00:00 - Bonjour Yannick Halenaud, merci d'avoir accepté l'invitation de Télématin.
00:03 Il y a un an, votre fils Antoine, âgé de 24 ans, est décédé après avoir été percuté à l'arrêt au feu rouge par un conducteur.
00:10 Cet homme roulait à vive allure, sous l'emprise de la drogue et de l'alcool.
00:13 Il était déjà connu des services de police pour des délires routiers, son permis avait même été annulé.
00:18 Le chauffard a été mis en examen pour homicide involontaire.
00:22 Il est placé aujourd'hui sous contrôle judiciaire, il est libre.
00:25 Qu'est-ce que ça fait d'entendre qu'on a perdu un enfant pour cause involontaire ?
00:32 - Écoutez, déjà, quand c'est arrivé lui-même, je suis arrivé, enfin Antoine est parti en bas de chez nous,
00:38 et je suis arrivé dans une scène de chaos, il y avait un amas de voitures,
00:43 les forces de l'ordre, les pompiers, mon fils était allongé par terre dans son sang.
00:49 Et puis, on est dans une scène chaotique, on est dans une scène d'attentat.
00:57 Et c'est pour ça que je compare aujourd'hui cet acte-là de ce qu'on a pu voir au Bataclan.
01:03 Aujourd'hui, je ne suis pas le seul, nous ne sommes pas le seul à avoir perdu un enfant,
01:06 c'est 700 enfants qui partent sur la route tous les ans,
01:09 donc c'est cinq Bataclans qui sont devant nos yeux.
01:15 Et d'entendre parler d'homicide involontaire, c'est juste insupportable, je crois.
01:20 - Parce que vous avez dit qu'il n'y a rien d'involontaire à prendre le volant,
01:24 justement, quand on est sous le coup de substance.
01:27 - Non, mais c'est pour ça que nous, on a envie de parler d'un homicide routier,
01:31 et non pas d'un acte involontaire.
01:33 Quand vous avez un individu qui consomme régulièrement de la drogue, de l'alcool,
01:38 au-delà des seuils autorisés, personne ne le force à faire ceci,
01:43 donc c'est bien un acte volontaire de se droguer, un acte volontaire de s'alcooliser.
01:49 Ensuite, ce même individu, personne ne le force à rentrer dans sa voiture.
01:53 - Et à rouler. - Et à rouler.
01:55 Donc c'est bien un acte volontaire de prendre ce véhicule
01:58 et de mettre la vie d'autrui en danger.
02:01 Évidemment, ce qui est arrivé à Antoine, ça arrive à d'autres,
02:05 la mort est au bout de cette volonté, en fait, de prendre la voiture.
02:11 - Et puis il y a aussi l'absurdité, l'absurdité qui se mêle à la douleur,
02:14 comme par exemple cette facture d'ambulance que vous recevez.
02:16 Racontez-nous ce qui s'est passé, tellement c'est hallucinant, en fait.
02:20 - Je veux bien en parler, mais au-delà de ça,
02:21 je pense qu'aujourd'hui, on a besoin d'une vraie volonté politique
02:24 pour faire changer les mots et faire changer que ça soit une infraction autonome.
02:32 On n'est pas dans le cas de figure où quelqu'un prend la voiture,
02:35 est aveuglé et renverse un gamin, malheureusement.
02:38 On est vraiment encore dans un acte volontaire.
02:41 Je crois que l'infraction autonome d'homicide routier,
02:44 on a besoin de la distinguer de l'homicide involontaire.
02:47 Déjà, ça nous permettrait de rendre peut-être un peu plus supportable
02:52 ce qui est insupportable, d'entendre parler que c'est…
02:55 Je n'ai pas fait exprès, pardon.
02:58 Et donc ensuite, c'est la considération de la victime
03:00 que nous avons besoin de faire.
03:02 - Vous dites qu'il n'y a pas d'égalité de traitement, en fait.
03:05 - Non, il n'y a pas d'égalité de traitement.
03:08 C'est pour ça qu'aujourd'hui, moi, j'ai grandi avec ce mot d'égalité
03:14 sur tout le fronton des mairies.
03:15 On doit être traité de façon égalitaire.
03:17 C'est-à-dire que quand ça arrive comme ça,
03:19 puisque justement la qualification est ce qu'elle est,
03:23 les familles ne sont pas accompagnées.
03:24 C'est-à-dire que les co-victimes, les frangins, les frangines,
03:27 ceux qui vivent, parce que généralement,
03:30 la frange la plus touchée, c'est ces 15-25 ans.
03:32 C'est ces jeunes qui sont en construction
03:34 et qui font l'avenir de notre pays aussi.
03:37 - Et donc, ils ont des frères et des sœurs,
03:38 des parents qui les attendaient à la maison.
03:40 - Et pourquoi on a créé cette association ?
03:41 C'est pour aider ces jeunes à avoir accès aux soins psychologiques.
03:48 - Qu'est-ce que vous pourriez justement avec cette association ?
03:50 Quel est le but proposé aux victimes comme vous,
03:53 aux familles qui ont perdu un enfant ?
03:54 C'est quoi un accompagnement psychologique ?
03:56 Je crois qu'il y a un numéro d'urgence.
03:58 Vous cherchez des bénévoles ?
03:59 - On cherche des gens pour travailler.
