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  • il y a 3 ans
Retrouvez tous les entretiens de 8h20 sur https://www.radiofrance.fr/franceinter/podcasts/l-invite-de-8h20-le-grand-entretien

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00:00 Bonjour Kamel Daoud, bienvenue sur France Inter, merci d'avoir accepté notre invitation ce matin.
00:05 Vous êtes écrivain, journaliste, essayiste, vous résidez à Oran en Algérie, mais vous
00:10 suivez de très près l'actualité française qui vous sert souvent d'inspiration.
00:14 Pour la chronique que vous signez chaque semaine dans l'hebdomadaire Le Point, vous y avez
00:19 traité ces derniers mois de la relation entre la France et l'Algérie, du débat sur l'immigration
00:24 en France, regrettez les critiques excessives contre notre vie démocratique ou encore mise
00:29 en boîte tout récemment la prise de position de la réalisatrice Justine Trier, palme d'or
00:34 du dernier festival de Cannes.
00:36 J'aimerais vous entendre sur tous ces sujets.
00:38 Les auditeurs de France Inter qui sont aussi vos lecteurs pourront dialoguer directement
00:42 avec vous dans quelques minutes au 01 45 24 7000.
00:46 Ils peuvent aussi vous interroger via franceinter.fr.
00:49 Pour commencer Kamel Daoud, un mot et plus qu'un mot d'ailleurs sur ce roman qui ne
00:55 cesse d'être lu, Meursault contre enquête.
00:58 Vous l'avez publié il y a 10 ans, prix Goncourt du premier roman en 2015 et qui en ce mois
01:03 de juin sort en poche aux éditions Folio Gallimard.
01:07 C'est un hommage et une prolongation de l'étranger de Camus.
01:12 Le livre est aujourd'hui traduit dans 47 langues.
01:15 Comment est-ce que vous expliquez ce succès inouï ?
01:18 Écoutez, je ne me l'explique pas mais j'ai des interprétations.
01:21 Donc ça dépend des pays.
01:23 J'ai eu cette impression que le roman est lu différemment d'un pays à l'autre.
01:29 J'étais aux Pays-Bas par exemple qui ont une mémoire de colonisation, de repentance,
01:34 de culpabilité, de culpabilisation.
01:36 Donc le roman…
01:37 Pays colonisateur.
01:38 Exactement.
01:39 Aux Etats-Unis, le livre a eu son succès parce qu'il y a les post-colonial studies.
01:43 Donc on est dans la réflexion sur l'autre, sur l'altérité.
01:46 C'était au début du mouvement woke.
01:48 Donc ça dépend du pays.
01:51 Le roman est lu différemment selon l'histoire, à la limite de la culpabilité de chaque
01:57 géographie, de chaque pays.
01:58 Est-ce qu'il y a des lectures qui vous ont surpris ou déstabilisés selon les pays ?
02:02 Non, non.
02:03 Je suis quelqu'un qui…
02:04 En écrivant ce livre, je ne m'attendais absolument pas à ce qu'on en fasse cette
02:07 lecture.
02:08 Oui, c'est fatal.
02:09 Mais en même temps, je trouve que le lecteur est tout à fait libre d'interpréter en
02:13 fonction de ses sensibilités, etc.
02:15 Chaque lecteur est co-écrivain quelque part.
02:17 Il comble les blancs de l'écriture.
02:18 Sinon, il n'y a pas de place pour le lecteur.
02:20 Donc oui, ça me surprend.
02:21 Ce qui m'a toujours surpris, c'est le succès du livre jusqu'à maintenant.
02:24 Jusqu'à récemment, il y a deux ou trois semaines, je reçois encore des demandes de
02:27 traduction et je m'étonne à chaque fois que le roman puisse provoquer autant d'attrait
02:32 et d'interprétation et d'intérêt jusqu'à maintenant.
02:35 Dans les écoles aussi ?
02:38 Dans les écoles, beaucoup.
02:39 Parce qu'il fait partie un petit peu de ce que le collégien doit lire ou peut-être
02:45 ce qu'il doit travailler par rapport à l'œuvre majeure de l'étranger.
02:48 Le regard de l'autre, c'est un peu à la mode du nouveau siècle.
02:51 Aussi lu en France qu'en Algérie ?
02:53 Oui, aussi lu, non.
02:56 Le marché éditorial et de lecteur est plus important en France qu'en Algérie.
