00:00 Bonjour docteur, merci d'avoir accepté notre invitation.
00:02 Vous êtes aujourd'hui à Paris pour manifester aux côtés des médecins libéraux.
00:06 Vous vous opposez à la proposition de loi examinée au Sénat à partir d'aujourd'hui
00:10 qui pourrait permettre à certains infirmiers de prescrire des médicaments sur ordonnance.
00:15 Pourquoi vous êtes contre ?
00:17 D'abord on n'est pas contre les infirmières en pratique avancée.
00:19 Simplement on veut travailler avec elles de façon coordonnée, sous protocole.
00:23 Et on ne veut pas qu'on se serve de ce nouveau métier pour en quelque sorte
00:27 aller boucher les trous où il n'y a pas de médecins.
00:30 Parce qu'on ne veut pas d'installation par la loi d'une inégalité entre les Français d'une part
00:35 et que l'on mette face aux Français des gens qui ont une formation médicale parcellaire.
00:38 Donc vous voulez dire que ça pourrait être dangereux même pour nous, pour les patients,
00:41 d'avoir des infirmiers et pas des médecins ?
00:43 Ça peut, dans des conditions où il n'y a pas d'encadrement, créer de la perte de chance.
00:46 Et on ne le veut pas. C'est tout.
00:48 La médecine c'est 10 ans d'études, 7 ans et demi pour un interne en médecine
00:52 pour qu'il commence à avoir le droit de prescrire.
00:55 Ou une infirmière en pratique avancée, 3 ans de formation d'infirmière,
00:58 3 ans de pratique d'infirmière, 4 mois de cours et 6 mois de stage.
01:02 Donc il pourrait prescrire bien avant vous les médecins.
01:04 Bien avant nous.
01:05 Mais cette mesure elle vise également à lutter contre les déserts médicaux.
01:08 Pourquoi, vous vous êtes compte, ça peut être hyper pratique pour nous les patients
01:10 si ce n'est pas une grave maladie d'aller se faire prescrire une ordonnance par un infirmier ?
01:14 Parce que cette loi est soit un mensonge, soit une manipulation.
01:16 Pour la bonne raison que vous n'avez en tout et pour tout que 100 infirmières IPA en libéral.
01:20 Ça veut dire qu'il faut les former.
01:22 Il faudra donc 2 ans pour qu'on les ait sur le terrain.
01:24 Donc quand on nous dit qu'on n'a pas le temps d'attendre que les médecins s'installent, c'est faux.
01:28 Il y a plusieurs milliers de médecins qui attendent pour s'installer.
01:30 Simplement il faut rendre attractif leur métier.
01:32 Le gouvernement ne veut pas le faire et bricole.
01:34 On n'a pas le temps de bricolage.
01:35 Alors le projet de loi souhaite également ouvrir un accès direct aux kinésithérapeutes,
01:39 aux orthophonistes et certains autres soignants.
01:42 Ça, ça peut être aussi une bonne idée puisque vous êtes surchargé.
01:45 Est-ce que ce n'est pas chouette ça ?
01:47 Non mais très honnêtement on n'a rien contre l'accès direct
01:50 ou certains actes pour nos collègues orthophonistes, kinés.
01:54 Mais pour les IPA ce n'est pas la même chose.
01:56 Le prisme est beaucoup plus large et puis on voit bien que derrière cela,
01:59 il y a l'institutionnalisation du manque de médecins.
02:01 Ce gouvernement a fait le choix du manque de médecins
02:03 et nous nous leur disons pour sortir de la crise, il faut plus de médecins.
02:06 Et pour avoir plus de médecins, on va en parler sans doute, il faut rendre la profession attractive.
02:09 Exactement, là vous avez l'impression que c'est du colmatage et que...
02:12 C'est du bricolage.
02:13 Du bricolage.
02:14 Alors aujourd'hui, est-ce que vous pouvez nous expliquer à quoi ressemble le quotidien d'un médecin libéral ?
02:18 Combien de patients par jour ? Qu'est-ce que vous touchez sur les consultations ?
02:21 Le quotidien d'un médecin libéral aujourd'hui, il est terrible.
02:24 Il est terrible parce qu'on n'arrive pas à faire face à la demande de soins.
02:27 On se retrouve avec des consultations où on voit entre 35 à 50 patients par jour, voire plus parfois.
02:33 Mais ça fait combien de temps par patient ?
02:35 On n'a pas de temps, c'est 10 minutes à 15 minutes par patient.
02:38 Le soir quand on rentre chez nous, on sait qu'on a laissé 10-15 patients au bord de la route sans avoir pu les voir.
02:43 On a des temps de non-soins qui sont explosifs.
02:45 On a une perte de sens et on a au fond une profession qui engendre de la peine.
02:51 Et vous avez besoin de médecins heureux.
02:52 Aujourd'hui, on n'a pas de médecins heureux.
02:53 Vous voulez dire que les médecins sont quasiment burn-out pour la plupart ?
02:55 Ils sont 1 sur 2 aujourd'hui.
02:57 50% des médecins qui vous soignent ont au moins un critère de burn-out.
03:00 Ça veut dire que vous êtes soigné par des gens qui sont malades.
03:03 C'est effectivement pas du tout rassurant.
03:05 La consultation est à 25 euros actuellement depuis 2017.
03:08 Vous demandez une hausse de la consultation à 50 euros.
03:11 On en parlait tout à l'heure avec Olivier Véran.
03:15 Il n'a pas du tout l'air d'aller dans ce sens-là.
03:18 Le gouvernement n'a pas l'air de céder.
03:20 C'est le double.
03:21 Vous comprenez que ça peut nous paraître énorme comme augmentation ?
03:24 Je comprends que ça puisse paraître énorme.
