00:00Bienvenue à l'heure des livres Jean-Marie Roir, on est ravis de vous recevoir, on vous présente, mais enfin
00:05on n'a pas besoin de vous présenter, vous êtes académicien, vous êtes évidemment écrivain, vous êtes également homme de
00:09théâtre, vous avez été journaliste, directeur du Figaro Magazine à une époque, et alors vous venez de publier Paris est
00:17un roman, un livre qui est paru chez Gallimard,
00:20un livre qui dresse une forme de cartographie sentimentale des endroits, des lieux qui ont été importants dans votre vie
00:28depuis votre jeunesse, des lieux essentiellement parisiens, alors c'est écrit comme d'habitude avec finesse, esprit, pas mal d
00:36'autodérision, comme très souvent chez vous.
00:39Alors évidemment le titre fait penser à la vie est une fête, Paris est une fête, pardon, mais ce n
00:45'est pas du tout ce livre-là, parce que votre Paris, qui se limite quand même essentiellement à ce qu
00:50'on appelle les beaux quartiers,
00:52à une exception près, une ou deux exceptions près, est teinté de nostalgie, il y a plein de portraits, plein
01:01d'admiration, il y a aussi des frustrations, pardon, frustrations productives,
01:08par exemple lorsque vous décrivez votre premier appartement, votre appartement de jeunesse à Montparnasse, alors vous écrivez très joliment, c
01:15'est au début des années 60,
01:17que vous avez le sentiment d'habiter dans un quartier quelconque, sans charme, vaguement commerçant, qui hypothéquait mon avenir, pire
01:25le poisset de sa médiocrité sociale.
01:28Ça a été un moteur, ça a été un des moteurs, ça justement, le fait de sortir de ce quartier
01:33que vous estimiez pas à la hauteur de vos ambitions ?
01:36Oui, parce qu'il faut expliquer peut-être que cette adolescence, c'était celle d'un jeune homme déclassé, déclassé
01:44socialement,
01:47puisque ma famille, qui avait tenu le haut plus pavé, qui était encore à l'époque, quand j'allais chez
01:55ma tante Julie,
01:57qui était la fille de Bertrand Rizot, la nièce de Manet, il y avait 13 Manet sur les murs,
02:01chez mon grand-père, il y avait plusieurs Horaux, des Renoirs, bref, et moi j'étais complètement fauché,
02:06et en plus, non seulement j'étais fauché, mais je ratais mon bac, c'était effroyable,
02:14j'avais essayé d'écrire un roman, il avait été refusé par 13 éditeurs,
02:17en plus ma petite amie voulait me quitter, enfin bref, c'était effroyable,
02:20et donc, je me replace à partir de cette chambre de bonne, qui est sur les toits de Paris,
02:30et là, je crois que c'est une partie du livre importante, c'est une réflexion sur le destin,
02:37sur le destin, parce que je regarde...
02:38Vous regardez la ville.
02:39Je regarde les toits de Paris, et j'ai près de moi tous les livres que j'aime,
02:44les livres de Balzac, les livres de Stendhal, qui sont des brévières d'ambition,
02:48et je me dis, mais moi, qu'est-ce que je vais devenir ?
02:50Et je regarde donc les toits, et je me dis, est-ce que je vais avoir une vie ?
02:56Est-ce qu'elle va finir par, finalement, par surmonter cette espèce d'hérédité sociale
03:04qui était dans la dégringolade ?
03:06Et donc, ce qui est étonnant, finalement, c'est que ce rêve que je fais,
03:13disons, de rencontrer des gens passionnants,
03:15de rencontrer des femmes merveilleuses,
03:19tout ce que j'avais lu dans les romans,
03:21au fond, je me dis, c'est pas possible, ça ne va pas arriver,
03:24et, bizarrement, c'est pour ça que ce livre est un peu les phases d'une initiation,
03:30ça va arriver.
03:32Le principal qui va arriver, c'est que je vais réussir à publier mon premier roman.
03:36Voilà. Et alors, cette éclosion littéraire correspond à un appartement
03:42qui est 6 rues du Cherchemidi, un appartement que vous louez.
03:47C'est l'époque à laquelle vous entrez un peu par hasard,
03:50parce que votre voisin de table vous a entendu deviser sur Drillot de la Rochelle,
03:55vous entrez au jury du prix des deux magots.
04:01Vous êtes ami avec Michel Maure.
04:05Donc, quand même, c'est un...
04:06Et vous rentrez assez vite dans ce monde-là.
04:09Oui.