02:59 Mais disons qu'aussi commenté en France qu'en Algérie.
03:02 Alors, j'ai relu hier le début de votre livre, Kamel Daoud, et j'ai trouvé page
03:08 27, une phrase qui, je trouve, fait écho à l'actualité tragique du jour.
03:12 Puisque le narrateur dans votre livre veut redonner un nom et une histoire à son frère
03:16 qui est la victime de Meursault dans le livre de Camus et qui n'est connu que sous le
03:21 nom "l'Arabe".
03:22 Voilà ce que vous lui faites dire à votre personnage.
03:24 "Je tiens à ce que tu retiennes l'essentiel quand tu enquêtes sur un crime.
03:27 Qui est le mort ? Qui était-il ? Je veux que tu notes le nom de mon frère car c'est
03:33 celui qui a été tué en premier et que l'on tue encore."
03:36 On oublie trop souvent les victimes, Kamel Daoud.
03:39 Fatalement, donner des noms, c'est donner de l'humanité.
03:41 Vous savez, le plus facile pour tuer quelqu'un d'autre, à la limite, c'est d'ignorer
03:45 son humanité, d'ignorer son nom.
03:47 A partir du moment où vous connaissez son nom, il y a quelque part un contrat d'humanité
03:51 qui vous lie.
03:52 Il y a une perception, il y a une distance qui est réduite.
03:55 L'autre est là, il est là dans son humanité, dans son individualité.
03:59 Il a un prénom.
04:00 Ça veut dire quoi un prénom ? Ça veut dire une famille, une mère, ça veut dire des
04:03 gens qui l'aiment, des gens qui le détestent, ça veut dire de la chair.
04:06 Mais si vous dites "quelqu'un est mort" ou "X mort" ou "22 morts", on est dans
04:10 la statistique et on sait que la statistique c'est ce qu'il y a de plus inhumain quelque
04:15 part et de moins parlant pour notre sensibilité à notre humanité.
04:18 Donc nommer, c'est assumer.
04:20 Et aller faire ce travail vers les victimes et pas uniquement vers les auteurs présumés.
04:24 Je pense aussi que c'est un méa culpa que beaucoup de médias devraient faire.
04:28 C'est-à-dire là on focalise trop sur le meurtrier comme si c'était la star de la
04:30 chose et que la victime est quelque part accessoire.
04:33 C'est une statistique.
04:34 Non, la victime c'est le centre de la tragédie.
04:37 Meurtre contre enquête à lire donc désormais en poche aux éditions Folio Gallimard.
04:42 Je voudrais parler également avec vous Kamel Daoud ce matin des relations entre la France
04:47 et l'Algérie.
04:48 Vous possédez les deux nationalités.
04:50 Vous aviez accompagné et interrogé l'an dernier le président de la République Emmanuel
04:53 Macron lors de sa visite sur place.
04:56 Et cette semaine c'est son ancien Premier ministre, Edouard Philippe, qui s'est exprimé
04:59 dans le magazine L'Express.
05:00 Il explique que le moment est venu de remettre en cause l'accord de 1968 avec l'Algérie.
05:06 Le droit applicable à l'entrée au séjour des ressortissants algériens est beaucoup
05:10 plus favorable que le droit commun, dit-il.
05:12 Il y a des relations historiques très puissantes entre la France et l'Algérie.
05:15 Mais le maintien aujourd'hui d'un tel dispositif avec un pays avec lequel nous entretenons
05:20 des relations compliquées ne me paraît plus justifié.
05:23 Fin de citation.
05:24 C'est un vieux sujet Kamel Daoud, serpent de mer diront certains.
05:28 Que pensez-vous de cette question sur le fond et de la prise de position d'Edouard Philippe ?
05:32 Écoutez, je pense que la France est un pays souverain.
05:34 C'est un pays qui a le droit de prendre la décision qu'il juge nécessaire pour ses
05:39 équilibres, pour gérer les flux migratoires, etc.
05:41 Il ne s'agit pas uniquement, j'ai l'impression, d'un acte technique ou d'un accord uniquement
05:48 technique.
05:49 Il y a l'aspect politique, il y a l'aspect mémoriel, la relation avec l'Algérie.
05:52 D'où le traitement exagéré médiatique qui se fait des déclarations de l'ex-premier
05:58 ministre en Algérie, par exemple.
05:59 On a l'impression, et c'est toujours interprété ainsi.
