00:00 Aucune photo ne vaut la peine de perdre la vie ou de mettre d'autres personnes en danger.
00:04 Je suis partie en Ukraine début mars et j'ai couvert la guerre un peu partout dans le pays,
00:16 jusqu'à très récemment, jusqu'en décembre.
00:18 La guerre en Ukraine, du coup, je l'ai couverte pour libération du 17 février au près du 17 avril.
00:25 L'Ukraine, je pense que c'est peut-être un pays en guerre des plus accessibles
00:29 de l'histoire des conflits et du photojournalisme.
00:31 Parce que voilà, c'est un territoire qui est assez proche.
00:35 Il y a des accès relativement simples, c'est-à-dire qu'on peut juste sauter dans un train
00:39 et accéder à l'Ukraine depuis la Pologne.
00:42 On peut passer de la frontière en voiture, on peut la passer à pied même.
00:45 Donc c'est pour ça qu'on a beaucoup de photographes présents sur place.
00:49 Et puis les images de guerre, on en voit tous les jours.
00:52 On sait que c'est un sujet rempli de fantasmes, de questionnements.
00:55 Donc d'être sur place, de pouvoir rationaliser la chose,
00:59 c'est de rendre ordinaire aussi beaucoup l'extraordinaire.
01:02 Parce que la guerre, c'est des moments comme ça qui sont extraordinaires,
01:08 qui sont très éphémères, qui sont très intenses.
01:11 Mais comment le rendre ordinaire pour que les gens puissent la comprendre,
01:16 la voir, l'analyser ? C'est tout l'enjeu de ce travail sur le terrain.
01:21 Là, particulièrement dans un terrain comme un terrain de guerre,
01:25 je pense que c'est primordial de ramener des témoignages de civils,
01:29 des témoignages de personnes qui sont sur place,
01:32 pour essayer de démontrer au maximum les enjeux qu'il y a dans le pays qu'on couvre.
01:37 Il y a une photo en particulier qui m'a beaucoup marquée, c'est un portrait.
01:41 Un portrait d'un homme qui s'appelle Vitaly.
01:43 Vitaly fait partie d'un groupe de volontaires à Kharkiv.
01:46 Et donc cet homme, avec d'autres personnes,
01:49 va tous les jours, en tout cas aller tous les jours,
01:51 livrer des colis sous les bombes pour les personnes les plus démunies,
01:55 les personnes qui ne pouvaient pas se déplacer.
01:56 Et je ne sais pas, son témoignage m'avait beaucoup touchée.
01:59 Le portrait également que j'avais fait de lui,
02:01 parce qu'il a quelque chose de très dur malgré tout dans son visage.
02:03 C'est quelqu'un, on le sent, qui avait beaucoup vécu dans sa vie,
02:08 mais malgré tout avec un regard très doux.
02:09 Et pour moi, ça représentait vraiment très bien cette situation,
02:13 un peu le côté humain de la guerre.
02:17 Et il me semble que maintenant, Vitaly a rejoint depuis un groupe militaire
02:21 et il est parti au front.
02:22 Je ne sais pas très bien ce qu'il est devenu,
02:23 mais voilà, il y avait quelque chose d'assez fort.
02:25 La photo qui a été prise le 2 mars à Bucha,
02:30 c'est vrai qu'elle a en même temps une force vraiment
02:34 journalistique, documentaire, parce que c'est à Bucha,
02:38 au début de l'occupation, donc la ville était déjà à moitié occupée.
02:42 Et dans cette rue, il y avait notamment des forces russes
02:46 qui s'étaient déjà établies et qui s'étaient déjà installées dans les maisons.
02:50 Et le 4 mars, c'est le début des exactions,
02:53 et notamment celle qu'on a vue sur la rue Lublenska,
02:57 et qui est à deux pas de cette photo.
02:59 Malheureusement, après, je suis retourné à chaque fois à Bucha,
03:07 mais la jeune fille qui est sur la photo, j'ai essayé de la retrouver,
03:10 notamment montrer la publication à des habitants,
03:16 mais personne n'a pu l'identifier.
03:18 Je pense qu'on fait quand même ce métier parce qu'on est touché
03:22 par ce genre de situation.
03:24 Moi, je me souviens du portrait d'un homme que j'avais fait,
03:26 qui est un espèce d'ermite dans une forêt,
03:28 qui est un des plus vieux survivants du goulag en Ukraine.
03:34 Et on avait passé un long moment avec lui.
03:36 En plus, c'est typiquement, on va boire des shooters de vodka,
03:40 même s'il est 10 heures du matin, il y a une connexion qui se crée.
