00:00 La notion d'économie circulaire paraît consubstantielle du développement durable.
00:14 Elle fait partie de ces concepts-valise qui embarquent notre pensée dans une sorte d'évidence que l'on ne discute même plus.
00:21 La circularité est forcément vertueuse.
00:25 Il s'agit d'optimiser l'utilisation des ressources en prolongeant la durée de vie des produits,
00:30 en favorisant leur réutilisation, puis le recyclage et la régénération des matériaux, minimisant ainsi les déchets.
00:40 Rompre donc avec le modèle linéaire traditionnel, fondé sur un extractivisme débridé en début de chaîne et s'achevant sur une montagne de déchets en sortie.
00:52 L'économie circulaire sonnerait ainsi le glas de l'obsolescence accélérée, nerf de la guerre du modèle consumériste, prédateur de la planète.
01:01 En subliminal, il porte aussi l'idée d'un circuit forcément court.
01:05 Les matériaux vont être extraits des produits eux-mêmes et non plus des terres d'abondance lointaines.
01:11 Le recyclage permettant de relocaliser sur le territoire la production de matériaux dont l'appareil productif a besoin.
01:20 Quelle est l'issue d'une telle transformation pour nos économies en termes de croissance ?
01:24 La circularité a cela de magique en première analyse qu'elle permet aux consommateurs de satisfaire les mêmes besoins, à moindre coût et à moindre prédation sur l'environnement.
01:36 Si sobriété il y a, c'est au stade de la production.
01:40 Or, produire la même utilité à moindre coût, cela s'appelle optimiser, fonction originelle du calcul économique.
01:49 Et c'est d'ailleurs à ce titre que les grands cabinets de consulting se sont emparés de la thématique,
01:54 survendant le concept comme une innovation ouvrant de nouvelles potentialités de profit.
02:00 Et lorsque les grandes entreprises de l'industrie et du commerce veulent verdir leur image, c'est une des premières notions dont elles s'emparent.
02:08 En dépit de cet engouement microéconomique, c'est pourtant bien une amputation du PIB qui est attendue au plan macro.
02:15 Pour la bonne raison que le PIB se focalise sur le neuf.
02:19 Le PIB mesure d'abord la valeur que les entreprises ajoutent sur le territoire à des matières brutes ou semi-transformées,
02:26 avec pour débouché l'achat de produits finis, de services ou de logements neufs par les ménages,
02:32 et des dépenses d'investissements productifs et de construction nouvelle par les entreprises.
02:38 Le marché de l'occasion, que ce soit dans le domaine automobile, du logement, du vêtement, etc.,
02:43 n'opère qu'un transfert de propriété et de revenus au sein d'un même secteur, dans un jeu à somme nulle.
02:49 Il ne crée rien en termes de PIB si ce n'est le service commercial ou financier nécessaire à l'échange, physique ou en ligne.
02:56 C'est cet ajout de valeur que retient par convention la mesure du PIB, c'est-à-dire essentiellement la marge commerciale que réalise le vendeur.
03:04 Développer le circuit de l'occasion dans nos économies au détriment du neuf, ce serait donc perdre en production
03:10 et ne gagner que sur les marges que dégagent les circuits de l'occasion dans un jeu à somme négative a priori,
03:18 accréditant l'idée magique que l'économie circulaire produit une décroissance indolore,
03:24 même utilité sociale avec moins de PIB et moins d'émissions.
03:28 Une illusion créée par l'abord trop restrictif et statique des transformations qu'opère l'économie circulaire.
03:35 La circularité, ce n'est pas seulement le développement des marchés de la seconde main.
03:40 C'est d'abord trier, séparer les matériaux, les transformer.
03:43 C'est donc d'abord une industrie du recyclage énergivore à haut potentiel de croissance qui s'agrège au processus de production.
03:52 Un secteur chargé aussi en robotique et en numérique pour opérer le tri à grande échelle. Autre source d'émissions donc.
04:00 C'est ensuite engager des dépenses de R&D pour élargir le champ encore étroit des matériaux recyclables.
04:08 C'est moins d'obsolescence programmée certes, mais ce sont des produits qui, changeant de main et de géographie au fil de leur cycle de vie,
04:17 mobilisent transport et logistique sur un rayon qui peut être très large.
04:22 Ce sont aussi des prix réduits à qualité supérieure qui libèrent du pouvoir d'achat qui va se redéployer sur d'autres usages,
04:31 ce que l'on appelle l'effet rebond, et qui génère de la croissance donc.
04:36 C'est enfin une incitation pour les producteurs à monter en gamme, à se redéployer vers des produits à forte valeur,
04:44 et à défaut de jouer sur l'obsolescence programmée, de miser sur le turnover accéléré des produits
04:50 pour multiplier les opportunités de marger tout au long de la durée de vie du produit.
04:56 Avec en arrière-plan un marketing hystérisant l'engouement pour les marques et pour le luxe.
05:03 Sans parler des métiers de la réparation, de la remanufacturation ou de l'authentification, etc.
05:11 L'enfer est pavé de bonnes intentions.
05:14 Et s'il est un art où le capitalisme excelle, c'est bien celui de marchandiser les bonnes intentions.
05:20 L'économie circulaire cherche la voie d'une décroissance et d'une décarbonation soft.
05:26 Récupérée par le système, elle devient un nouveau filon d'affaires au bilan carbone, plus que douteux.
05:33 [Musique]