06:01 C'est-à-dire ? Parce que nous on a vraiment le regard sur ce qui se passe en France ?
06:06 On retient cette lecture que c'est un tir croisé, c'est une préparation à une remise
06:13 en cause de ces accords-là.
06:14 Et donc on est toujours à la limite de la théorie du complot, de quelque chose qui
06:19 a été élaboré dans ce sens-là.
06:20 Donc on veut remettre.
06:21 Et puis, vous savez, j'ai lu trois articles hier, avant de venir pour l'émission.
06:25 Le premier, il explique, c'est un journal islamiste algérien qui était très lu, qui
06:29 explique que c'est un acte d'islamophobie.
06:31 Si on veut remettre en cause les accords de 68, c'est parce qu'on n'aime pas les
06:34 musulmans.
06:35 C'est une lecture religieuse.
06:37 Exactement.
06:38 Le deuxième article que j'ai lu, c'est un complot du Maroc.
06:40 Parce que le Maroc n'est pas content de la relation nouvelle entre l'Algérie et
06:45 la France.
06:46 Mais je trouve ça, à la limite, fascinant, dérisoire, triste, qu'on puisse discuter
06:51 de ces accords de cette manière-là.
06:53 Pour moi, la France, elle est souveraine.
06:54 Et je pense personnellement qu'elle est en droit de remettre en cause ces accords.
06:58 Et je pense qu'en Algérie, il faut qu'on assume nos positions.
07:01 On ne peut pas être, quelque part, les enfants gâtés de la décolonisation française.
07:04 On ne peut pas exercer une sorte de droit de cuissage mémoriel sur la France.
07:09 Si on veut être un pays totalement souverain, il faut qu'on aille jusqu'au bout.
07:12 On ne peut pas défranciser en Algérie, pousser les francophones à partir, les licencier
07:18 entre guillemets, les mettre de côté, angliciser le pays, essayer de couper tout lien avec
07:23 la France, mais en même temps réclamer un privilège d'accès pour le flux migratoire.
07:29 Je pense qu'il faut assumer.
07:30 Pourquoi ? Parce que cet accord, pour moi, participe à une infantilisation de la relation
07:34 entre la France et l'Algérie.
07:36 On est dans la situation de l'enfant gâté et moi, je le refuse pour mon propre pays.
07:40 Je voudrais que mon pays soit souverain, soit mûr, soit adulte et qu'il assume ses positions.
07:43 Et de l'autre côté, en France aussi, il y a une auto-infantilisation parce qu'on
07:47 est dans la position où j'ai fait tellement mal à cet être-là, à cet enfant-là, que
07:52 je lui donne des privilèges.
07:53 Et ce n'est pas la bonne réponse aussi.
07:55 Il faudrait qu'il y ait de la maturité entre les deux.
07:56 Mais ça, c'est la vie profane d'un journaliste.
07:59 Je ne suis pas spécialiste en la matière.
08:00 J'essaie un petit peu juste de voir la symbolique des choses.
08:04 L'ancien ambassadeur de France en Algérie, Xavier Driancourt, expliquait récemment dans
08:09 une interview au Point, je le cite, « dans la mentalité du peuple et des dirigeants
08:12 algériens, il existe une sorte de droit au visa, perçu comme la contrepartie de 132
08:16 ans de colonisation.
08:17 La France est détestée, mais on exige de pouvoir s'y rendre librement ». Vous êtes
08:22 d'accord ?
08:23 Il a la responsabilité de ses propos.
08:25 La France est détestée, certes, mais parce qu'elle est aimée aussi.
08:27 Elle est détestée parce qu'elle est désirée.
08:29 Sur cette ambivalence ?
08:31 Exactement.
08:32 C'est encore une fois un vieux sujet sur cette relation qui est de l'ordre de la
08:37 passion et de la psychiatrie plutôt que du politique.
08:38 D'où la confusion entre l'affect, la diplomatie, etc.
08:41 Parce que pour le moment, pour ces accords-là, il n'y a pas eu quelqu'un d'officiel
08:45 qui s'est prononcé.
08:46 C'est un ex-premier ministre et c'est un ex-ambassadeur.
08:48 Pour le moment, c'est du tiède, c'est du froid.
08:50 Ce n'est pas du chaud.
08:51 Donc on est aussi dans l'exagération habituelle.
08:54 Est-ce que les Algériens détestent la France ? Oui.
