00:00Je suis, les traces du véhicule qui est devant moi, et boum, ça pète.
00:07Ça m'a arraché le bras et la jambe.
00:10Je suis le sergent Cabrita Manuel et je vais vous raconter mon histoire.
00:30J'ai grandi dans la commune de La Grande Croix et je suis un pur produit de la Loire.
00:39Alors j'ai vécu sur la commune de La Grande Croix.
00:43J'ai grandi à La Bachasse, pour ceux qui connaissent.
00:46Ensuite, j'ai fini mon adolescence dans le quartier du Dorlais.
00:51Je suis issu d'une famille recomposée.
00:53J'ai un demi-frère, une demi-soeur et une petite soeur qui est venue après moi.
00:56Mon grand-père était un immigré italien, mon grand-père maternel était un immigré italien
01:01et mon grand-père paternel un immigré portugais.
01:06Je n'étais pas plus turbulent que n'importe qui à cette époque.
01:09Je n'étais pas non plus un ange, ça c'est sûr.
01:12Mais je savais me tenir, je fais partie d'une génération où on avait quelques valeurs.
01:17Je ne dis pas qu'aujourd'hui il n'y en a plus, loin de là.
01:18Mais il y a des petites différences et puis ça évolue.
01:22Voilà, après ce qui s'est passé pour moi, c'était un peu particulier parce qu'il me fallait de l'argent.
01:28J'étais jeune, il me fallait de l'argent.
01:30Et le seul moyen de faire de l'argent légalement, c'est d'entamer un apprentissage.
01:36Donc je devais normalement aller au lycée à Saint-Chamond.
01:39Mais je ne m'y suis pas présenté, j'ai préféré trouver un employeur, un maître d'apprentissage.
01:45Chose que j'ai fait, mais le problème c'est que j'avais 16 ans.
01:48Et quand on avait 16 ans, à cette époque-là, je ne sais pas comment c'est aujourd'hui.
01:51Mais on ne pouvait pas signer un contrat d'apprentissage.
01:53J'ai donc signé un contrat de pré-apprentissage.
01:56J'ai fait une année comme ça où j'étais moins payé qu'un apprenti, mais n'empêche que j'avais un salaire.
01:59Et ensuite, j'ai pu entamer à partir de 17 ans mon apprentissage.
02:04Ce qui m'a poussé à l'armée, c'est l'attaque du 11 septembre, l'attaque des tours du World Trade Center.
02:14L'impensable vient d'arriver.
02:16Un avion transformé en bombe volante vient de fondre sur la première tour du World Trade Center.
02:23Le cauchemar vient seulement de commencer.
02:2518 minutes plus tard, la deuxième des tours jumelles explose à son tour.
02:29Là, je pense que ça a marqué toute une génération et j'en fais partie.
02:33Je me souviens, j'étais bouche bée devant ma télé et je me disais, c'est dingue, on ne peut pas laisser faire ça, c'est fou.
02:41Et en fait, sur un coup de tête, direct dans la foulée, j'ai poussé les portes d'un centre de recrutement
02:47qui s'appelait à l'époque la Maison de l'Armée, qui se situe derrière l'université à Saint-Etienne.
02:53Et voilà, j'y suis allé en disant, moi, je ne veux plus qu'il arrive ça.
02:58J'ai 18 ans, je passe trois journées de tests au Quartier Général Frères à Lyon.
03:05Et en fait, à l'époque, je ne peux pas dire comment c'est fait aujourd'hui, puisque je ne suis pas un recruteur,
03:12mais à l'époque, en fonction des résultats des trois jours de tests, donc c'est des tests sportifs, de culture générale et de psychotechnique,
03:21on finit sur un classement.
03:23Il y a un classement et en fait, en fonction des résultats, on nous propose certains régiments.
03:31Donc, il y a des régiments qui sont plus pêchus que d'autres.
03:33Moi, je me souviens, le premier régiment qu'on m'a proposé, c'est le troisième régiment d'infanterie de marine,
03:40qui est basé à Vannes, en Bretagne.
03:44Donc, moi, à cette époque-là, j'étais déjà amoureux.
03:47Et j'ai dit à mon recruteur, je suis désolé, mais en fait, moi, je ne veux pas passer mon week-end dans le train.
03:53Quand je vais quitter le régiment et que je vais aller voir ma copine, un week-end, c'est court.
04:02Si je passe deux jours dans un train, je ne redescends jamais, en fait.
04:06Donc, il a été très compréhensif, en réalité.
