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  • il y a 36 minutes
Le Karabagh , 1993

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00:01Carabar, qui est donc souvent malheureusement dans vos journaux en ce moment.
00:04Et vous allez voir comment les bergers arméniens s'accrochent à une légende, à une belle princesse qui est la
00:08princesse de leurs rêves.
00:10Frédéric Tonnoli et Richard Franco sont allés filmer là-bas.
00:12Il faut que vous sachiez, avant de voir ces images, que la plupart des gens que vous allez voir maintenant
00:16sont morts depuis.
00:33Au carrefour de l'Orient et de l'Occident, au milieu des montagnes du Caucase, se trouvait un oasis de
00:39paix, le Carabar.
00:55Il s'appelle Martig, il a 18 ans.
00:59Comme tant d'autres ici, dans ce pays de montagne, il est berger.
01:07On dit même, tendrement de lui, qu'il serait un peu simple d'esprit.
01:13Mais lui, l'histoire de la princesse Anaïde, il la connaît parfaitement.
01:29Il y a bien longtemps de cela, dans ce château, vivait un roi et sa fille, la princesse Anaïde.
01:36Dans ce royaume, tout était paix et harmonie.
01:39Et pour tous les habitants, la beauté légendaire de leur princesse était synonyme de bonheur.
01:46Mais malheureusement, l'éclat de sa beauté passe à les frontières et les montagnes du royaume.
01:51Et un matin, un terrible matin dans le soleil levant, les cavaliers sont arrivés du pays voisin.
01:58Des brigands qui dévastent tout, pillages, tortures, sang, flammes et ruines.
02:03Mais la belle princesse Anaïde, objet de leur convoitise, est introuvable.
02:15En effet, les villageois inquiets pour leur princesse ont aménagé une niche secrète dans l'un des épais mûrs du
02:22palais.
02:24Et c'est là que vécut cachée la princesse Anaïde.
02:28Cette histoire se passait il y a maintenant plusieurs siècles,
02:31mais l'on dit que la princesse vit toujours et que les terribles cavaliers pourraient revenir.
02:49Sous-titrage Société Radio-Canada
03:25Après une terrible et stupide décision de Staline, ce bon petit père des peuples,
03:30et malgré une population à 90% arménienne, le Karabakh fut cédé aux voisins de l'Azerbaïdjan.
03:37Cette aberration de l'histoire est la source des graves conflits actuels.
03:47Amardakert, petite bourgade au nord du Karabakh, se réfugie les malheureux chassés de leur village aux maisons brûlées.
03:57Ici, dans ce pays, isolé du monde par les montagnes, loin du progrès, la vie continue, telle qu'elle fut
04:04il y a quelques centaines d'années.
04:12Même geste ancestraux, on épile toujours le grain à la main, et le pain, le lavage, sort toujours des vieux
04:21fours en briques.
04:21Sous-titrage Société Radio-Canada
05:02Nous sommes nés ici. Nous devons mourir ici. C'est notre terre.
05:14C'est pourquoi mon fils Martic, bien qu'il soit berger, a rejoint un groupe militaire de Fedayim, pour défendre
05:22notre terre.
05:28On doit la travailler, notre terre, avec nos mains, malgré la guerre.
05:33C'est le meilleur moyen de préserver notre avenir et celui de nos enfants.
05:38Nous devons mourir ici.
06:08La situation est vraiment très dure au Karabakh.
06:11Avec cette guerre, on ne trouve plus rien dans les magasins, vraiment rien.
06:19En fait, on se débrouille, par nous-mêmes.
06:23On cultive nos lopens des terres et nos petits troupeaux nous fournissent un viande et un lait.
06:31On se débrouille.
07:00Ce soir, à l'heure où les troupeaux descendent des pâturages, les hommes se réunissent inquiets sur la place du
07:07village.
07:08Un bruit court, les cavaliers reviennent, mais tous sont décidés à défendre leur terre, leur maison et le souvenir de
07:16leur princesse.
07:41Sa mitrailleuse est bien trop grosse pour lui, mais Mastig se bat, il le doit.
07:48Dans ce pays de montagnes et de forêts, c'est une guerre d'embuscades, d'escarmouches, que se livrent les
07:53voisins ennemis.
08:05Aujourd'hui, au cours du combat, c'est Vladimir, le jeune chef du village qui s'est fait tuer, mort
08:12terrible pour tout un village qui perd son guide.
08:40Mastig, le petit berger soldat, pleure son ami.
08:44Mais il sait que les cavaliers n'ont pas pu se saisir de la belle princesse Anaïde.
09:00Au milieu des montagnes, dans la paix des pâturages, il y aura toujours un berger pour vous dire, comme Mastig,
09:06que la princesse existe et veille sur eux.