04:01 On cherche notamment une assistante sociale
04:03 parce que répondre à une famille, une maman qui a perdu son enfant,
04:06 il faut le savoir le faire.
04:10 Pour comment on aide, je vais vous donner deux, trois exemples.
04:12 Une dame qui vit à Marseille, son enfant est mort à Lille,
04:18 qui n'a pas les moyens de se déplacer,
04:20 donc elle est obligée de se sacrifier le mois
04:23 pour pouvoir payer son avocat, pour pouvoir payer son transport,
04:27 son logement, sa nourriture, pour aller assister au procès,
04:30 la préparation du procès, on est là pour ça.
04:33 On est là aussi, moi j'ai entendu une maman,
04:34 le jour où elle me disait "écoutez, ma fille est partie,
04:36 elle avait trois filles, elle est partie,
04:38 on m'a enlevé la CAF deux mois après,
04:41 j'ai été obligé de me séparer de ma maison, elle était locataire".
04:45 Tout ça engendre finalement des dégâts qu'on ne mesure pas.
04:50 Donc quand vous avez 700 enfants qui partent,
04:52 vous imaginez bien, peut-être qu'ils ne sont pas…
04:53 vous additionnez là-dessus des frères, des sœurs, des mamans, etc.,
04:56 qui sont dans la peine et que moi mon fils,
05:00 mon deuxième fils Thomas, personne n'a pris le temps de l'appeler
05:02 pour savoir comment il allait.
05:04 Est-ce que vous avez besoin d'aide ?
05:05 Est-ce qu'on peut vous…
05:06 Alors quand un attentat arrive, tout ça se met en route.
05:09 Les avocats sont pris en charge, etc.
05:12 Donc je pense qu'aujourd'hui on est dans une masse importante d'enfants,
05:16 on est dans des familles qu'il faut aider absolument
05:19 et moi je veux mettre ma notoriété au service de cette cause
05:22 parce que je trouve qu'on est maltraité en France.
05:24 Nous avons besoin de volonté politique pour faire changer ceci,
05:27 pour que… enfin un peu d'humanité jusqu'en.
05:30 Vous parlez notamment de la police et de ce manque d'humanité,
05:34 en tout cas un manque de formation,
05:35 très clairement vous dites que les fonctionnaires de police
05:37 ne sont pas du tout formés à ce genre de situation.
05:41 Ils sont formés mais je crois que quand ils appuient sur une sonnette
05:45 qu'ils vont voir des gens, ils savent très bien ce qu'il y a derrière.
05:48 Et eux ensuite, qu'est-ce qu'on fait ?
05:50 Moi j'ai eu des gens qui m'ont dit "on sort de là,
05:54 personne ne nous a demandé non plus comment ça allait en fait"
05:56 parce que d'annoncer la mort d'un enfant à une famille,
05:58 ce n'est pas sans conséquence.
06:00 Le pompier qui était sur le tatre du chaos d'Antoine,
06:06 ce n'est pas sans conséquence.
06:07 On ne peut pas sortir d'un acte comme ça sans sortir perturbé.
06:10 Personne ne sort indemne, y compris les policiers,
06:13 y compris les familles évidemment.
06:15 Oui, c'est pour ça, il faut absolument qu'on soit conscient de ça
06:18 et qu'on se dise juste "moi j'ai reçu une facture,
06:22 le meurtrier de mon enfant il est parti dans une voiture
06:25 qui a été payée par nous-mêmes".
06:26 Vous voyez ce que je veux dire ?
06:26 Il est parti avec la police et puis ensuite il a été logé,
06:29 puis en plus il a été nourri,
06:30 puis en plus il a été assisté par une psychologique une fois,
06:33 deux fois, des docteurs une fois, deux fois, trois fois, etc.
06:36 Nous on est restés, on est arrivés à l'hôtel Dieu,
06:39 seuls, on ne nous a rien dit, rien demandé.
06:42 Trois heures du matin j'ai réalisé, je me suis dit "qu'est-ce qu'on fait là ?
06:45 Qu'est-ce qu'on peut faire ? On doit partir.
06:46 Où est notre enfant ? Comment ça se passe ?
06:48 Écoutez, on verra ça demain matin".
06:50 Donc on est rentrés chez nous sans rien, sans truc.
06:54 Après il a fallu qu'on cherche notre enfant,
06:56 dans quel institut médico-légal ?
06:58 Il y a des gens, ils mettent presque trois mois parfois à récupérer leur enfant.
07:00 Il y a eu une errance totale, vous êtes abandonné à ce moment-là,
07:03 c'est ce qu'on entend dans vos propos.
07:04 Et c'était l'ambulance dont je parlais en début d'interview,
07:06 effectivement, qu'on vous demande de payer, 14,90 euros.
07:09 Moi je n'ai pas payé, du coup j'ai reçu une lettre de huissier.
07:10 Donc c'est que ça coûte à la communauté des trucs de fou.
07:12 C'est des absurdités administratives.
07:13 C'est ça que vous venez de dénoncer ce matin à Yannick Haleno.
07:16 Vraiment merci pour votre témoignage
07:17 et nous espérons vraiment que ça sera utile aux familles de victimes
07:21 et que ça va faire surtout bouger les choses.
07:22 – On les fera bouger, ouais. – Merci.
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