04:08Il m'a dit d'accord.
04:09Il m'a proposé un second régiment qui se trouvait dans le sud de la France,
04:16qui était le 11e régiment d'artérie de montagne.
04:2011e régiment d'artérie de marine, pardon.
04:22Et je ne sais pas, je ne l'ai pas senti, je ne sais pas pourquoi.
04:28Donc, à ce moment-là, il a un peu haussé le ton, c'est normal,
04:30puisqu'on ne refuse pas des affectations, en règle générale.
04:34Il me dit, écoutez, ce n'est pas à la carte.
04:37Si je vous propose quelque chose, si vous voulez vous engager, il faut signer.
04:41Je dis d'accord.
04:41Moi, vu que j'avais eu pas mal de soucis dans le monde du travail, déjà,
04:46et que j'avais un certain aplomb du fait que j'ai eu une enfance
04:49où j'ai dû me prendre en main assez tôt,
04:50je lui ai dit, écoutez, c'est que ce n'est pas fait pour moi, je vous remercie.
04:56Désolé de vous avoir fait perdre votre temps.
04:58Et en fait, il m'a rappelé très rapidement.
05:00Il m'a proposé le 68e régiment d'artillerie d'Afrique,
05:04qui est basé dans l'Ain, à côté de Lyon.
05:08Ah ben voilà, on avait trouvé le bon compromis et me voilà engagé.
05:11Les classes, c'est simple, ça dure trois mois.
05:18Et en fait, pendant trois mois, on vous apprend le métier de soldat.
05:21Alors attention, ce n'est pas en sortant des classes qu'on devient soldat.
05:24Il faut deux ans pour faire un soldat.
05:26Pour faire un bon soldat, il faut deux années.
05:28Mais durant ces trois mois de classe, vous apprenez toutes les bases.
05:32Du matin au soir, même la nuit, on vous réveille.
05:37On vous fait des tas de choses plus ou moins rigolotes.
05:40Alors il y a des moments, c'est rigolo, des moments, c'est moins rigolo.
05:43Mais voilà, on vous aguerrit en fait.
05:47Ils essayent de déceler si vous êtes capable d'aller au bout.
05:51Il y a des gens qui ratent.
05:52Il y a des gens qui arrêtent de leur propre chef,
05:54qui estiment que c'est trop dur pour eux.
05:56Du coup, ils s'arrêtent, il n'y a pas de problème.
05:57Il y a des gens qui vont au bout des trois mois,
05:59mais où l'institution leur propose une seconde chance.
06:02C'est-à-dire, on leur propose de recommencer leur classe de trois mois
06:04pour prouver qu'ils vont être bons.
06:09Et il y en a, par contre, ils ne font pas l'affaire.
06:11Après, c'est la vie.
06:13Tu finis tes trois mois.
06:14Il se passe quoi ? Tu vas où ?
06:16Alors, moi, c'est particulier parce que durant mes classes,
06:21j'ai découvert la fonction d'artilleur,
06:24puisque le 68e régiment d'artillerie d'Afrique,
06:26c'est un régiment d'artillerie.
06:27Et j'avoue que je ne me suis pas trompé parce que ça reste l'armée,
06:35mais la spécialité ne me fait pas rêver.
06:39Je respecte tout à fait les artilleurs.
06:42Nous sommes tous les maillons d'une chaîne.
06:44Et ça fonctionne, c'est super.
06:46Mais moi, je ne voulais pas être ce maillon-là.
06:48Je ne voulais pas être un artilleur.
06:49C'est-à-dire que me retrouver à plusieurs kilomètres de la ligne de combat,
06:56ce n'était pas dans mon objectif.
07:00Moi, quand j'étais là devant ma télé et que j'ai vu cette attaque,
07:03je voulais en découdre, en fait, comme beaucoup.
07:06Et en fait, j'ai eu la chance de rencontrer les bonnes personnes
07:09durant mes classes, des cadres,
07:11qui m'ont proposé finalement la fonction de sauveteur au combat
07:15au régiment médical,
07:17qui était aussi basée dans l'AIM,
07:20puisque c'est la même base de défense.
07:22Donc, sur cette base de défense, il y a deux régiments.
07:24Et en réalité, quand j'ai découvert cette fonction de sauveteur au combat
07:27qui lie le métier de soldat, donc au combat,
07:30en première ligne,
07:32mais aussi cette fonction de sauveteur
07:35qui est particulière,
07:37puisque là, on ne parle pas d'un accident de la route,
07:39là, on parle de blessures de guerre.