08:57 Est-ce qu'ils aiment la France ? Oui.
09:01 Est-ce qu'ils refusent la langue française ? Oui.
09:04 Est-ce qu'ils pratiquent la langue française ? Oui.
09:06 De moins en moins quand même, non ?
09:08 De moins en moins, oui.
09:09 Mais le français, pardon, ça reste la langue de la réussite, la langue de l'autre,
09:14 la langue du départ, la langue du projet de vie aussi.
09:17 Donc qu'on le veuille ou pas.
09:18 Chaque année, on dit que le français est mort en Algérie.
09:22 L'enterrement de la langue française, il dure depuis 30 ans.
09:25 Mais chaque année, on a de la bousculade à Campus France pour s'inscrire dans les
09:28 universités françaises.
09:29 Et chaque 10 ans, on a une génération d'écrivains francophones qui viennent d'Algérie.
09:32 Donc la réalité est plus complexe que… Beaucoup plus complexe.
09:36 Tant que la langue reste une langue du désir, elle sera pratiquée.
09:40 Pour poursuivre sur cette relation entre nos deux pays, vous étiez donc avec Emmanuel
09:43 Macron en août dernier en Algérie.
09:47 Cette visite devait être suivie d'une visite en France du président algérien Abdel Majid
09:53 Tebboune.
09:54 Elle n'a toujours pas eu lieu.
09:55 On l'a annoncé pour le mois de mai.
09:57 Pour ce mois de juin, il n'y a pas de date de fixée.
10:00 Cela veut dire que la normalisation des relations de l'apaisement, il reste impossible ou
10:04 très compliqué, Kamel Daoud, aujourd'hui ?
10:06 Là aussi, je parle en tant que journaliste.
10:09 Je ne suis pas dans les arcanes du régime de décision en Algérie pour savoir pourquoi
10:14 ça a été reporté et quand.
10:15 Et jusqu'à quand ça a été reporté.
10:16 Mais la réalité, c'est que si on ne fait pas avancer tout le reste, cette visite sera
10:21 de pure forme.
10:22 Elle ne servira à rien.
10:23 C'est-à-dire que ce sera une politesse, une courtoisie.
10:25 Donc elle ne changera pas les choses.
10:27 La relation est autrement plus complexe.
10:30 Qu'est-ce que être algérien, aujourd'hui ?
10:31 La réponse la plus simple, c'est être anti-français.
10:34 On se définit toujours…
10:35 C'est positionné par rapport à la France.
10:37 Exactement.
10:38 L'identité, elle est excentrée.
10:39 On se définit toujours par rapport à l'autre.
10:40 Vous savez, en Algérie, rien ne fait consensus.
10:43 La démocratie, l'islam, la mémoire, etc.
10:46 Mais il suffit que le président français dise quelque chose pour voir naître une sorte
10:49 de coalition, de consensus total.
10:52 L'islamiste, le berbériste, le progressiste, le laïc sont tous d'accord sur une chose.
10:57 C'est que nous sommes algériens parce que nous sommes anti-français.
11:00 Et ça aussi, c'est quelque chose qui me fait mal parce que ce n'est pas un acte
11:05 d'autonomie.
11:06 Ce n'est pas un acte d'indépendance affective.
11:08 Ce n'est pas un acte de construction.
11:11 Moi, j'adore la France.
11:12 J'aime ce pays-là, mais j'y viens en égal.
11:13 Je ne viens pas pour culpabiliser, ni pour m'installer dans la rente académique mémorielle,
11:19 ni pour quémander, ni pour quoi que ce soit d'autre.
11:21 Je me sens dans une sorte d'autonomie.
11:23 Je sais qui je suis.
11:24 Je ne me définis pas par défaut.
11:26 C'est ce que je n'aime pas dans cette définition de l'algérienneté par défaut.
11:29 On n'est pas encore sorti de ça.
11:30 Finalement, la France est une question intime algérienne.
11:32 C'est la question de l'autre, de l'altérité.
11:34 Pour nous, tous les français, enfin le reste du monde, c'est des français.
11:36 Même les Danlois, c'est des français qui parlent danois.
11:38 Vous dites, Kamel Daoud, rien ne fait consensus en Algérie.
11:43 La formule pourrait aussi valoir pour la France.
11:46 On a vu encore hier, après le drame d'Annecy et notamment au sujet de l'immigration,
11:53 la classe politique se déchirait.
