00:00 Un jour, simplement, j'ai entendu un bip sur mon smartphone.
00:03 C'était une notification de Facebook qui m'annonçait que j'avais une demande d'ami.
00:07 J'ai reconnu le visage d'une femme que j'avais rencontrée 30 ans auparavant,
00:11 que j'ai acceptée, et la conversation a démarré sur Messenger.
00:14 Je lui propose de la rencontrer et je l'invite simplement à venir dîner chez moi un soir.
00:19 Je constate, en tout cas, qu'au bout de quelques heures, qu'elle me plaît vraiment.
00:23 La soirée avançant, etc., je décide à un moment donné de l'embrasser.
00:27 Elle ne se dérobe pas, on échange un premier baiser très délicat et magique,
00:34 comme souvent dans ce genre de cas.
00:35 Et donc, avant de partir, elle me dit « il faut que je te parle ».
00:39 Elle me propose de la voir le lendemain midi.
00:41 Donc, elle me raconte qu'elle a eu un cancer 8 ans auparavant, qui est en rémission totale,
00:47 mais qui lui a quand même provoqué quelques séquelles physiques, légères,
00:51 et que son dernier compagnon était particulièrement violent avec elle.
00:56 J'avais déjà remarqué qu'elle prenait énormément de médicaments,
00:58 apparemment dus à son cancer il y a 8 ans.
01:02 Mais je trouve quand même que les doses sont énormes,
01:04 donc je lui pose 2-3 questions.
01:05 Elle me dit « oui, mais j'en ai vraiment besoin, j'ai une hanche endommagée par la chignothérapie ».
01:10 Enfin bon, voilà, elle me détaille, elle me détaille.
01:12 Et ces choses m'interpellaient.
01:14 Mais bon, je connais d'autres personnes qui ont traversé ce genre d'épreuves,
01:17 qui s'en sont bien sorties.
01:18 Ça ne me préoccupe pas plus que ça.
01:20 Enfin, je lui réponds simplement, je dis « bienvenue chez moi, bienvenue dans ma vie ».
01:24 Et puis voilà, j'espère que tout ça ne posera pas de problème à l'avenir.
01:28 Mais bon, voilà, moi je prends les choses de façon très positive.
01:30 On commence à se voir quasiment tous les jours,
01:33 et 3 semaines plus tard, elle me dit « je vais chez le médecin demain parce que je me sens pas bien,
01:38 je suis fatigué, je vais consulter ».
01:39 J'ai alors commencé à passer mon rendez-vous chez le médecin,
01:42 et elle me dit « ben voilà, j'ai de nouveau un cancer,
01:45 qui cette fois-ci est localisé au niveau de l'ovaire,
01:48 et je suis au stade 4++ ».
01:50 Elle verse quelques larmes, et je lui dis « ben écoute,
01:52 moi je vais faire du mieux que je peux pour être là, pour t'aider, pour t'accompagner,
01:57 et puis toi tu feras ce qu'il faut de ton côté pour t'en sortir,
02:01 tu as déjà bien vaincu une fois,
02:03 pas de raison que tu n'y arrives pas une seconde fois ».
02:05 Il y avait à certains moments un peu de suspicion de ma part.
02:08 Je me dis « il y a un truc qui cloche, il y a vraiment quelque chose qui tombe parons ».
02:13 Bon, d'autres visites ont suivi.
02:15 J'ai toujours proposé de l'accompagner,
02:19 et il y a toujours eu un changement de programme de dernière minute.
02:22 Donc soit le rendez-vous était annulé,
02:24 soit il était avancé ou postposé,
02:27 et chaque fois à des moments bien précis,
02:30 où j'étais vraiment dans l'incapacité de l'accompagner.
02:35 En revanche, j'avais des faits observables.
02:38 Perte de poids, prise de médicaments, beaucoup de symptômes.
02:41 Elle ne peut pas l'inventer, je suis là à côté et je les observe.
02:44 Elle m'explique qu'elle a des métastases au cerveau.
02:46 Donc voilà, ça fait grave, et ça s'accompagne de pertes de mémoire immédiates.
02:53 Elle commence à me dire qu'elle n'a pas envie de se battre,
02:56 et que ce n'est pas grave, elle ne se battra pas.
02:59 Elle m'annonce un jour qu'elle est enceinte.
03:03 Moi je tombe du 20ème étage,
03:06 en me disant déjà « qu'est-ce que c'est que cette histoire ? »
03:08 « J'ai un cancer à l'ovaire, je sais bien qu'on en a deux,
03:12 et qu'un peut être sain et l'autre malade. »
03:14 Je suis un peu étonné quand même.