07:42J'avoue que cette fonction-là m'a fait rêver.
07:44Et puis, c'était une grosse remise en question,
07:46puisque les examens à passer dans ce domaine-là
07:50sont poussés quand même,
07:52puisque en opération extérieure,
07:54on effectue des gestes
07:57que normalement, on en prend en médecine.
07:58Donc, c'est vraiment très poussé.
08:01Après, ce sont des gestes
08:02que le sauveteur au combat
08:04n'a pas le droit de faire sur le sol français.
08:09On n'a pas le droit.
08:10Mais par contre, sur toute opération extérieure,
08:13là, évidemment, on est formé à le faire.
08:23Ma première mission,
08:24ce n'était pas vraiment une opération extérieure,
08:25c'était une opération,
08:26c'était une mission de courte durée.
08:29Alors, ma première mission,
08:31c'était en Nouvelle-Calédonie.
08:32Nouvelle-Calédonie,
08:33on est parti pour quatre mois, en théorie,
08:35puisqu'on a fait plus.
08:38C'est surtout de la présence sur le territoire.
08:42On faisait pas mal de gardes
08:46pour protéger des sites sensibles sur l'île.
08:50Et pourquoi on a des bases
08:53vraiment concrètement dans ces endroits-là,
08:57c'est surtout,
08:58nous sommes des forces prépositionnées.
09:00Ma mission qui a suivi,
09:02ça a été la Guyane.
09:05Alors, la Guyane,
09:20pour quatre mois aussi.
09:23Donc là, par contre,
09:24c'était un peu plus opérationnel.
09:28C'était pour défendre les intérêts du territoire,
09:30notamment lutter contre leur paillage illégal.
09:32Donc là, j'ai passé énormément de temps en forêt
09:36sur quatre mois, sans exagérer.
09:38J'ai dû passer trois mois dans la jungle guillanaise.
09:42C'était très enrichissant, vraiment.
09:44C'était une très bonne expérience, vraiment.
09:46C'était physique, très physique.
09:49Et ça m'a apporté beaucoup
09:52parce que j'ai eu la chance
09:55de participer à des missions franco-surinamiennes
09:58puisque juste en face,
09:59il y a le Surinam.
10:00Et à cette époque-là,
10:01je sais pas si c'est toujours le cas,
10:02mais on avait des ententes,
10:03des accords de lutte contre leur paillage.
10:07Et on effectuait nos missions
10:09sur des pirogues,
10:10sur le Maroni, sur le fleuve Maroni.
10:12Et un coup, on dormait côté surinamien,
10:14un coup, on dormait côté français.
10:16Et j'ai pu voir des situations hallucinantes
10:19en plein milieu de la forêt.
10:21C'est dingue.
10:212012, Kosovo, 2015, 16, 17, Niger, Mali, Djibouti, deux fois.
10:29Donc là, c'est des missions qui sont un peu plus tendues.
10:34Là, on parle pas de passer trois mois dans une forêt
10:36et à combattre leur paillage illégal,
10:38même si c'est dangereux
10:39parce que les gens qui font ça n'ont rien à perdre.
10:41Concrètement, on s'est retrouvé plusieurs fois
10:43avec des gens qui ont des fusils de chasse.
10:45Les missions de l'OTAN,
10:47c'est une mission où on n'a pas peur des mots.
10:49C'est des missions de conflit.
10:51C'est des missions où la paix doit être imposée
10:54parce que les gens n'arrivent pas à s'entendre.
10:58Je fais ma carrière militaire.
11:01Alors, à l'époque où je m'engage,
11:03il fallait faire 15 ans et demi le minimum
11:05pour quitter l'armée.
11:08Enfin, pour quitter l'armée.
11:09Pas pour quitter l'armée,
11:10puisqu'on pouvait quitter l'armée
11:11à nos premiers contrats.
11:12Mais la limite longue de carrière
11:16pour un militaire durant,
11:17c'était 15 ans et demi.
11:18Après, c'est passé à 17 ans et demi,
11:20quelques années plus tard,
11:21puisqu'il y a eu des modifications gouvernementales.
11:26Et pour finir, sur la fin de ma carrière,
11:28c'était 19 ans et demi pour les militaires durant.
11:31En 2017, je n'approchais pas loin
11:33des 19 ans et demi de service.
11:35Et la question se posait,
11:37est-ce que je continue,
11:41donc je signe un contrat de sous-officier
11:42et je me relance dans une nouvelle carrière ?