03:42 Il m'avait donné un espèce de petit tapis tissé traditionnel
03:46 que normalement, on donne aux jeunes femmes qui se marient.
03:48 Parce que moi, quand je lui ai dit que je n'étais pas mariée,
03:50 il était "Oh, comment ?"
03:52 Complètement choqué.
03:52 Du coup, il m'avait donné ce petit tapis,
03:54 qui est un truc traditionnel ukrainien pour les jeunes femmes qu'on va marier.
03:57 Et voilà, en me disant "Bah écoute, garde-le,
03:59 et puis quand tu te marieras, tu penseras à moi."
04:01 Moi, je sais qu'à chaque fois que je quitte l'Ukraine,
04:05 je quitte le pays avec le cœur très lourd.
04:07 C'est à chaque fois un déchirement.
04:09 En plus, on a cette sorte de, presque de culpabilité,
04:12 de se dire que nous, on peut partir à tout moment.
04:15 Parce que forcément, on s'attache à l'histoire du pays,
04:17 on s'attache à l'histoire du peuple qu'on défend à travers notre travail.
04:24 Et voilà, je pense que c'est impossible de ne pas s'attacher.
04:29 Mais on arrive quand même à garder le recul nécessaire,
04:31 en tout cas pour se préserver un petit peu.
04:34 Et parce que c'est important de se préserver,
04:36 parce que si on ne se préserve pas, on ne va pas continuer à travailler.
04:39 Et puis évidemment, il y a toutes les questions de sécurité,
04:41 parce qu'aucune photo ne vaut la peine de perdre la vie
04:44 ou de mettre d'autres personnes en danger, surtout les locaux.
04:48 On peut toujours prendre les risques nécessaires pour une image.
04:51 Ensuite, après chacun...
04:54 Moi, j'ai de rationaliser un beau coup, je suis très pragmatique.
05:00 Après, j'ai été blessé gravement il y a deux ans par des missiles GRAD.
05:10 Donc aujourd'hui, j'essaie vraiment d'être très pragmatique,
05:14 de récupérer l'image qu'il faut.
05:15 Si pour le sujet elle est importante, je vais la faire.
05:20 Après, je sais que par exemple, par rapport à ce que je choisis de publier,
05:24 je me mets quand même une certaine ligne rouge,
05:26 notamment dans tout ce qui est corps de personnes décédées.
05:31 Pour moi, c'est assez primordial, par exemple, de ne pas forcément montrer le visage,
05:35 par respect en fait pour la personne décédée.
05:38 Mais la plupart des images sont, on peut dire aussi, très fortes.
05:43 La plupart ne sont pas publiées, on le sait qu'elles ne sont pas publiées
05:46 parce que c'est trop violent.
05:49 Là, par exemple, pour le reportage qu'on a fait à Bouchat,
05:52 une semaine après la libération, il y avait encore des exhumations sur la fosse commune.
05:57 La plupart des photos que j'ai faites, je ne sais pas envoyer, elles sont impubliables.
06:02 Et encore, celle que j'ai éventuellement utilisée, celle que j'utilise,
06:06 elle est esthétique et très douce comparée à la violence de l'image.
06:12 Alors, je prends tout en photos parce que,
06:19 même si c'est des photos que je sais pertinemment que je ne publierai pas,
06:22 parce qu'elles sont trop dures ou parce qu'elles sont trop frontales,
06:26 je sais que certaines photos peuvent être, par exemple, des preuves de crimes de guerre.
06:30 On voit des choses qui peuvent être pertinentes, en tout cas, dans conserver une trace
06:36 parce qu'on est quand même là pour documenter quelque chose.
06:39 Et dans un conflit, on est d'autant plus là pour documenter des crimes qui ont été commis,
06:43 des exactions contre les civils.
06:46 La fonction, en même temps, elle est toujours aussi très forte,
06:52 c'est de pouvoir être là-bas et de pouvoir documenter des choses encore qui vont disparaître
06:58 et qui, dans les procès éventuellement à venir dans les tribunaux internationaux,
07:03 oui, ça peut être des documents comme si ça servait aux convictions.
07:06 On est comme dans un conflit qui est encore très récent,
07:09 donc ça peut être quelque chose qui sera pertinent dans un an, dans dix ans,
07:14 ça c'est un peu dur de savoir.
07:15 Dans l'histoire, de manière générale, ça a été le cas,
07:18 que des photos servent effectivement comme preuve à l'appui
07:22 de certains crimes commis par des armées.
07:24 [Musique]
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