le discours Fonzeny,
07:03 on dépense des milliards pour les quartiers et les problèmes demeurent.
07:05 C'est ce qu'on a dit au président de la République quand il a fait sa visite officielle à Marseille,
07:09 à la Busserine, sur le plan Marseille en grand, les gens de la Busserine ont dit
07:13 "Monsieur le Président, vous parlez de millions et de milliards mais nous on les voit pas,
07:16 donc je veux une politique à hauteur d'hommes, je veux parler sur des montants que moi je maîtrise,
07:21 c'est-à-dire des centaines de milliers d'euros, je veux des projets avec les élus,
07:24 notamment par les contrats de ville sur...".
07:26 Il y a quand même beaucoup d'argent parce que penser que les politiques de la ville sont dénuées, c'est pas vrai.
07:31 Dire que peut-être sur, par exemple, le sujet de l'écologie, j'ai dit je veux plus de bleu, d'accord,
07:36 mais plus de vert aussi, je veux de l'équité, c'est pas l'égalité, ça veut plus trop rien dire,
07:41 je veux de l'équité, je veux que tout le monde, que ce soit dans les petites villes, les villes moyennes,
07:46 les banlieues, les quartiers nord de Marseille, tout le monde ait accès à la même chose.
07:50 Mieux manger, mieux dormir, mieux se protéger, mieux apprendre, mieux être sécurisé...
07:54 - Mais justement, mieux apprendre, il y a aussi un problème fondamental, c'est celui de l'éducation,
07:58 tout commence à l'école, on pourrait aussi imaginer que le ministère de la ville soit rattaché au ministère de l'éducation nationale.
08:03 - Alors, vous savez quoi ? Le président de la République, il n'a pas attendu les émeutes pour venir lancer à Marseille,
08:08 par exemple, quartier 2030, et dans quartier 2030, il a annoncé une mesure toute simple,
08:13 et je vais beaucoup travailler avec Gabriel Attal, le ministre de l'éducation nationale,
08:16 le 8h-18h pour les collégiens sur l'accueil des jeunes, de dire plus aucun ado n'aura,
08:22 il aura plus, il aura toujours un prof, toujours un adulte en face de lui, de 8h à 18h,
08:27 parce qu'on travaille sur la famille monoparentale, donc ça, ça sera un sujet par exemple avec ma collègue
08:32 Aurore Berger, parce que l'éducation nationale sur le périscolaire et l'extrascolaire,
08:37 les gamins arrêtent l'école au 15 juin, ça c'est de l'extrascolaire, c'est plus du périscolaire,
08:41 donc avec Gabriel Attal, que j'ai vu hier, donc on est en train de travailler à des mesures,
08:45 mais je vous le redis, par exemple dans le quartier 2030, c'est ce qu'on a appelé comme ça,
08:49 la première mesure c'est là, et la deuxième, donc c'est le 8h-18h, le généralisé,
08:53 c'est l'une de mes missions de la rentrée, et l'accueil des enfants à partir de 2 ans.
08:57 - Le chantier est colossal ?
08:59 - Il est colossal, mais vous savez, qu'est-ce qu'on a à perdre à essayer de faire ?
09:04 - Comment vous voyez, je sais quand vous entendez les sceptiques qui vous disent "c'est perdu",
09:07 il y a des territoires qui sont abandonnés, qui sont en état de sécession pratiquement.
09:13 - Non, si vous pensez, moi je suis une enfant des quartiers, pauvre de Marseille,
09:17 vous imaginez ce que vous me dites et ce que les autres disent,
09:20 si on pense que c'est foutu, on arrête, non.
09:22 Moi ce que je pense c'est qu'il y a toujours de l'espoir, je viens de là,
09:25 je vois bien ce qui n'a pas marché pendant des années,
09:27 et surtout, on ne peut pas tenir ce discours, on est la France,
09:30 on est en France, on est la 6ème puissance mondiale,
09:33 est-ce que nous on peut, on a le droit de capituler ? Non.
09:36 J'ai beaucoup voyagé dans ma vie, j'ai fait beaucoup de films,
09:39 dans mon catalogue il y a un film qui s'appelle "Territoires perdus de la République",
09:42 mais on ne montre pas que ce qui ne va pas, on montre des solutions,
09:45 moi je suis une fille de solutions, et il ne faut pas grand-chose,
09:47 c'est pour ça que je reviens sur la politique du porte-monnaie et non pas celle du chéquier.
09:51 Borlo l'avait dit avant moi, hier je discutais,
09:54 je discutais avec Philippe Riau, maire de Grigny,
09:57 meilleur maire du monde, hier on s'en est amusé,
10:01 qu'est-ce qu'on se disait ? On sait que les moyens sont là,
10:04 mais sécuriser mieux, parce qu'on parlait du ministère de l'Intérieur,
10:07 mais dépenser mieux, ça c'est un axe.
10:10 - Merci Sabrina Agressi-Roubach, merci d'avoir été dans les studios d'Europe 1 ce matin,
10:13 secrétaire d'État chargée de la Ville, bonne journée. - Merci.
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