11:55 Beaucoup de responsables politiques de droite et d'extrême droite n'ont pas attendu
11:58 même le début de l'enquête pour faire un lien entre l'immigration et ce qui s'est
12:02 passé à Annecy.
12:03 Dans une chronique au Point, en février, vous écriviez que l'immigration était un sujet
12:08 sous monopole des radicaux, grand gisement d'affect et source de malaise.
12:13 Que vouliez-vous dire ?
12:14 Qui en parle maintenant ?
12:15 Qui utilise l'argument de l'immigration, de l'identité, de la communauté, de l'islam
12:20 par exemple ?
12:21 Ce sont les radicaux des deux bords, c'est le fonds de commerce.
12:23 Ça, c'est la réalité.
12:25 Maintenant, le traitement de la chose, il est toujours excessif, il est toujours dans
12:28 l'affect, il est toujours dans l'humain et le tragique.
12:29 Mais la réalité, c'est que la France, comme le reste du pays européen, accueille des
12:33 réfugiés.
12:34 C'est la conséquence des bouleversements dans le Proche-Orient et au Maghreb par exemple.
12:39 Mais ces gens-là qui viennent ici, sont porteurs aussi d'une violence subie.
12:42 Il ne faut pas être dans l'angélisme en croyant qu'une sorte de "born again"
12:48 en France, une sorte de nouvelle naissance où on n'a pas de passé.
12:51 Ce n'est pas vrai.
12:52 Un réfugié, c'est quelqu'un qui a eu mal, qui a souffert, qui a tout perdu.
12:56 Et on ne se construit pas facilement.
12:58 Il y a une tragédie humaine au-delà de la tragédie politique.
13:01 Il y a une tragédie psychiatrique quelque part.
13:03 Donc, on peut se limiter à la lecture exclusivement politique et identitaire et radicale en France
13:10 comme ailleurs, mais on peut aussi dire que la tragédie humaine est beaucoup plus complexe.
13:14 On se retrouvera avec des réfugiés qui eux-mêmes perpétuent la violence qu'ils ont subie.
13:17 Vous dites que ce sont les plus radicaux qui s'expriment sur ce sujet en France qu'Amel
13:23 Daoud, donc pas les partis centristes par exemple.
13:25 Pour quelle raison selon vous ? C'est une sorte de tabou ?
13:27 Non, je pense que c'est l'ère du temps.
13:30 On est à l'ère des réseaux sociaux, du numérique, de la viralité et pas de la vérité.
13:35 Donc, la nuance n'a pas de place.
13:37 On est dans l'algorithme de la radicalité.
13:39 La voix qui porte, c'est celle qui va à l'extrême de la chose.
13:43 On est tenté par cette radicalité parce qu'elle remplace la responsabilité, parce qu'elle
13:48 remplace la nuance, parce qu'elle remplace l'engagement.
13:53 Il est plus facile d'accepter une vérité dite radicale que d'assumer une vérité humaine.
13:58 Vous expliquez dans cette chronique que dans son approche de l'immigration, la France
14:02 ne devait pas se voler la face sur le mythe qu'elle incarne pour les candidats à l'asile,
14:07 qui est selon vous à la source de l'effet d'appel migratoire.
14:10 C'est autant la souffrance d'ailleurs que les aides d'ici.
14:12 Si on veut accéder à la France par tous les moyens possibles et de partout où le
14:15 monde se porte mal et parle un peu français, c'est parce que ce pays aide beaucoup, énormément.
14:21 Vous trouvez que la France n'attire pas pour de bonnes raisons ?
14:23 Non.
14:24 Les villes et les pays sont des matrices d'image.
14:27 Que représente la France pour le migrant clandestin ou pour le reste de l'humanité ?
14:31 C'est le pays où on peut s'installer, avoir accès à des aides.
14:33 Ça c'est une réalité.
14:34 C'est pour ça qu'à la limite quand vous me posez la question sur les accords de 68,
14:38 moi je pense qu'un candidat clandestin à l'immigration a plus de technicité pour
14:41 vous répondre que moi.
14:42 Parce que lui, c'est une question de vie et de mort.
14:44 Il connaît la procédure.
14:45 Donc pour revenir aussi à la France, c'est un pays qui aide beaucoup.
14:50 Je sais que ça peut heurter un petit peu la sensibilité conventionnelle des Français
14:53 pour dire que, parce qu'ici on aime parler de dictature, etc.
