00:00 Europe 1, historiquement vôtre avec Stéphane Berne.
00:04 Tous les jours, vous le savez, Historiquement Vôtre vous raconte l'histoire sans se la raconter
00:07 avec Jean-Luc Lemoyne qui vient tout juste de mettre le point d'interrogation finale à son quiz.
00:11 Oui, et aujourd'hui je vais essayer de vous motiver, je vais vous donner un indice sur la question subsidiaire
00:16 au cas où vous seriez ex-echo.
00:18 Donc c'est pour vous motiver.
00:19 Moi qui suis pas faite pour les douleurs et les défaites
00:26 J'ai un chagrin de baby doll
00:30 Sans idylle, sans idol
00:35 Et je vis comme Boule de Flipper
00:37 - Qui roule ? - Boule de Flipper
00:38 - Boule de Flipper et où est-ce qu'on joue au Flipper ? - Dans les bistrots.
00:41 Dans les bistrots, je vous emmène au bistrot si vous êtes bons tous les deux.
00:44 - Bistrot, bistrot. - Bistrot, vite, vite.
00:46 - Allez. - C'est ça.
00:47 Mais avant d'affronter Clémentine Thornton, qu'elle peut être bête, laissons-lui la parole.
00:51 Elle nous raconte des histoires dont elle seule a le secret.
00:56 Aujourd'hui Clémentine, vous nous racontez le dessein de ces hommes
00:58 qui, à l'inverse de nos personnages du jour, sont restés eux en Russie,
01:02 les greniards de la Grande Armée.
01:03 Imaginez ça l'hiver 1812, c'est la Bérésina.
01:08 La Grande Armée de Napoléon n'est plus qu'une troupe en déroute.
01:10 Il y a des dizaines de milliers de morts, mais aussi des dizaines de milliers de prisonniers.
01:15 Que faire de tous ces hommes restés en Russie ?
01:18 Il faut bien trouver une solution.
01:19 Alors dès 1813, le tsar prend un oukaz, donc une décision légale,
01:25 qui stipule que les prisonniers de guerre de la Grande Armée peuvent,
01:27 à titre de colons étrangers, se faire naturaliser russes.
01:31 Ils étaient libres de pratiquer leur culte, libérés du service militaire,
01:35 ils s'étaient suffisamment battus, exentés d'impôts pour 5 à 10 ans,
01:39 et en même temps ils pouvaient toucher une petite somme d'argent pour pouvoir s'établir
01:42 et recevoir un lopin de terre en Ukraine ou en Sibérie.
01:45 On crée une sorte de statut du prisonnier français qui n'est plus prisonnier français
01:50 parce que cette loi, cet oukaz pris par le tsar, leur permet de choisir
01:54 soit une citoyenneté provisoire de 2 à 3 ans, soit une citoyenneté dite éternelle.
01:59 Alors, il y a quand même un certain nombre de règles à remplir,
02:02 le candidat doit préciser son appartenance à telle ou telle couche sociale,
02:05 on veut savoir qui reste si vous voulez.
02:07 C'est un peu les migrations choisies en quelque sorte,
02:09 est-ce que sont des nobles, des officiers, appartiennent-ils à la classe bourgeoise,
02:13 sont-ils membres du clergé ?
02:14 C'est tout à fait possible, il y avait des homoniers dans la Grande Armée,
02:18 donc certains ont pu vouloir rester en Russie.
02:20 Sont-ils paysans ? Les artisans, qui sont quand même assez nombreux,
02:24 ont le droit d'ouvrir des ateliers.
02:26 Et ceux qui vont travailler dans des usines,
02:29 ils vont en tout cas avoir droit à un contrat signé en présence d'un fonctionnaire d'État
02:34 qui précise les conditions d'embauche, les conditions de travail.
02:36 Aucun ouvrier russe n'a ça à l'époque.
02:39 Donc on crée un statut de l'ancien prisonnier de guerre en Russie pour les inciter à rester,
02:46 et dans ces conditions, en août 1814, près du quart des prisonniers de guerre
02:50 va se faire sujet du Tsar.
02:52 On considère qu'il y en avait peut-être 200 000.
02:54 La Grande Armée c'est 600 000 ou 660 000, je pense, quelque chose comme ça,
02:58 soldats au début, il y a eu beaucoup de morts naturellement.
03:02 La majorité prend la citoyenneté russe provisoire,
03:04 parce que c'est mieux de prendre la citoyenneté russe que de rester un pur prisonnier, si vous voulez.