11:47Ou alors, est-ce que je quitte l'armée ?
11:49Parce que quand on a 35 ans,
11:53je ne me trompe pas ?
11:54Non.
11:55Quand on a 35 ans
11:56et qu'il nous reste à peine deux ans à faire,
12:00ça amène à 37 ans,
12:0137 ans sur le marché de l'emploi,
12:04ça peut être compliqué
12:05dans la conjoncture du moment.
12:07Donc du coup, effectivement,
12:11grand regret pour moi,
12:12puisque l'armée, moi, j'ai toujours adoré.
12:14Mais pour l'avenir,
12:16je devais arrêter normalement à 19 ans et demi.
12:20Donc la mission du Mali,
12:23où j'ai été blessé,
12:25ça devait être normalement ma dernière,
12:27mon jubilé.
12:28Alors le 31 juillet 2017,
12:51ça faisait déjà presque trois mois
12:55que j'étais sur ma mission au Mali,
12:59dans l'est, nord-est du Mali.
13:03Nous avons fait un debrief,
13:05un briefing, pardon,
13:06un briefing de mission la veille
13:08où tout se passait bien.
13:11Donc le lendemain matin,
13:13très tôt,
13:14puisqu'on est parti de nuit,
13:16donc on a conduit,
13:18moi, j'étais conducteur ce jour-là,
13:19puisqu'on inverse entre,
13:21nous sommes deux secouristes au combat
13:23dans le véhicule,
13:24et on inverse,
13:24un coup, c'est lui qui conduit,
13:25et moi, je suis ce qu'on appelle
13:26un RT tireur,
13:27donc radio tireur.
13:29C'est celui qui est sur la tourelle
13:31du véhicule
13:32et qui a l'arme collective,
13:34qui utilise l'arme collective.
13:38Donc pour cette mission-là,
13:40c'était mon tour d'être conducteur.
13:41Donc on prend la route,
13:45lunettes de vision nocturne
13:48pour conduire,
13:49bien évidemment,
13:50puisque pour assurer la discrétion,
13:53on ne conduit pas avec les phares
13:54dans le désert.
13:56Tout se passe bien.
13:57On arrive sur le lieu
13:59de notre mission.
14:00Donc là, les gens qui,
14:02la spécialité qui ce jour-là devait,
14:06puisque nous, ce jour-là,
14:08nous étions en soutien,
14:11ceux qui devaient faire
14:12ce qu'ils avaient à faire
14:13s'installent.
14:15Ce qu'il y a,
14:15c'est que ce jour-là,
14:16il y avait un brouillard
14:16très fort.
14:18Donc on attend.
14:21Donc là, l'ordre est donné
14:22de rester sur la position
14:24et d'attendre
14:25que le brouillard se dissipe.
14:28Parce qu'il faut savoir une chose,
14:29c'est que c'est une zone de conflit,
14:31il y a des décisions
14:32de commandement
14:33qui sont importantes,
14:35qui engagent des vies, peut-être.
14:38Mais on ne laisserait rien au hasard.
14:39C'est-à-dire que si une règle
14:41très importante
14:42dans l'armée française,
14:45c'est être sûr de son objectif.
14:47Si nous ne sommes pas sûrs
14:48de tirer au bon endroit
14:50ou sur la bonne personne,
14:52on ne tire pas.
14:53Là, ce jour-là,
14:55pas de chance pour nous.
14:57Il y avait un brouillard
14:58vraiment très dense.
14:59Ce qui fait qu'on ne pouvait pas
15:01être sûr de notre objectif.
15:03Donc l'ordre est donné
15:04de tout remballer.
15:05et de nous positionner
15:09ailleurs.
15:10Puisque là,
15:11ça faisait déjà trop longtemps
15:11qu'on était sur zone.
15:13On avait été repérés.
15:14Il fallait qu'on parte.
15:16Donc,
15:17on remballe tout.
15:19Donc on reçoit
15:20des nouvelles coordonnées
15:21pour nous positionner.
15:25Et en fait,
15:26sur ce redéploiement,
15:27à ce moment-là,
15:28moi je suis le troisième véhicule
15:29de tête
15:30sur une rame de véhicule
15:31et je suis
15:34les traces
15:35du véhicule
15:36qui est devant moi
15:37et boum.
15:42Ma première réaction,
15:43ça a été de me dire
15:44« Ouah, je suis aveugle ! »
15:45Parce que
15:46je perds la vue en fait.