03:17 Et là elle me dit « j'hésite ».
03:19 Je lui dis « comment ça tu hésites ? À quoi ? »
03:21 Elle dit « à le garder ».
03:24 Alors moi qui avais fait preuve de beaucoup de patience, de compassion, etc.,
03:30 là j'en ai eu un peu moins,
03:32 et je suis un peu sorti de mes gonds en lui disant « mais ce n'est pas possible,
03:36 tu ne veux quand même pas garder un petit être,
03:39 un foetus qui va grandir dans le corps d'une femme malade,
03:42 en proie à des angoisses, des angoisses de mort,
03:46 qui n'a plus envie de vivre. »
03:48 C'était aussi une aberration, de se dire « comment est-ce possible que ça puisse arriver ? »
03:54 Donc encore un point d'interrogation supplémentaire.
03:57 Chaque fois, tout au long de la relation, chaque fois que je l'ai confrontée,
04:01 en tout cas que je l'ai confondue ou que je l'ai confrontée à des incohérences
04:06 dans son discours ou dans ses attitudes,
04:10 elle retombait sur ses pattes avec une explication implacable dans les deux secondes.
04:17 Chaque fois, elle me retournait comme une crêpe
04:20 et me faisait comprendre qu'elle avait raison
04:23 et qu'en fait ma suspicion était totalement injustifiée.
04:29 Puis j'ai deux amis qui me prennent un jour à part,
04:32 qui sont au courant de la situation, qui l'ont vu une fois,
04:35 et qui me posent la question de savoir si je n'ai pas l'impression d'être manipulé.
04:39 Je dis « mais pourquoi vous dites ça ? Bien sûr qu'elle est malade,
04:43 elle prend ses médicaments, je le vois, je vois les symptômes,
04:47 pourquoi vous dites des choses pareilles ? »
04:49 Puis dans la seconde qui suit, je dis « oui, évidemment que j'ai de temps en temps l'impression d'être manipulé. »
04:54 Je lui dis « mais voilà, il y a tout le reste. »
04:57 Donc elle ne peut quand même pas mentir.
04:59 Donc quelques semaines passent encore et donc je décide de la confondre
05:02 avec une lettre que sa fille lui avait écrite, qu'elle m'a un jour montrée.
05:05 Il faut savoir qu'à un moment donné, elle m'a dit « c'est fini, je ne veux plus me battre. »
05:09 Et j'ai expliqué tout ça à ma fille, qui m'a répondu en disant « maman, je comprends.
05:13 Je comprends que tu n'aies plus envie de te battre, tu es fatiguée,
05:16 tu as déjà eu une lutte terrible il y a huit ans,
05:19 donc ne t'inquiète pas, je ne t'en voudrai pas si tu te laisses aller. »
05:23 Elle me tend cette lettre, je suis simplement interpellé que ce soit tapé à l'ordinateur.
05:28 Ça me laisse quand même un petit peu dubitatif.
05:31 Et donc pour la confondre, je décide d'appeler sa fille
05:35 et de la féliciter pour la lettre qu'elle a écrite à sa maman.
05:38 Alors elle me dit « écoute, j'ai écrit, mais il y a quand même un petit bout de temps. »
05:41 Je lui ai dit « non, il y a trois semaines. »
05:43 Alors elle me dit « ben non, si, tu es au courant de l'état de santé de ta maman ? »
05:47 Je lui dis « oui, elle n'est pas très en forme, mais ne t'inquiète pas, elle ne va pas mourir. »
05:52 Je lui ai dit « mais moi, ça fait cinq mois qu'elle va mourir dans trois semaines. »
05:56 « Et tu lui as écrit cette lettre ? » Elle me dit « non, pas du tout. »
05:59 Je lui ai dit « pfff, abasourdi. »
06:01 Et je lui ai dit « est-ce que tu veux bien ne pas parler à cette conversation de ta maman jusqu'à ce que je te rappelle ? »
06:08 Et elle me dit « ok, très bien, je ne dirai rien. »
06:11 À partir de là, je décide d'enquêter.
06:13 Alors j'avais beaucoup de noms, soit d'établissement et même quelques noms de médecins.
06:18 Donc j'ai pris mon téléphone et j'ai commencé à appeler.