04:10Quelqu'un qui partait assez désespéré.
04:11Moi, qui n'avais connu que des échecs,
04:14donc échecs sociaux, échecs scolaires, échecs universitaires,
04:18parce que j'avais même raté ma première année de droit,
04:20subitement, dès que je vais devenir journaliste,
04:23alors là, je vais rencontrer quelques succès, je dois dire,
04:28et ça va continuer, ça va continuer dans mes livres.
04:31Finalement, je vais avoir beaucoup de chance,
04:33parce que je vais rencontrer...
04:34Parce que c'est aussi un livre sur les lieux et les rencontres.
04:37Et les rencontres.
04:37Par exemple, vous parlez de Simone Gallimard,
04:39qui a été importante aussi dans votre...
04:42Non, mais tous les gens, je sais, ce livre a été important.
04:45C'est-à-dire que c'est là que je crois qu'il y a dans les rencontres
04:49quelque chose de surnaturel.
04:52Et la littérature, d'ailleurs, est un lien aussi avec le surnaturel.
04:56Et vraiment, c'est la source d'une interrogation.
05:00Je me dis, mais qu'est-ce qui décide des choses ?
05:04Et c'est pour ça que j'ai consulté beaucoup de voyantes.
05:07Et j'évoque certains passages.
05:10La maison de Villa Truchot.
05:13Voilà.
05:14La Villa Franchot, la ville de Mathieu Gallet,
05:16qui était hantée.
05:18Qui était hantée.
05:19Vous expliquez, il l'a eu à bas prix.
05:21Vous expliquez, c'est un joli chapitre,
05:24enfin, parmi d'autres, vous expliquez que Mathieu Gallet,
05:27a priori, cette maison Villa Truchot,
05:29c'est une villa magnifique qui n'est pas très loin de Pigalle,
05:32mais c'est un endroit absolument merveilleux.
05:35Et on peut s'étonner qu'il ait pu avoir les moyens
05:38d'acheter cette maison.
05:40Oui, il vous explique que c'est parce qu'en fait,
05:41elle a été, en fait, bradée,
05:43parce que Sylvie Vartan l'avait achetée,
05:45mais qu'on lui avait dit qu'elle était hantée.
05:47Voilà.
05:48Et il m'invite à déjeuner.
05:50Moi, je trouve la maison charmante,
05:52dans cette Villa Franchot qui est très ravissante.
05:55Et je lui dis, vous n'avez pas peur ?
05:58Non, pas du tout.
05:59Et six mois plus tard, il était mort.
06:01Donc, c'est vraiment,
06:01je crois que le surnaturel,
06:04pour moi, enfin, ça fait partie de la vie.
06:07J'ai l'impression que nous avons un destin.
06:11Nous avons un destin, mais d'ailleurs,
06:12nous le savons, puisque chaque fois,
06:14si nous rencontrons une femme aimée,
06:17c'est quand même, souvent,
06:19on a l'impression que c'est le hasard.
06:20Mais je pense que c'est le destin.
06:22Oui.
06:23Alors, c'est le destin,
06:24le destin qui vous met donc sur la route
06:25de personnages qui vont compter.
06:27Il y a beaucoup de Julie Portrait.
06:29Je parlais de Simone Gallimard.
06:30Vous évoquez aussi ce couple
06:31qui a tenu la maison Grasset
06:34de la rue des Saints-Pères.
06:37Avec Maestria,
06:38c'est un drôle de couple
06:40avec Jean-Claude Fasquel d'un côté
06:42et Yves Berger de l'autre.
06:43C'est des portraits croisés assez savoureux.
06:47Et puis, vous faites des escapades
06:48parce que ça se passe quand même plus rive gauche,
06:50mais enfin, quelques escapades rive droite,
06:52notamment au début de,
06:54avant que votre carrière n'ait close,
06:55rue de la Pompe,
06:56avec cette fameuse Solange
06:57qui est à l'origine,
06:59indirectement, d'une amitié importante.
07:01Ah oui, parce qu'il se trouve
07:03que c'est Solange qui habitait rue de la Pompe
07:04dans un quartier très chic.
07:05Alors ça, ça me fascinait parce que bon.
07:09Et sa sœur, qui était très très belle,
07:12était, eh bien,
07:14l'égérie de Jean Dormesson.
07:16Et c'est comme ça que j'ai côtoyé
07:17Jean Dormesson.
07:18Je me précipitais dans les tiroirs
07:21de cette jeune femme
07:22pour lire les lettres
07:23que lui a l'adressé de Jean Dormesson.