15:48J'ai les yeux
15:49qui brûlent
15:50et
15:51mais en même temps,
15:53je m'attends
15:54à ce qu'il y ait
15:55quelqu'un à l'extérieur
15:56qui me dise
15:56« Ok, les gars,
15:58c'est pas bon,
15:59on recommence. »
16:00Ouais, un peu comme si,
16:01mais complètement d'ailleurs,
16:02comme si on était
16:03à l'entraînement.
16:05Parce qu'on ne part pas
16:06au Mali
16:08les mains dans les poches.
16:09On s'entraîne
16:10des mois,
16:10des années avant.
16:11Et en fait,
16:12pendant des mois
16:12et des années,
16:13on s'entraîne
16:14à ce cas de figure.
16:16Et il y a des instructeurs.
16:17Et les instructeurs,
16:18quand ils estiment
16:19que c'est pas bon,
16:20quand ils estiment
16:20qu'on a roulé sur la mine
16:21ou qu'on n'a pas vu
16:22l'explosif,
16:23ils disent
16:23« C'est pas bon, les gars,
16:24on recommence. »
16:25On recommence jusqu'au moment
16:26où, en fait,
16:27on passe
16:29et on voit
16:30tous les dangers.
16:34Sauf que là,
16:34en fait,
16:35la petite voix,
16:35elle ne vient pas.
16:36Il n'y a personne
16:37qui dit
16:37« Allez, les gars,
16:38on recommence. »
16:39Donc, je me dis
16:40« On est dans la vraie ville,
16:41en fait. »
16:42C'est maintenant,
16:42ça vient de se passer.
16:43Mais, en fait,
16:44c'est hyper bizarre
16:45parce que
16:46dans les films,
16:48quand il arrive
16:48un accident et tout,
16:49on voit le temps
16:50qui s'arrête.
16:51On voit les choses
16:52qui explosent
16:53autour du gars.
16:54Et en fait,
16:54le gars,
16:54il est comme ça,
16:55il découvre ce qui se passe.
16:56Mais, en fait,
16:57dans la vraie vie,
16:57c'est un peu pareil
16:58parce que
16:59tout se déroule
17:00très vite
17:00mais, en fait,
17:01on se dit
17:02« Des tas de choses là-dedans. »
17:04Le cerveau, lui,
17:05il ne s'arrête pas.
17:06C'est hallucinant.
17:07Après,
17:07quand la poussière retombe
17:08et que, en fait,
17:09j'arrive à ouvrir les yeux,
17:10je me dis
17:11« En fait,
17:11je ne suis pas aveugle. »
17:13« Non, ça va. »
17:14Et puis,
17:14je regarde,
17:14en fait,
17:15autour de moi
17:17et là,
17:19je comprends direct
17:19qu'on a sauté
17:20sur un UED.
17:21Et puis,
17:22je vois mon bras.
17:22Mon bras,
17:23il était en lambeau,
17:24comme ça,
17:24avec la main
17:26qui pendait
17:27par un bout de chair
17:27ici,
17:28comme ça.
17:29Et je vois ça,
17:29je fais « Wow ! »
17:30Là,
17:31je comprends
17:31que je suis touché.
17:34Donc,
17:34tout de suite,
17:34là,
17:35ici,
17:35sur cette épaule-là,
17:36j'avais ce qu'on appelle
17:37une tique.
17:37Une tique,
17:38ça veut dire
17:38« Troupe in contact ».
17:39C'est-à-dire
17:39qu'en fait,
17:40dedans,
17:40il y a tout un kit
17:41de premier secours.
17:42Chaque combattant a ça.
17:43Après,
17:44nous,
17:44en tant que secouriste,
17:44dans notre sac à dos,
17:45on a beaucoup plus
17:46de matériel.
17:47Mais chaque secouriste
17:48a sur lui
17:49un garrot,
17:51de quoi poser
17:51une perfusion
17:52et une burette
17:54de morphine.
17:56Une petite dosette
17:57de morphine.
17:59Donc,
18:00là,
18:00tout de suite,
18:01je ne réfléchis
18:02même pas,
18:02en fait.
18:03C'est-à-dire que
18:03je fais les gestes
18:05machinalement.
18:06C'est vraiment
18:06du drill,
18:09le travail,
18:09le travail,
18:10le travail.
18:10On t'a entraîné
18:11pour ça.
18:12Voilà,
18:12c'est ça.
18:12Et en fait,
18:13je ne me dis pas
18:13qu'il faut que je pose
18:14mon garrot.