03:09 C'est quand même un projet très très audacieux de la part du jeune Tsar,
03:12 il prévoyait de verser dans l'industrie, le commerce, l'agriculture,
03:16 un contingent d'environ 20 000 Européens.
03:18 Et d'ailleurs ces nouveaux Russes, c'est ce que je vous disais tout à l'heure,
03:21 ils ont été extrêmement surpris de voir qu'il y avait des tas de Français dans l'armée
03:24 et dans l'administration russe.
03:26 C'était les émigrés qui avaient fui la France au moment de la Révolution,
03:29 et ils sont retombés sur eux là-bas.
03:31 Alors bon, cette expérience n'a pas eu l'ampleur attendue,
03:34 parce qu'en fait, en France, Louis XVIII, quand il est revenu au pouvoir,
03:37 a demandé à Alexandre Ier de rendre les prisonniers de guerre français,
03:42 parce qu'il y avait eu des coupes claires dans la courbe démographique française
03:46 avec les campagnes napoléoniennes.
03:48 Donc, on manquait d'hommes en France, il fallait en récupérer,
03:51 et le roi va donc désigner un commissaire au renvoi accéléré en France
03:55 des prisonniers de guerre, qui seront en Russie,
03:58 qui fait publier des annonces en français dans les journaux russes,
04:00 en disant "Allez, maintenant, ça suffit, rentrez en France".
04:04 À l'automne 1814, le premier transport maritime,
04:07 comprenant trois bateaux avec 900 anciens prisonniers de guerre à bord,
04:10 quitte Riga pour le Havre.
04:13 Et en fait, à la fin 1814-1815, la plupart des prisonniers de guerre
04:17 avaient regagné la France, soit par mer, soit par terre.
04:19 Mais pas tous, justement.
04:21 Et tous ceux qui n'avaient pas de famille en France,
04:23 ceux qui ont rencontré une femme ou lui ont fait un enfant sur place,
04:28 ils n'avaient pas du tout envie d'entrer, ils se sont définitivement établis sur place.
04:32 En 1837, la police secrète recense tous les anciens prisonniers de guerre fixés en Russie,
04:38 la plus grande partie se trouve à Moscou et dans sa région,
04:41 on compte alors 1 577 français anciens prisonniers,
04:45 ainsi que leurs enfants nés en Russie,
04:47 710 ouvriers artisans ou propriétaires d'ateliers,
04:51 213 commerçants, 654 précepteurs et domestiques.
04:54 Vous voyez que la police du Tsar était bien faite.
04:57 Le record, toute catégorie de séjour en Russie
05:01 sera battu par Jean-Baptiste Savin,
05:04 un ancien officier-chef du Convoi d'Or de Napoléon.
05:07 Il est fait prisonnier pendant la bataille de la Bérezina,
05:10 bientôt il se trouve à Yaroslav,
05:12 il va y gagner sa vie en donnant des leçons des scrims,
05:14 parce qu'en fait c'est à peu près tout ce qu'il sait faire,
05:16 il va adopter la citoyenneté éternelle,
05:19 il se convertit à l'orthodoxie
05:21 et le voilà devenu Mikhail Andreevich Savin.
05:25 Il épouse une jeune fille russe,
05:26 il part pour Saratov où il enseigne les scrims dans une école militaire.
05:30 Voilà ce que ça lui vaut.
05:31 Après il donne un peu des cours de français,
05:33 donc ça lui vaut le titre de fonctionnaire de 8e classe.
05:36 Là oui, on est bien dans l'administration russe.
05:38 À sa mort, en 1894,
05:40 presque toute la ville de Saratov assista à son enterrement
05:44 et un monument à sa mémoire est érigé
05:47 grâce au don de ses concitoyens.
05:49 La plaque funéraire porte la mention "CJ Mikhail Andreevich Savin,
05:55 dernier vétéran de la Grande Armée",
05:58 et oui, dernier vétéran de la Grande Armée
06:00 qui décida de s'établir en Russie pour l'éternité.
06:03 - Merci Clémentine pour ce récit passionnant.
06:05 Maintenant c'est le moment de l'émission,
06:07 vous le savez chers auditeurs, je ne contrôle plus rien,
06:08 c'est Jean-Luc qui prend la main.
06:11 - Oui, je prends ce que vous voulez.
06:12 - Non mais la main simplement pour le quiz.
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