07:24Et finalement, quelques années plus tard,
07:26j'allais réellement rencontrer Jean Dormesson.
07:28Et ça allait être l'occasion
07:30d'une merveilleuse amitié.
07:31Et là, évidemment,
07:33parce qu'il ne va pas y avoir de livre
07:35dans lequel vous ne parlez pas,
07:37enfin, ou presque,
07:38de Jean Dormesson,
07:39il y a évidemment un chapitre
07:40qui lui est consacré
07:42qui s'appelle
07:43« L'homme de nulle part »
07:45de la rue Saint-James
07:45où vous dressez un portrait
07:49très fin de Jean Dormesson
07:50en disant que finalement,
07:51c'était le misanthrope
07:54le plus sociable de Paris,
07:56d'une certaine façon,
07:57qui cachait bien son jeu.
07:58Bizarrement,
07:59il a une image d'homme,
08:01finalement,
08:02qui était très tourné vers les autres.
08:05Et je pense que c'était profondément
08:08un solitaire.
08:09Mais un solitaire radieux
08:11qui tenait l'illusion
08:12qu'il était votre ami.
08:14Mais en fait,
08:15c'était un homme très tourné
08:16avec une sorte de solitude
08:18au milieu des autres.
08:20Il avait besoin
08:20de se distraire avec les autres.
08:22Mais profondément,
08:24il était seul.
08:25Et besoin d'être aimé ?
08:27Ah ben oui,
08:28besoin d'être aimé.
08:29Mais bien sûr,
08:31ça c'était vraiment
08:32la condition de sa vie.
08:34C'était le carburant de sa vie.
08:35C'était l'amour.
08:38Alors finalement,
08:39au fil de ces balades
08:41sentimentales, littéraires,
08:43aujourd'hui,
08:43vous êtes revenu
08:44pas très loin
08:46de ce Montparnasse,
08:48de ce quartier
08:48que vous n'aimiez pas.
08:50cet appartement-là,
08:54correspond à quelle étape
08:55de votre vie ?
08:56C'est l'appartement
08:57de l'avènement ?
08:59Non,
09:00parce que je ne crois pas
09:01qu'il y ait des avènements
09:03en matière artistique.
09:06Je crois qu'on repousse
09:08un échec
09:08qui est fondateur
09:12de la littérature.
09:14Je crois que
09:15c'est le pays
09:16où l'on n'arrive jamais.
09:17C'est une recherche,
09:19une quête,
09:20mais même
09:22l'académie
09:23qui a été quand même
09:24dans ce parcours
09:26une sorte...
09:27Mais dans ce parcours,
09:28c'était l'élément
09:28peut-être le plus romanesque.
09:30Ce n'est pas une question
09:30de vanilleté
09:31parce que je n'y croyais pas.
09:32Je n'y croyais pas.
09:33D'ailleurs,
09:33quand j'ai été élu,
09:34il y a un journaliste
09:35qui m'a dit
09:35alors vous êtes heureux
09:36parce que j'avais mis
09:37la com' pour le bac,
09:38je m'étais repris
09:39à cinq reprises
09:40et j'ai dit
09:41non,
09:41je suis inquiet.
09:42Mais pourquoi êtes-vous inquiet ?
09:43Je suis inquiet,
09:44j'ai eu 16 voix
09:44de plus que Balzac.
09:45Donc j'ai relativisé
09:47les choses,
09:48je suis très heureux.
09:49Mais c'est vrai
09:50que quand je suis rentré
09:51à l'académie,
09:51je me pinçais
09:52parce que je voyais
09:54dans cette salle
09:55de l'académie,
09:57je voyais autour
09:57du dictionnaire,
09:58je voyais
09:59Jean-Dormeçon,
10:00Henri Troya,
10:01Michel Déon,
10:01tous les gens
10:02que j'avais admirés
10:03quand j'avais 18 ans.
10:04Donc je me disais
10:05voilà,
10:06c'est le roman
10:07qui se poursuit.
10:09En tout cas,
10:10si vous voulez lire
10:12une partie de ce roman
10:13puisqu'il n'est jamais terminé,
10:15je vous conseille
10:15de lire
10:16Paris est un roman,
10:17justement,
10:17ce dernier livre
10:18que vous venez
10:19de publier
10:20chez Gallimard
10:21comme d'habitude.
10:22Merci Jean-Marie Rouart,
10:22c'est vraiment
10:23un joli livre,
10:25très rouartien
10:26du roman.
10:27Merci.
10:28Merci.