14:57 Mais la réalité c'est que c'est un pays où il y a de l'assistance, pour ne pas dire
15:01 assistana, il y a de la subvention à outrance.
15:04 Alors l'autre, celui qui veut, je réfère la même chose aussi, celui qui veut vivre,
15:09 qui veut avoir accès à une vie plus facile, il vient en France.
15:12 Vous savez, on a un proverbe en Algérie, on dit que l'eau est peureuse.
15:15 L'eau cherche les creux et elle s'arrête.
15:16 Là où on trouve un creux, elle s'arrête.
15:18 Et la tragédie humaine est ainsi faite.
15:20 Vous êtes un pays qui assiste énormément.
15:22 Même si quand on lit notamment les économistes de l'OCDE, qui publient régulièrement des
15:27 rapports, ils nous expliquent que la contribution budgétaire nette des personnes qui sont
15:31 nées à l'étranger est légèrement excédentaire par rapport à ce qu'ils reçoivent, c'est
15:37 1% du PIB.
15:38 Donc il y a un apport économique, c'est ce que nous disent les économistes.
15:40 Si on prend cette grille de lecture-là.
15:42 Je suis d'accord, mais il y a malentendu entre nous.
15:44 Parce que vous parlez de technicité et de réalité, et moi je parle de perception et
15:47 d'imagineur.
15:48 Je parle de la France telle qu'elle est vue.
15:51 Ça ne veut pas dire que c'est vrai.
15:53 Ça ne veut pas dire qu'on est dans la rationalité.
15:55 Mais on est dans la représentation.
15:57 Si vous allez aux Etats-Unis et qu'on vous dit que les routes sont pavées d'or, vous
16:01 y allez, c'est que vous étiez né en 1905.
16:03 Donc il y a de l'imaginaire.
16:04 C'est pour ça que je parle de matrice d'imagination.
16:06 Vous avez employé un mot qu'on a pu entendre pour qualifier la France cette année, c'est
16:12 le mot dictature, ce qui a pu beaucoup surprendre.
16:14 On a aussi entendu parler d'un régime illibéral qui s'installait dans le pays.
16:20 Ce micro, la maire de Paris, Anne Hidalgo, mardi, expliquait "on est en train d'assister
16:25 à la fin de la démocratie parlementaire", en référence au débat à l'Assemblée
16:29 nationale autour de la réforme des retraites.
16:32 Vous avez beaucoup écrit ces derniers temps sur cette question de la démocratie en France
16:36 et en Occident.
16:37 Que pensez-vous de ce procès qui est fait aujourd'hui, à la manière de conduire les
16:41 institutions en France ?
16:42 Je pense qu'il faut une bonne répartition des tâches.
16:44 Laissez-nous imaginer la démocratie chez vous et essayez d'en douter chez vous.
16:48 Ça permettra peut-être d'affiner les choses et d'aller vers le mieux.
16:50 Mais la réalité, laissez-nous aussi le privilège des malheurs.
16:54 Ne parlez pas de dictature en France.
16:56 Laissez le mot pour les Iraniens, pour les Égyptiens, pour les Algériens, pour d'autres.
17:01 Dictature en France, je pense que c'est exagéré.
17:03 Je peux comprendre que les gens ont un idéal de démocratie beaucoup plus élevé.
17:07 Mais pour nous, de l'autre côté, on a besoin que la démocratie européenne…
17:10 Vos contradicteurs vous diront "mais c'est pour préserver cette démocratie".
17:12 J'ai des doutes sur la façon de préserver la démocratie si on est dans le mauvais usage
17:18 des mots, dans la radicalité, dans l'exagération.
17:21 Vous savez, pour le moment, ceux qui racontent le mieux l'Europe ou la démocratie en Europe,
17:27 ce sont les chaloupes des migrants.
17:28 Ils ne vont pas vers le Moyen-Orient.
17:29 Les Syriens ne sont pas partis en Arabie Saoudite, ils sont partis en Allemagne.
17:32 Pour une raison très simple, ils ont pensé à leurs enfants.
17:34 Parce que ce sont en Europe, dans vos pays, où on a cet idéal démocratique.
17:38 Fragile, je suis d'accord.
17:39 Menacé par les populismes et les radicaux, je suis d'accord.
17:42 Menacé par les remises en cause, je suis tout à fait d'accord.
17:44 Mais votre langue est riche.
17:46 Laissez-nous le mot dictature et utilisez un autre.
