00:00 Bonjour Céline Vidal-Coultre, votre invitée média et grand reporter, elle est même une
00:04 pionnière dans ce domaine.
00:06 Peu de femmes allaient sur les zones de conflit quand elle a démarré.
00:08 Visage de France 3 pendant plus de 30 ans, ensuite elle intègre le CSA, aujourd'hui
00:13 rebaptisée l'ARCOM.
00:14 Elle publie un livre autobiographique.
00:16 Une journaliste ne devrait pas dire ça aux éditions EgoDoc.
00:19 Bonjour Mémona Interman.
00:20 Bonjour Céline Vidal-Coultre.
00:22 Avec un poids d'interrogation.
00:23 Exactement.
00:24 C'est votre septième livre.
00:27 Pourquoi avez-vous voulu l'écrire ?
00:29 On a un peu l'impression d'un testament journalistique que vous voulez boucler une boucle.
00:33 Vous ne vous trompez pas du tout.
00:35 Parce que je me suis sentie beaucoup plus légère le jour où j'ai tenu ce livre entre
00:38 les mains.
00:39 Et c'est absolument vrai.
00:40 Je ne sais pas si un jour j'écrirai des livres sur les chats et les chiens, puisque
00:44 j'ai un enfant et un fils qui est vétérinaire.
00:45 Mais je pense que je voulais dire un certain nombre de choses.
00:50 Alors vous racontez votre enfance, très pauvre, à l'île de la Réunion.
00:54 Votre admiration pour les enseignants.
00:56 Vous parlez de laïcité, de vivre ensemble.
00:58 Vos souvenirs de reportage.
00:59 Mais je voudrais qu'on s'arrête particulièrement sur votre passage au CSA qui s'appelle désormais
01:04 l'ARCOM.
01:05 Vous en étiez membre de 2013 à 2019.
01:07 C'était déjà une surprise de vous retrouver dans cette institution, vous qui vous définissez
01:13 comme une grande gueule, qui n'êtes pas du serail.
01:16 Vous êtes une femme de terrain, pas une technocrate enfermée dans un bureau.
01:19 Pourquoi y êtes-vous allée ?
01:20 On se pose la question.
01:21 J'y suis allée parce que le dernier gros conflit que j'avais couvert c'était Gaza
01:26 et une de ces énièmes guerres entre Israël et Gaza.
01:30 Et un jour, donc au retour de Gaza, on était essoré après des jours et des nuits de bombardement.
01:35 La chance d'être encore debout.
01:37 Il y avait un petit chef à France 3.
01:38 Je suis désolée, ça existe parfois les petits chefs, pas très malins, qui voulaient absolument
01:41 qu'on aille à Ramallah faire un reportage sur les restes d'Arafat qui devaient être
01:45 examinés par des médecins suisses.
01:47 Bref, c'était déjà l'hiver, on était en décembre.
01:49 Et impossible, on a fait le pire sujet de ma vie.
01:54 Avec des bouts de ficelle.
01:55 Je me suis dit, mais c'est ça le journalisme maintenant ?
01:57 Je rentre à Paris, je vois un de mes camarades de reportage, Robin Teboul, avec qui j'ai
02:02 fait énormément de reportages.
02:04 J'ai fait à peu près les mêmes.
02:05 J'ai tourné à peu près avec les mêmes.
02:07 Et il me dit, mais tu sais, ça va devenir peut-être un peu comme ça pour toi.
02:09 Alors je me suis dit, ok.
02:11 Dans ce cas-là, je vais aller voir la machine.
02:13 Là où les choses se décident, j'étais complètement naïve.
02:15 Et j'ai posé ma candidature pour le CSA.
02:18 Je n'avais pas d'appui puisque je ne fais pas partie du CERAI.
02:21 Je suis allée donc voir des gens qui ont les infos.
02:24 Et l'un d'eux, qui était l'ancien patron du CSA France 2, TF1, etc.