18:14Non,
18:15je prends mon garrot,
18:16j'essaye de me le mettre,
18:17mais cette main-là
18:18qui pendouille,
18:18elle m'embête.
18:20Alors,
18:20j'arrive quand même
18:22à le passer et tout,
18:23j'essaye de tirer dessus,
18:24mais c'est hyper compliqué.
18:25Je me rends compte
18:26que mon RT,
18:27radio tireur,
18:28il n'est plus là.
18:29Après,
18:30par la suite,
18:30je comprends
18:30que sur l'explosion,
18:32lui,
18:32il a fait comme
18:33un bouchon de champagne.
18:35Il a sauté en l'air
18:35par la trappe
18:36et il est retombé
18:37lourdement devant le véhicule.
18:39Mais physiquement,
18:40il n'a pas eu de blessure,
18:41donc ça va.
18:43Je vois ces flammes
18:44et je me dis,
18:45il faut que je sorte d'ici.
18:46Parce qu'à ce moment-là,
18:47je me dis,
18:47c'est con d'avoir survécu
18:49à une explosion.
18:51C'est quand même exceptionnel
18:52d'avoir survécu à une explosion.
18:54Mais il faut savoir
18:54que le VAB,
18:55il est très haut.
18:57Il y a des grosses roues.
18:58Et je me dis,
19:00en fait,
19:02il faut que je sorte de là,
19:03mais ça va être compliqué
19:04parce que j'ai mon gilet pare-balles.
19:06Là, ici,
19:07j'ai une arme
19:08qui d'ailleurs,
19:08dans l'explosion,
19:09toutes les munitions
19:10de mon armes de poing,
19:13mon pistolet automatique,
19:14elles ont explosé.
19:16Elles ont pété dans le chargeur
19:17et celle qui était dans la chambre,
19:19je ne sais pas où elle a été.
19:20Je ne sais pas,
19:20j'ai eu de la chance
19:21puisque le canon
19:23est orienté vers le bas.
19:25Donc,
19:26je fais,
19:28ok,
19:28donc tout se barde,
19:29le casse,
19:30tout ça.
19:30Je me dis,
19:30il faut que je sorte de là.
19:32C'est con d'avoir survécu
19:33à une explosion
19:34et de mourir brûlé vif.
19:36Je me dis,
19:36ce n'est pas possible,
19:37je ne peux pas ça.
19:38Donc,
19:38du coup,
19:39je vais pour sortir
19:40de mon véhicule.
19:42Ce qu'il y a,
19:42c'est que le mouvement
19:43ordinaire
19:44pour se lever
19:44du fauteuil,
19:46c'est,
19:47on s'avance,
19:48on se met vers l'avant
19:49et on pousse sur les jambes.
19:51Sauf que moi,
19:51en fait,
19:51à ce moment-là,
19:52je n'ai pas vu que ma jambe ici,
19:53elle est arrachée.
19:55Et je ne savais pas,
19:56à ce moment-là,
19:56que j'avais une fracture du bassin
19:57et une fracture du fémur gauche.
20:00Donc,
20:01en fait,
20:01j'avais beau essayer
20:02de me lever,
20:03il n'y a rien qui répondait.
20:04Il n'y avait rien.
20:06Donc,
20:06du coup,
20:06je me dis,
20:06mais pourquoi je ne me lève pas là ?
20:08Je ne comprends pas là.
20:09Alors,
20:10sur le côté,
20:11il y avait une poignée.
20:12Je saisis cette poignée
20:13et je me hisse,
20:14je force,
20:15mais l'adrénaline,
20:16avec mon bras gauche
20:18qui est mon bras faible
20:19puisque moi,
20:19j'étais droitier.
20:21Et là,
20:21j'arrive à sortir un peu
20:23de la trappe.
20:26Et tout à l'heure,
20:26je disais,
20:27le vape est très haut.
20:29Encore une fois,
20:30je me dis,
20:30alors,
20:31j'ai survécu à une explosion.
20:33J'ai essayé de sortir
20:34de ce véhicule
20:35en flamme
20:35pour ne pas mourir brûlé vif.
20:38Je ne vais pas me faire
20:39le coup du lapin
20:40en tombant de si haut quand même.
20:43Et les collègues sont où
20:44à ce moment-là ?
20:44Justement,
20:45les collègues,
20:45à ce moment-là,
20:46eux,
20:46la grosse crainte,
20:48c'est l'embuscade.