09:12Les autres, ils ne peuvent pas la voir, la princesse. Ils n'ont pas de cœur.
09:17Mais nous qui sommes nés ici au Karabakh, nous savons qu'elle est là et nous la garderons toujours.
09:42Qu'est-ce que ça évoque en vous, Patrice Lecomte ?
09:44Beaucoup d'émotions. Mais justement, en regardant ça, je me disais, je me demande si ce n'est pas ça
09:53la fonction des cinéastes ou des documentaristes.
10:00Mais c'est les mêmes. C'est des gens qui fabriquent des images.
10:04Si ce n'est pas ça, notre fonction serait de partager nos émotions, en fait.
10:10Ce qui n'est pas si simple que ça.
10:13Ressentir les choses, c'est une chose.
10:15Mais pouvoir transmettre ou partager ce que l'on a ressenti, ça, ce n'est pas donné à tout le
10:23monde.
10:23Et là, moi, j'étais très sensible à ce que je voyais.
10:26Pas parce que ça raconte des choses pas guées, pas uniquement parce que ça raconte des choses pas guées,
10:31mais parce qu'on est ailleurs avec des choses simples et sensibles et que c'est ce que j'aime
10:40par-dessus tout.
10:40C'est-à-dire de s'intéresser aux gens. Voilà tout.
10:44Alors, justement, maintenant, oublions le cinéaste que vous êtes, si c'est possible.
10:48Si, si, c'est très facile.
10:50Alors, je parle à l'homme maintenant. Je parle à M. Lecomte à l'État civil.
10:55L'homme que vous êtes voyage, rencontre beaucoup de gens, que ce soit loin ou pas, comme vous le disiez
10:59tout à l'heure.
11:00Qu'est-ce que vous en sortez, qu'est-ce que vous en tirez de ces rencontres que vous faites
11:04? Vous vivez ça comment ?
11:08J'aurais presque envie de vous répondre. Je fais ça de manière extrêmement simple,
11:12puisque comme je vous disais tout à l'heure, je ne suis pas du tout un voyageur professionnel et que
11:17tout m'intéresse.
11:19C'est vrai que j'ai l'œil ouvert en permanence sur n'importe quoi, sur des détails, sur des
11:26grandes choses.
11:27Et qu'il n'y a pas dans mon œil ou dans mon cœur, il n'y a pas de
11:31hiérarchie en disant, ça c'est un truc formidable,
11:35il faut s'en souvenir parce que c'est rarissime ce qu'on vient de voir et tout ça, ou
11:38ça, ça n'a pas de valeur.
11:39Non, les choses ont toutes la même valeur, soit des grandes choses ou des petites choses.
11:43Moi, ce que, quand on voyage, quand on promène son regard sur le monde qui nous entoure, sur les gens
11:48essentiellement,
11:48c'est vrai que moi je suis, peut-être professionnellement, j'en sais rien, mais je suis très sensible, très
11:55attentif aux gens davantage qu'aux choses.
11:58Un temple grec m'ennuie à un point que vous ne pouvez pas imaginer.
12:02Vous n'êtes pas l'homme des musées, vous ?
12:05Non, je vous avouerai bien un truc, d'ailleurs, mais je suis allé à Lae, il y a quatre jours.
12:13Le port hollandais, oui ?
12:14Oui, oui, par Lae et les Roses, c'était un petit peu plus loin, mais ce n'était pas très
12:18très loin non plus.
12:19Et je suis allé, évidemment, au musée où il y avait Vermeer, Rembrandt et tout ça.
12:23Et d'un seul coup, je me suis dit, au fond de moi, je ne l'ai pas dit tout,
12:26parce que ça aurait choqué les gardiens du musée, etc.,
12:29si tant est que compagnon français, et je me suis dit, mon Dieu, ce que Rembrandt est ennuyeux.
12:33Vous avez fait hurler pas mal d'autres, sans doute.
12:35Oui, oui, alors j'ai avoué ça le soir même au directeur de l'Institut français, ou à l'ambassadeur,
12:39je ne suis plus...
12:40Non, c'était l'ambassadeur, enfin bref, peu importe.
12:41Il m'a dit, c'est très courageux de dire ça.
12:44Je ne vois pas où est le courage d'avouer ses enthousiasmes et ses ennuis.
12:48Alors donc, je ne suis pas l'homme des musées, ni des temples grecs, mais plutôt l'homme des...
12:52Alors, expliquez-moi pourquoi, d'ailleurs.
12:54Expliquez-moi pourquoi, Patrice Lecomte, il y a un voyage que vous n'avez pas fait, que vous rêvez de
12:58faire.
12:58Merci.
12:59Merci.
13:00Merci.
13:01Merci.