00:00 J'ai arrêté de dire, comme plein de victimes,
00:02 l'incident, l'événement, ce qui m'est arrivé,
00:04 ce truc, mon histoire, mon machin.
00:06 Parler d'agression sexuelle.
00:08 -La première agression, j'ai appris que jusqu'à très récemment,
00:16 que c'était une agression, en l'occurrence.
00:18 -En fait, j'étais mineure, j'étais ado,
00:21 et j'étais sous une emprise,
00:24 c'est une emprise qui a duré de longues années.
00:28 Le truc, c'est qu'une fois que ça arrivait, pendant les 3-4 mois,
00:30 j'ai juste enfoui l'affaire.
00:31 -J'avais une souffrance énorme,
00:33 mais que je savais pas dire d'où elle provenait.
00:37 -En ce moment, à tous ces événements-là,
00:39 j'ai jamais à un moment compris que c'était grave,
00:42 ce qui était en train de se passer.
00:43 Ça s'est juste passé et après, j'ai réalisé,
00:46 il y a eu 6 mois, 1 an, ça dépend, c'était très graduel.
00:49 -Quand le voile de l'amnésie traumatique s'est levé,
00:51 j'avais...
00:53 Je savais pas ce que c'était qu'un viol.
00:56 Et donc, je savais pas que j'avais été violée.
00:58 -Il y avait plein de choses que je voyais,
00:59 mais il y avait aussi plein de choses que je diminuais,
01:01 que j'excusais, que je justifiais.
01:04 -Ton langage corporel, il se resserre,
01:06 tu commences à vouloir te cacher sous des vêtements
01:08 parce que tu penses que si ton corps est moins visible,
01:10 tu vas moins avoir à subir ce genre de choses-là.
01:12 -Et au final, oui, ça a créé un...
01:14 En anglais, on appelle ça un "trauma bond",
01:17 et en fait, c'est une sorte de codépendance affective
01:20 qui fait que l'abuseur est à la fois le sauveur.
01:23 C'est comme s'il y avait un interrupteur qui avait été éteint sur mon corps,
01:26 comment il existait dans l'espace public et comment j'étais,
01:29 et comme ça, j'avais pas à gérer ce qui s'était passé,
01:31 et ça marchait très bien.
01:32 -Et du coup, c'est...
01:34 Comment expliquer ?
01:35 D'être avec, même si on le voit, on sent que c'est négatif,
01:39 on sent que ça nous impacte et que c'est pas bien,
01:41 d'être sans, c'est comme si c'était la fin du monde.
01:44 -Donc il y a eu plein d'étapes, tu vois.
01:46 D'abord, sortir de l'emprise de cette souffrance-là,
01:51 ensuite, oublier pour survivre,
01:53 ensuite, se souvenir.
01:54 Et une fois que je m'étais souvenu, mettre les mots dessus,
01:57 arrêter de dire, comme plein de victimes,
02:00 l'incident, l'événement, ce qui m'est arrivé, ce truc, mon histoire, mon machin,
02:04 parler d'agression sexuelle.
02:05 -Je comprenais pas ce qui s'était passé, pourquoi j'avais tous ces trucs-là bizarres,
02:08 pourquoi j'arrivais pas à dormir, pourquoi je grossissais,
02:10 pourquoi j'avais de l'eczéma et tout et tout.
02:13 -Genre, je décide de porter plainte,
02:15 et...
02:16 On est genre 10 ans après les faits, un truc comme ça, 15 ans après les faits,
02:21 et je décide de porter plainte, et en fait, en construisant mon dossier,
02:26 on me demande un peu d'essayer d'étayer autant que possible les faits,
02:31 et je crois qu'au fur et à mesure, je rassemble un peu dans ma tête
02:37 les pièces du puzzle et je me dis que ça, ça constitue un viol.
02:40 -La deuxième a été beaucoup plus difficile à vivre,
02:42 parce que je connaissais pas encore,
02:43 j'étais pas encore dans la communauté féministe,
02:45 je connaissais pas grand-chose aux enjeux féministes,
02:47 et je connaissais encore moins la définition d'une agression sexuelle.
02:50 Du coup, ça a pris du temps que je réalise que c'en était une,
02:53 et surtout, ça a été particulièrement violent,
02:55 parce que les gens autour de moi, à ce moment-là,
02:56 étaient pas des gens qui étaient au courant de tout ça,
02:59 qui connaissaient tout ça et qui avaient la bonne manière de réagir.
03:01 [Musique]
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