20:50Donc,
20:50eux,
20:50à ce moment-là,
20:51ils sont en train
20:52de faire une bulle de sécurité.
20:54Ils créent une bulle de sécurité
20:55pour que tout se passe bien
20:57et ils sont prêts au combat.
20:59À ce moment-là,
21:00ils sont prêts à répondre
21:01en cas d'embuscade.
21:03Donc,
21:03c'est pour ça que je dis
21:04tout va très vite.
21:05Tout ce que j'ai dit là,
21:06ça se fait en une minute.
21:09C'est très rapide.
21:12Et donc,
21:12du coup,
21:12à ce moment-là,
21:13je me dis,
21:13en fait,
21:14ça se trouve une croix-meur
21:15en réalité.
21:16Donc,
21:16il faut que je dise
21:17que je suis là.
21:17Donc,
21:17à ce moment-là,
21:18je crie.
21:19Je les appelle.
21:20Je les appelle
21:21et ça porte ses fruits
21:22puisqu'à un moment donné,
21:24je vois deux gaillards,
21:25le médecin du convoi
21:27et un légionnaire
21:29puisqu'il y avait aussi
21:30des légionnaires avec nous
21:32et ils étaient en soutien
21:32avec nous
21:33qui me saisissent
21:34une main de chaque côté
21:35et là,
21:36ils me tirent en arrière
21:37et là,
21:37je tombe comme un sac
21:38de pommes de terre par terre
21:40et ils m'emmènent
21:41loin du danger.
21:44Ils me mettent
21:44dans une bulle
21:47où ils peuvent me techniquer
21:49sans problème.
21:51Et là,
21:52du coup,
21:52quand je tombe seul
21:54et que je vois ma jambe,
21:56pareil,
21:56qui tenait pas un lambeau de chair,
21:58là,
21:59je me dis
21:59la jambe aussi.
22:00Et là,
22:01par contre,
22:01j'ai eu beaucoup de chance
22:02parce que j'aurais pu me vider
22:03de mon sang
22:04et ça n'a pas été le cas.
22:06Donc,
22:06l'artère,
22:07à mon avis,
22:07elle a dû tenir
22:08mais effectivement,
22:11encore une fois,
22:12j'aurais pu mourir
22:12vider de mon sang,
22:13c'est sûr.
22:18Donc là,
22:18j'ai été évacué
22:19par hélicoptère
22:20sur une base avancée
22:22au Mali
22:23où là,
22:24j'ai été pris en charge
22:25par une équipe
22:26de médecins,
22:27de chirurgiens militaires.
22:29Alors,
22:29c'est exceptionnel.
22:30Là,
22:30on parle du service
22:31de santé des armées.
22:32C'est top niveau
22:35parce qu'ils sont en mesure
22:36de vous opérer.
22:38Moi,
22:38ils m'ont opéré
22:38pendant plus de neuf heures
22:40sous une tente
22:41au milieu du désert
22:42dans les mêmes conditions
22:43d'hygiène qu'en France,
22:44dans un hôpital en France.
22:46C'est hallucinant.
22:47Il n'y a pas beaucoup
22:48d'armée dans le monde
22:48qui est capable
22:49de réaliser ce genre de choses.
22:52Donc moi,
22:52la première opération,
22:54arrivée chez eux,
22:54moi,
22:55je suis tombé dans l'inconscience.
22:56Ils m'ont mis dans l'inconscience
22:57quand je suis arrivé chez eux.
22:58C'est-à-dire qu'à ce moment-là,
22:59je savais que j'étais pris en charge
23:01par l'équipe de chirurgiens.
23:02À ce moment-là,
23:03mon travail était fini.
23:04À ce moment-là,
23:06je leur ai dit,
23:06c'est comme si je leur disais,
23:07allez-y les gars,
23:08c'est à vous de jouer.
23:09Moi, je ne peux plus.
23:10J'ai tout donné.
23:12J'ai fait en sorte
23:13de résister.
23:15J'ai travaillé
23:16pour résister
23:17et être ici.
23:18Maintenant,
23:18c'est à vous de jouer les gars.
23:20Et donc, du coup,
23:21à partir de là,
23:21ils m'ont plongé
23:22dans un coma artificiel.
23:23Ils m'ont opéré.
23:25Ça a duré plus de 9 heures
23:27sous cette fameuse tente.
23:28Ensuite,
23:29j'ai été évacué
23:29vers la France.
23:31À l'hôpital Persy,
23:32hôpital militaire
23:33à Clamart,
23:33à côté de Paris.