17:48 Donc il faut se contenter de ce qu'on a finalement ?
17:51 Non, préserver ce que vous avez, c'est très important.
17:54 Parce que vous imaginez la catastrophe si les démocraties sont mises en échec dans
17:57 vos pays en Europe ? Vous imaginez la conséquence pour nous qui nourrissons l'espoir d'être
18:02 dans des pays progressistes et démocratiques un jour ? Nous sommes liés quelque part.
18:07 J'ai dit au début qu'il faut qu'il y ait une répartition des rôles.
18:10 Douter de votre démocratie, c'est très bien, parce que vous la raffinez.
18:14 Mais laissez-nous croire que la démocratie, elle est chez vous, elle n'est pas chez nous.
18:18 Autrement dit, quand on tient ce type de discours, on ne se rend pas compte de l'impact qu'ils
18:22 peuvent avoir ailleurs dans le monde ?
18:24 C'est incroyable, lorsque l'on est entre les deux pays, comment les Français, les
18:30 élites médiatiques françaises, parlent de l'actualité française avec un usage autocentré.
18:35 On a l'impression que la France n'existe pas ailleurs.
18:38 La France, c'est une puissance culturelle.
18:40 Mais est-ce qu'on peut s'adresser à des auditeurs français en même temps à des auditeurs
18:43 qui sont de partout dans le monde ?
18:45 Ça c'est très difficile, mais ça vaut de trouver l'équilibre.
18:48 Mais la réalité, c'est que la France représente quelque chose ailleurs.
18:51 Et je trouve quand même fascinant que des déclinistes parlent en France du déclin
18:55 de la France, alors qu'ils y participent quelque part à l'international.
18:58 On renvoie l'image d'un pays à feu et à sang, un pays dictatorial, un pays d'abus,
19:04 etc.
19:05 Quand on vient sur Paris, je suis désolé, il fait très chaud, mais en même temps la
19:08 vie elle est là.
19:09 Les terrasses sont là.
19:10 Donc gardons mesure.
19:13 Camel Daoud, les auditeurs et les auditrices de France Inter ont des questions pour vous
19:17 sur ces sujets, mais aussi sur ce livre dont nous avons parlé en début d'entretien,
19:21 Meursault contre enquête, c'est le cas d'Arnaud.
19:23 Bonjour Arnaud.
19:24 Oui bonjour.
19:25 Vous nous appelez de Toulouse ?
19:26 Oui tout à fait.
19:28 Bon, Meursault contre enquête, c'était carrément une révélation pour moi.
19:33 Je préfère parler de littérature que de politique, mais j'ai été très dérangé
19:38 par les écrits de Camus, ça et Nost Dété pour les avoir éclairés, etc.
19:44 Mais voilà, l'écriture de Camel Daoud est comme un boulet de canon pour moi.
19:51 C'est efficace, fluide, magnifique.
19:55 Voilà, je n'ai pas vraiment de questions parce que la réponse est dans ses livres.
20:00 Et puis j'admire son travail journalistique et je suppose qu'il a dû prendre beaucoup
20:04 de risques pour faire tout ça.
20:07 Ce matin j'entends qu'il est là et je l'appelle jamais, mais je voulais le remercier
20:15 pour tous ces livres que j'avais mais que je n'ai plus dans ma bibliothèque puisque
20:19 tout le monde est parti avec.
20:20 Mais c'est bien de faire passer les livres Arnaud.
20:24 Oui bien sûr, c'est ce que je fais.
20:27 Merci à vous pour ce témoignage ce matin.
20:30 On a beaucoup d'appels et de témoignages qui vont dans ce sens, Camel Daoud, qui sont
20:34 heureux de vous entendre.
20:35 Ce matin, Arnaud n'avait pas de questions.
20:37 Moi, je vais rebondir sur l'un de ses mots.
20:39 Il parle de risque.
20:40 Est-ce que vous prenez des risques en écrivant depuis Oran aujourd'hui avec la liberté
20:46 qui est la vôtre ?
20:47 Risques, il faut relativiser d'abord.
20:49 C'est les Iraniens qui prennent des risques, par exemple.
20:51 Ce ne sont pas des personnes comme moi.
20:53 Mais effectivement, les choses étant ce qu'elles sont en Algérie, il y a un risque à prendre
20:58 la parole parce que nous ne savons plus en Algérie où se situent les interdits, les
21:03 lignes rouges.