02:29 Hervé Bourges m'a écouté avec une mine comme ça.
02:32 Il m'a dit, vous êtes ma candidate.
02:33 Et pourquoi ? Parce que je lui avais parlé de la laïcité et de l'école.
02:37 Oui, honneur, honneur aux enseignants.
02:39 Je ne serai pas là.
02:40 Vous savez, entre eux et nous, journalistes, gens d'antenne, il y a un même fil qui
02:46 nous conduit.
02:47 C'est-à-dire cette envie de faire avancer la société.
02:50 Et ça, il faut qu'on le comprenne parce que beaucoup de gens nous tirent dessus en
02:54 pensant que nous faisons partie d'une espèce de grande camarilla, de gens qui sont en
02:58 train…
02:59 Mais non, ce sont ces gens, nous, avec chacun sa spécificité, qui tâchons de tisser ce
03:05 fil de la société entre nous.
03:07 Quand on a commencé, quand les Gilets jaunes commençaient à tabasser des reporteurs,
03:12 moi ça m'a fichu en rogne.
03:13 Parce que ces gens-là, justement, les techniciens ou les JRI, les reporteurs d'image, ce
03:18 sont ces gens, vous, mais enfin eux, ils sont sur le terrain, l'œil dans le viseur,
03:23 ce sont ces gens qui essaient de toute leur âme de faire correctement leur boulot.
03:29 Et ce sont souvent des gens précaires.
03:31 Ça, ça m'a aussi guidé pour écrire ce livre.
03:33 En effet, maintenant, à 70 balais passés, ok, j'ai terminé.
03:38 J'ai rendu les honneurs à ceux qui m'ont tant aidé.
03:42 Alors, j'aimerais qu'on s'arrête sur le limogéage.
03:45 Il y a quasiment 6 ans, jour pour jour, c'était le 31 janvier 2018, le limogéage du patron
03:50 de Radio France, Mathieu Gallet, qui venait d'être condamné pour favoritisme lorsqu'il
03:55 dirigeait l'Institut National de l'Audiovisuel.
03:57 Le CSA le convoque en vue de son éviction.
03:59 Racontez-nous cette scène qui vous a révolté.
04:02 Vous savez que c'est de la dynamite ça.
04:05 Parce que la loi de l'audiovisuel qui date du temps des calèches pour l'audiovisuel,
04:09 alors qu'on est à l'ère des moyens supersoniques et plus, la loi de l'audiovisuel interdit
04:15 à ceux qui y sont de porter témoignage.
04:18 Moi, je suis journaliste avant tout et d'ailleurs toujours chroniqueuse au Midi Libre et à
04:20 la Dépêche du Midi.
04:21 Et je me suis dit, si je ne parle pas, si je ne me lève pas pour dire que ça ne va
04:25 pas, qui va donc le faire ? Jusqu'à présent, on n'a pas absolument tiré le rideau des
04:31 apparences pour montrer que cette machine de l'audiovisuel pose problème.
04:35 Par exemple, si on veut limoger, pour ne pas dire condamner, le président d'une chaîne
04:46 publique puisque dans le privé, ça obéit à d'autres injonctions et d'autres mécanismes,
04:52 il y a un vrai problème.
04:53 Mathieu Gallet n'est pas un ange peut-être, mais c'était d'abord un excellent, un
04:58 excellent dirigeant.
05:00 Il avait eu quand même quelques manières de faire qui faisaient que c'était un peu
05:05 difficile de se ranger de son côté.
05:07 Le jour venu, je me suis rangé de son côté.
05:09 Pas tout à fait, je n'ai pas le droit de dire comment j'ai voté.
05:11 Mais à la fin du vote, j'ai fait trois ou quatre pas, je suis allé prendre dans mes
05:15 bras.
05:16 Je ne pouvais pas supporter qu'on condamne un dirigeant de l'audiovisuel parce que deux
05:22 ministres, la ministre de la Culture et la ministre de la Justice, avaient répété
05:26 exactement les mêmes éléments de langage.