23:35Et en fait,
23:35il faut savoir que
23:36là où je dis
23:37le service de santé
23:38des armées
23:39est exceptionnel,
23:40c'est qu'en moins
23:41de 24 heures,
23:43j'ai explosé
23:44sur un IED
23:44en opération extérieure
23:46en Afrique.
23:48Et en moins de 24 heures,
23:49j'étais déjà
23:50en réanimation en France.
23:55La technique utilisée
23:56pour cet IED,
23:58c'est une technique
23:59de pression.
24:00Il existe différentes techniques
24:01pour déclencher un IED.
24:03À distance,
24:04mécanique,
24:05électronique,
24:05bref.
24:07Cette technique-là,
24:08c'est simple.
24:10Il faut savoir que
24:11l'allumeur de la mine,
24:15c'est un cercle.
24:16Et dans ce cercle,
24:18il y a un petit connecteur.
24:20Et en fait,
24:21quand on fait pression,
24:22normalement,
24:23il y a une partie
24:24qui est sur le cercle.
24:25Quand on fait pression dessus,
24:26tac,
24:26ça vient toucher ce connecteur
24:27et ça pète.
24:30Et bien là,
24:30en fait,
24:30ils ont remplacé
24:31cette partie au-dessus
24:32par une pierre
24:34qui est légèrement
24:35au niveau du diamètre
24:36qui est légèrement
24:38plus large
24:38que le cylindre.
24:41De façon à ce que
24:41quand le véhicule roule dessus,
24:43le premier véhicule,
24:43paf,
24:44ça va tasser la pierre.
24:45Le deuxième,
24:46paf,
24:46ça va tasser la pierre.
24:47Jusqu'au moment
24:48où en fait,
24:48il va y avoir ce contact
24:49avec le connecteur.
24:51Et moi,
24:51j'étais le troisième véhicule,
24:52je ne suis pas assez tôt.
24:53Il a fallu trois véhicules
24:54pour que ça connecte.
24:56Donc après,
24:56ça m'est arrivé à moi,
24:57ça aurait pu arriver
24:58au premier directement,
24:59ça aurait pu arriver
24:59au cinquième,
25:00au dernier,
25:02ou alors,
25:02on serait tous passés dessus
25:03et en fait,
25:04la pierre qu'ils avaient utilisée,
25:05elle était beaucoup trop dure,
25:06elle ne s'enfonçait pas
25:07et il n'y aurait rien eu.
25:13Il faut savoir que moi,
25:14je n'en veux pas des masses
25:15à cet acte en fait.
25:17Moi,
25:18j'ai beaucoup de traumatismes
25:20aujourd'hui,
25:21certes,
25:22qui sont dus à cet accident
25:23mais aussi
25:23à ma carrière,
25:26on va dire.
25:27Mais c'est vrai
25:28que de ce côté-là,
25:29j'ai la chance
25:29de ne pas en vouloir
25:30à la personne
25:30qui a posé l'IUD
25:31dans le sens
25:32où je me dis
25:32c'est un soldat comme moi,
25:33il a existé.
25:34On ne se bat pas
25:35pour les mêmes raisons,
25:36ça c'est certain,
25:37mais il a exécuté
25:39ses ordres en fait.
25:40Voilà,
25:40il m'a eu.
25:43Aujourd'hui,
25:44je suis encore soldat,
25:44je n'ai pas encore
25:46été réformé.
25:47Aujourd'hui,
25:47je suis sous-officier
25:48de l'armée de terre
25:49et je suis fier encore
25:51de porter cet uniforme.
25:52J'ai adoré ma carrière,
25:54j'ai adoré ma carrière.
25:56Si là,
25:57vous me dites
25:57écoute,
25:59tu as 18 ans là,
26:01tu signes à l'armée,
26:02à la fin,
26:03ça va se terminer comme ça.
26:04Tu fais quoi ?
26:04Tu signes ou pas ?
26:06En fait,
26:06c'est con à dire
26:07parce que
26:07moi aujourd'hui,
26:09comme je dis,
26:09je vis avec mes démons,
26:11je vis avec
26:11toutes ces choses
26:13qui m'ont marqué
26:13mais en fait,
26:15l'armée a fait
26:17l'homme que je suis aujourd'hui
26:17et l'homme que je suis aujourd'hui,
26:19je l'aime bien en fait.
26:20Donc,
26:21je re-signe tout de suite.
26:22En vérité,
26:23c'est comme ça.