21:04 Il y a une sorte de confusion majeure sur le politiquement coréen, sur ce qui est autorisé.
21:10 Il y a un ridissement, un autoritarisme.
21:12 Ça, c'est une réalité.
21:13 Mais il y a un ridissement, une culture autoritariste qui traverse toute la société algérienne.
21:20 Pas uniquement.
21:21 Le régime ne tombe pas du ciel.
21:22 Il repose sur un consentement, sur un consensus.
21:24 Et en Algérie, on a l'impression que le choix a été fait entre la stabilité, la
21:32 sécurité et la démocratie.
21:34 Parce que dans ce que vous appelez le monde arabe, cette équation a été posée partout
21:38 par les régimes.
21:39 C'est-à-dire la démocratie, c'est le chaos, Libye, Syrie, etc.
21:42 Et la stabilité se fait par l'autoritarisme et la sécurité.
21:45 Et de ce point de vue-là, je rebondis sur votre chronique de la semaine.
21:48 Le fait que Bachar el-Assad soit en quelque sorte réhabilité, en tout cas invité par
21:54 les pays de la région, c'est un très mauvais exemple, évidemment.
21:57 Bien sûr.
21:58 C'est un scandale moral, c'est un scandale éthique cette réhabilitation.
22:00 Mais en même temps, il y a plutôt cette sorte de consentement des élites dans le
22:05 monde qu'on appelle arabe sur la réhabilitation de Bachar el-Assad.
22:08 Le dictateur syrien, évidemment.
22:10 Exactement.
22:11 En disant sur la perception qu'on a maintenant de ce qu'on a appelé les printemps arabes,
22:18 sur les changements, sur l'idéal de démocratie, etc.
22:20 Et puis, vous savez, dans le monde arabe, la religion la plus répandue, ce n'est pas
22:24 l'islam, c'est la théorie du complot.
22:25 Donc on perçoit Bachar comme quelqu'un qui est un rescapé du complot occidental.
22:29 C'est scandaleux.
22:31 Kamel Daoud, question sur France Inter.fr de Juliette.
22:36 Que pensez-vous du prix du livre Inter cette année qui a été attribué en début de
22:41 semaine à Mathieu Bélézy pour « Attaquer la terre et le soleil » qui est consacré
22:46 au début de la colonisation de l'Algérie et à ses violences ? Il nous expliquait cette
22:51 semaine, je le cite, « la littérature française n'en parle pas alors qu'au début de la
22:54 conquête de l'Algérie, c'est le western ». Est-ce que vous l'avez lu ? Est-ce
22:57 que ça vous donne envie de le lire ?
22:58 Oui, on m'en parle depuis trois jours et ça me donne envie de le lire, d'autant
23:02 plus que je suis très intéressé par cette imagina là qui n'est pas creusée ni en
23:06 France ni en Algérie.
23:07 Je veux dire, avant la guerre d'indépendance, avant 1954, qu'est-ce qu'il y a eu ? Cette
23:14 complexité humaine, cette tragédie qui sera une tragédie énorme pour tout le monde,
23:18 les morts, les vivants, les rescapés, les exilés, les harkis, les pieds noirs, etc.
23:22 Donc oui, cette imaginaire doit être interrogée, l'imaginaire du moment zéro, à partir
23:26 de ce moment là où tout s'est construit par la suite, s'est enchaîné pour aboutir
23:30 en 1962.
23:31 Ça m'intéresse énormément, d'autant plus que ça participe à quelque chose que
23:33 j'aime beaucoup, c'est dé-effeléniser l'histoire algérienne.
23:36 C'est-à-dire que l'indépendance de l'Algérie, la fin de la guerre a tout masqué,
23:42 a fait oublier tout ce qui est arrivé auparavant ?
23:44 Exactement, la guerre a tout masqué, l'épopée de la guerre d'indépendance a tout masqué,
23:50 le parti unique a tout masqué, ce qui fait que nous avons une ignorance absolue de ce
23:54 qui s'est passé avant, nous avons des représentations, des imagineurs, mais nous n'avons pas creusé
23:59 ces filons, nous n'avons pas interrogé ce moment zéro.
24:02 Merci à vous Kamel Daoud d'avoir accepté l'invitation de France Inter ce matin.
24:06 Morceau Contre-Enquête en poche donc disponible désormais, c'est aux éditions Folio Gallimard.
24:12 Excellente journée à vous.
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