05:29 Or la justice n'avait pas fini son travail.
05:32 C'était une décision politique de le révoquer ?
05:34 Écoutez, c'était une décision prise dans un climat épouvantable parce qu'il y avait
05:39 des pressions.
05:41 Comment dire autrement ? Est-ce que c'est de sang-froid que nous nous sommes retrouvés
05:48 d'abord deux jours avant pour regarder quels éléments juridiques allaient nous aider ?
05:52 Non, non.
05:53 Franchement, il ne faut plus que ça se reproduise.
05:56 Et c'est pour cela que je porte témoignage.
05:58 Tant pis s'il m'arrive des ennuis ici ou là.
06:03 J'avoue que l'éviction de Mathieu Gallet pèse toujours sur ma conscience.
06:09 Je voudrais qu'il le sache.
06:10 Je crois qu'il nous écoute en ce moment.
06:13 Eh bien je le salue.
06:14 Vous êtes en train de nous dire, Mémona Interman, que le CSA à l'époque et l'Arkomme
06:18 aujourd'hui, ce n'est pas une institution indépendante ?
06:20 Non.
06:21 Les fils sont encore, peut-être, invisibles.
06:25 Mais il y a encore trop de courroies de transmission entre le pouvoir et le régulateur de l'audiovisuel.
06:32 Il est urgentissime que la loi de l'audiovisuel soit réformée.
06:37 C'est un sujet qui nous concerne tous, tous dans la société et en particulier concernant
06:41 le pluralisme.
06:43 J'ai eu la chance de discuter quatre fois à bâton rompu dans des occasions un peu
06:48 annexes avec le président de la République.
06:49 Moi, je lui ai parlé de ce sujet.
06:50 Il le sait que ça ne va pas.
06:52 La preuve RT.
06:53 Le CSA a donné l'autorisation à RT France sur une base juridique, mais on n'a pas regardé
07:03 quelles pouvaient en être les implications politiques.
07:06 Et les sujets, par exemple, concernant les journalistes qui se faisaient violenter, assassiner
07:12 en Russie.
07:13 Moi j'étais en portage là-bas.
07:14 J'en ai parlé.
07:15 Ça ne tenait pas.
07:16 Ce n'était pas un point d'accroche.
07:18 Il faut que cette loi de l'audiovisuel soit réformée.
07:21 Le président de la République en est conscient.
07:24 Il faut qu'il trouve le temps pour le faire.
07:25 Une journaliste ne devrait pas dire ça pour reprendre le titre de votre livre.
07:30 Vous vous fichez complètement des réactions que ça peut provoquer ?
07:32 Totalement.
07:33 C'est aujourd'hui, je ne le dis pas quand alors.
07:34 Totalement.
07:35 Et je voudrais aussi qu'on défende les gens qui font leur métier et qu'on défende le
07:39 service public.
07:40 Qu'on défende le service public, ce n'est pas être dans un entre-soi.
07:44 Au contraire, au contraire.
07:46 Plus que jamais, il faut que le service public ait les chances d'avoir les moyens.
07:50 Parce que dire "il faut lui donner les moyens" est garantie pérenne.
07:53 Qu'ils ne soient pas en train de quêter.
07:55 Merci beaucoup d'être venu nous voir ce matin, Mémona Interman.
07:59 Votre livre est vraiment passionnant à lire.
08:01 Il y a beaucoup d'autres sujets.
08:02 Vous reviendrez pour nous en parler.
08:04 Merci d'être venue.
08:05 Merci à vous.
08:06 Et parée aux éditions Hugo Doc, je vais redire le titre.
08:08 Parce que je ne l'ai pas très bien dit tout à l'heure.
08:09 Une journaliste ne devrait pas dire ça pour l'interrogation.
08:11 Pas grave.
08:12 C'est ironique, naturellement.
08:13 Vous étiez l'invité de Céline Vaill d'Harcourt sur France Info.
Commentaires