03:26 La seule chose c'est que nous sommes fort heureusement dans un système socialisé.
03:30 Il faut le protéger.
03:31 Nous avons 14 millions de Français aujourd'hui qui ne font pas l'avance de frais.
03:36 Cela ne changera rien pour eux.
03:37 Pour les autres, il faut que l'État soit en capacité de rembourser ses actes.
03:41 Ce que nous disons, c'est qu'au cours de la convention, c'est-à-dire des 5 ans qui viennent,
03:46 il faut aller progressivement vers ce 50 euros.
03:48 Ce 50 euros est un investissement qui va rapporter à l'État.
03:51 Nous on le fait sous engagement à mieux soigner à la fois les maladies chroniques
03:55 et puis les gens atteints d'addiction.
03:57 Vous voulez dire que ça va rapporter de l'argent parce que finalement il y aura moins de malades ?
04:00 144 milliards de coûts des maladies chroniques et des addictions.
04:03 Si vous gagnez 1% par an, pour 1 euro investi, l'État en gagne 5.
04:07 Donc c'est un vrai investissement bénéficiaire.
04:09 Il n'y a pas de placement plus bénéficiaire que la santé.
04:12 Le seul truc, c'est que ce gouvernement pense qu'il faut que nous,
04:15 le peu de médecins qu'il y a, voyons plus de patients.
04:17 C'est-à-dire au fond, une consultation, une 5 minutes douche comprise.
04:20 Ça ce n'est pas possible, ce n'est pas de la qualité.
04:21 Nous on leur dit l'inverse.
04:22 On veut avoir du temps à consacrer à nos patients.
04:24 Et pour avoir du temps, il faut rendre la profession attractive
04:26 et donc que les médecins s'installent et donc qu'il y ait plus de médecins.
04:28 Et pour ça, il faut augmenter le prix de la consultation ?
04:30 C'est un des leviers qui permet de faire ça.
04:33 Et puis ensuite, il faut faciliter, simplifier, nettoyer cette profession.
04:37 Faciliter, c'est-à-dire qu'on puisse installer cabine et multisites,
04:40 c'est interdit aujourd'hui.
04:41 Que quand je vais, moi, dans un désert, je puisse être remplacé, c'est interdit aussi.
04:45 Qu'on enlève des actes administratifs, qu'on enlève des actes
04:48 qui n'ont plus rien à faire dans notre profession.
04:50 Parce que vous passez apparemment un tiers de votre temps,
04:52 non pas à soigner les gens, mais à faire de l'administratif.
04:54 À faire de la paperasse, bien sûr.
04:55 Alors François Braun s'est un peu attaqué, il n'est pas allé assez loin.
04:58 Je vous donne un exemple très simple.
05:00 On fait encore des ordonnances pour des toilettes,
05:02 pour que les infirmières puissent faire des toilettes.
05:04 Je veux dire, au 21e siècle, une infirmière peut décider toute seule
05:07 si elle doit faire des toilettes.
05:08 On prescrit à une infirmière de faire des insulines.
05:10 C'est-à-dire, je fais une ordonnance pour prescrire l'insuline,
05:12 je fais une ordonnance pour l'infirmière pour qu'elle puisse injecter l'insuline.
05:15 Vous passez votre temps à faire des ordonnances et pas forcément...
05:17 À faire du papier.
05:18 À faire du papier.
05:19 Alors vous parlez d'un effondrement de l'hôpital public et de la médecine de ville.
05:22 Vous craignez la destruction, les mots sont forts, du système de soins.
05:25 Comment ça se fait à votre avis que la société ne bouge pas plus pour ses soignants ?
05:29 Parce qu'on est tous d'accord pour dire que les infirmières,
05:32 notamment celles qu'on a applaudies pendant le confinement,
05:34 ont une qualité de professionnel déplorable.
05:37 Mais comment ça se fait que ça ne bouge pas ?
05:39 Là vous êtes augmenté à 26,50€ éventuellement, c'est ça pour la consultation ?
05:42 Non, c'est un gag.
05:43 C'est un gag, les 26,50€.
05:44 On va tous le refuser, c'est une évidence.
05:47 On a une inflation à 10% sur deux ans, c'est-à-dire autant que les dix dernières années.
05:51 Si on nous augmente même le 30€, en 2028 on sera revenu à 26,50€ en euros constants.
05:55 Donc on n'aura rien résolu.
05:56 Il faut investir dans la santé.
05:58 Quant aux Français, ils ne sont pas au courant de la chose parce que les politiques n'en parlent pas.
06:01 Depuis des années, ils ont complètement ignoré la médecine de ville.
06:04 Et ils l'ont tellement ignorée qu'ils ont fini par l'oublier.
06:06 Et là c'est grave.
06:07 On a investi dans l'hôpital public, pas assez, on le voit tous les jours.
06:10 Mais on n'a rien fait pour la médecine de ville.
06:11 Et depuis 30 ans, elle s'effondre.
06:13 Aujourd'hui, il n'y a pas un seul Français, pas un seul, qui ne connaisse pas des difficultés d'accès aux soins.
06:17 Pas un.
06:18 Voilà où on en est aujourd'hui.
06:19 J'entendais Olivier Véran qui parlait des autres pays européens en prenant exemple sur eux.
06:22 Mais nous sommes la France.
06:24 L'exemple c'est nous.
06:25 C'est nous qui donnons le lien en matière de santé.
06:27 Quand je vois des politiques qui prennent exemple sur d'autres pays,
06:29 mais ils ont tout oublié.
06:30 Nous étions leaders.
06:31 Nous devons redevenir leaders.
06:32 On n'a pas à regarder les autres.
06:33 Merci beaucoup.
06:34 Merci Jérôme Marti.
06:35 Merci.
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