06:20 Donc j'appelle sa gynéco et je lui ai dit « écoutez, j'ai l'impression d'être manipulé par une de vos patientes depuis six mois. »
06:26 « Voilà la date à laquelle vous l'avez opérée. »
06:30 « Voilà le mail que vous avez envoyé la veille pour la rassurer et qu'elle m'a transféré. »
06:36 Elle me dit « je peux simplement vous dire que je n'ai pas vu cette patiente depuis plus de dix ans. »
06:40 Je lui ai dit « mais j'ai votre mail, je l'ai sous les yeux. »
06:44 Elle me dit « ça c'est une adresse qui n'a plus été utilisée depuis au moins cinq ans. »
06:47 Ça fait déjà beaucoup.
06:48 Je décide d'appeler l'hôpital où elle avait été hospitalisée huit ans auparavant,
06:53 qui est un hôpital spécialisé pour les personnes atteintes du cancer.
06:58 Je me fais passer pour son médecin.
06:59 Et je dis simplement « docteur, je téléphone pour ma patiente, j'attends des résultats depuis dix jours et je n'ai toujours pas de résultats. »
07:05 On me passe le service oncologie et la personne me dit « non, je n'ai rien de récent, pas d'examen pour cette personne. »
07:13 Je lui ai dit « il y a huit ans, vous avez quand même un dossier considérable puisqu'elle a passé des mois chez vous. »
07:20 J'avais déjà donné le nom, la date de naissance, etc.
07:25 Et puis on me dit « il y a dix ans, on a une scintigraphie du coude, mais pas de dossier en oncologie. »
07:33 Je m'aperçois que tout ce qu'elle m'a raconté est faux.
07:37 Donc ça fait un peu beaucoup pour un seul homme en quelques jours.
07:43 Je lui ai dit « de toute façon, ça suffit ce cirque. Je sais tout et on va arrêter les choses ici. »
07:49 Elle me dit « quoi, tu sais tout ? »
07:51 Je lui ai dit « je sais tout, que tu n'as pas de cancer, que tu n'en as jamais eu. Comment oses-tu ? C'est scandaleux, elle doit s'y faire. Elle est dans un état pas croyable. »
08:03 Elle me jette mon trou saut de clé à la tête. Je l'ai raccompagné à l'ascenseur, je suis descendu avec elle.
08:08 Je lui ai dit « tu n'avais pas besoin de faire tout ça. »
08:10 Je lui ai dit « moi, je t'aimais. Donc je ne comprends pas pourquoi tu as fait tout ça.
08:14 Tu m'as menti de A à Z. Tu m'as fait vivre des nuits et des jours, des semaines et des mois d'horreur.
08:21 Je lui ai demandé de sortir de chez moi et de ma vie. »
08:25 J'ai appelé ma soeur. Elle avait pris rendez-vous chez un médecin pour moi.
08:29 Le médecin m'a dit « votre soeur m'a expliqué en deux mots, mais expliquez-moi ce qui vous arrive. »
08:33 Je lui ai fait le pitch en trois minutes.
08:36 Ce médecin m'a clairement expliqué. Il m'a dit « j'ai compris. Je vais vous dire de quoi cette personne souffre.
08:43 Elle souffre du syndrome de Munchausen.
08:45 Le syndrome de Munchausen est une maladie mentale qui pousse les gens à prendre des médicaments pour provoquer de faux symptômes
08:57 et donc se faire passer pour malade.
08:59 Les symptômes étant là, l'entourage croit à la maladie.
09:04 Sauf que les symptômes ne sont pas liés à la maladie.
09:09 Ils sont liés à la prise de médicaments.
09:12 La démarche de la personne est d'attirer l'attention, la compassion et l'amour vis-à-vis de sa propre personne.
09:21 Comme si sans ça, il n'y avait pas moyen d'être aimé.
09:25 Quand j'ai lu l'origine du syndrome de Munchausen, qui est généralement un problème de relation mère-fille,
09:35 j'ai lu toute l'histoire qu'elle m'avait racontée de la relation avec sa maman.
09:39 Le fait de savoir qu'elle souffrait de cette maladie mentale, ça relève vraiment de la haute psychiatrie,
09:46 m'a fait faire preuve d'énormément d'indulgence à son égard.
09:52 Donc je n'ai jamais développé de ressentiment de rancœur ou d'envie de vengeance vis-à-vis d'elle.
09:58 C'était plutôt un sentiment de compassion en disant "c'est dommage, elle n'a pas de chance".
10:10 On ne sait pas toujours si Munchausen est conscient ou inconscient.
10:15 Moi j'ai l'impression qu'elle est consciente, mais qu'elle ne peut tout simplement pas faire autrement.
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