00:00Il est 7h49, Benjamin Duhamel, vous recevez le PDG du groupe Carrefour.
00:04Bonjour Alexandre Bompard.
00:05Bonjour.
00:05Merci d'être avec nous ce matin sur France Inter.
00:07Quatre jours après le samedi noir qu'ont vécu des milliers de commerçants,
00:1050 magasins Carrefour touchés par les violences, plus de 3000 au total en France.
00:15Et à ceux qui s'interrogent sur les effets concrets du désordre sur l'économie française,
00:18vous apportez une première réponse, puisqu'on a appris hier soir que vous réduisiez vos objectifs pour la fin de
00:24l'année
00:24à cause, je cite, de la dégradation de la situation sociale et sécuritaire.
00:28En bon français, ça veut dire que vous payez cash le 17 octobre et ses conséquences, Alexandre Bompard ?
00:33Oui, nous avons publié hier soir nos résultats trimestriels.
00:37Et au fond, ce qui prédominait pour les équipes Carrefour, c'est beaucoup de frustration.
00:40On a très bien travaillé pendant neuf mois, on était en ligne avec nos objectifs.
00:44Et puis la dégradation des conditions sociales et sécuritaires nous ont conduit en responsabilité
00:50à dire à nos investisseurs, à dire au marché, que nous n'étions plus en mesure d'atteindre les objectifs
00:55qu'on s'était fixés pour le dernier trimestre.
00:57Tout s'est dégradé, on a évidemment des coûts directs de ce qui s'est passé qui sont très importants.
01:02Vous citiez 50 magasins qui ont été pillés, saccagés, on y reviendra sans doute.
01:06Il y a des effets indirects et puis il y a l'effet sur le moral des Français.
01:09On attaque des moments de consommation un peu festifs.
01:12Le Black Friday, les fêtes de Noël, ces moments seront évidemment impactés
01:17par l'état moral des Français suite à ce qui se passe ces derniers jours.
01:21Donc pour bien comprendre Alexandre Bompard, ça veut dire que vous payez plusieurs choses,
01:24à la fois la facture des commerces qui a été dégradée.
01:27Comme tous les commerçants.
01:28Et en plus de ça, vous anticipez quoi ?
01:30Une baisse de la consommation des Français à cause des scènes que l'on a vues samedi
01:34et de ce qui est susceptible de se reproduire ?
01:35La consommation, elle était déjà en suspens.
01:38Elle tenait, je vous l'avais dit, jusqu'alors.
01:40Mais évidemment, quand un pays souffre autant qu'il l'est,
01:44quand on voit les images qu'on a eues dans plein de villes de France,
01:47la réalité, c'est que le moteur de la consommation,
01:50notamment la consommation un peu plus discrétionnaire, un peu plus festive,
01:53les fêtes de fin d'année, elles vont être impactées par ce qui s'est passé.
01:58Et c'est ce qu'on a dit hier en disant, évidemment c'est difficile à chiffrer,
02:02qu'on avait une fourchette de pertes par rapport à ce que nous avions prévu
02:05entre 80 et 200 millions d'euros.
02:07Ce qui, y compris pour Carrefour, qui est une entreprise saine et solide, est beaucoup.
02:12Ce sont des chiffres importants entre 80 et 200 millions d'euros d'impact
02:16sur le résultat annuel.
02:18Il y a la situation de Carrefour et il y a aussi, Alexandre Bompard,
02:20le message que vous envoyez en réduisant ainsi vos objectifs
02:24aux marchés financiers, aux investisseurs.
02:27C'est de dire, l'économie française, déjà affaiblie,
02:31va l'être encore un peu plus par ce que l'on a vu dans les rues
02:34des grandes villes samedis et dans ce qui va peut-être advenir
02:36dans les jours qui viennent.
02:37Je l'ai envoyé ce message en responsabilité.
02:40C'est un message que je n'avais pas envie de passer.
02:42Mais en responsabilité, je dois dire la vérité de ce que je vois
02:45et de ce que j'analyse et de ce que je compte et de ce que je modélise.
02:48Et donc, j'ai dit aux investisseurs, nous ne sommes pas en capacité
02:52d'avoir une consommation telle que nous la voyons jusqu'à il y a quelques semaines.
02:57Et donc, on a réduit nos objectifs de croissance pour la fin d'année.
03:02Ça, c'est pour une grande entreprise comme Carrefour.
03:05Pour tous les petits commerçants, pour tous les petits commerces,
03:08pour toutes les enseignes, évidemment, la situation est souvent encore plus grave.
03:13Samedi, c'était journée de désolation.
03:17J'ai envie de dire plus jamais ça.
03:20Cette journée de 3000 commerçants touchés, on n'avait jamais connu ça.
03:24On n'avait jamais connu une telle étendue de magasins pillés, touchés, incendiés, saccagés.
03:31C'est ça qu'on a eu dans la journée de samedi.
03:33Et quand dimanche à 17h, ça a repris, le sentiment d'avoir quelque chose qui n'était pas contrôlé,
03:41qui n'était plus sous contrôle, a été très fort chez beaucoup, beaucoup de commerçants.
03:44Oui, vous faites référence, effectivement, à ce qu'ont ressenti ces commerçants.
03:48Les chiffres sont, là encore, spectaculaires.
03:4950 magasins Carrefour, plus de 3000 dans toute la France.
03:52J'entendais hier le patron du Medef, Patrick Martin, dire la chose suivante.
03:56On paie des impôts pour maintenir l'ordre et l'État a été défaillant.
04:00Est-ce que vous êtes d'accord avec lui ?
04:01Est-ce que vous avez, au fond, 4 jours après, compris ce qui s'était passé ?
04:05Comment on était arrivé à cette situation de samedi ?
04:07D'abord, aujourd'hui, nous sommes mercredi.
04:10Et ce qui m'intéresse, c'est ce qui se passe cet après-midi, jeudi, vendredi et surtout samedi.
04:15Je comprends que le gouvernement lui-même a reconnu que le dispositif n'était pas assez massif,
04:19puisque celui de samedi doit être massif, n'était pas assez mobile,
04:22puisque le dispositif de samedi va être mobile.
04:26Il faut qu'il le soit.
04:27Il faut que l'ordre revienne.
04:29Il faut que la sécurité revienne.
04:30Il faut que l'ordre républicain revienne.
04:32On a entendu dans les rues, moi, je me suis beaucoup promené toute la journée de samedi.
04:37J'ai vu beaucoup de nos franchisés toute la journée de dimanche.
04:39J'ai vu tous nos franchisés qui ont été touchés.
04:42Il y a même des réflexes d'autodéfense qui apparaissent ça et là.
04:46C'est-à-dire des commerçants qui vous disent « l'État n'a pas su me protéger, je vais
04:49me protéger moi-même ».
04:49Il y a même des mots d'autodéfense dans notre pays.
04:53Et on peut comprendre cette colère-là.
04:55Moi, je leur réponds non.
04:57La loi, la République doivent toujours l'emporter.
05:00Encore faut-il que l'ordre républicain s'exerce.
05:02Et maintenant, il faut que l'ordre républicain s'exerce.
05:04Que l'ordre républicain s'exerce.
05:06Et on entend même des acteurs économiques.
05:07Par exemple, le patron d'Étam qui dit « il faut avoir recours à l'armée ».
05:10Et on en est là que des acteurs du monde économique considèrent que c'est à l'armée de protéger
05:15les commerçants ?
05:16Écoutez, à chacun sa responsabilité et j'allais dire ses compétences.
05:20Les forces, le ministère de l'Intérieur, doit définir la bonne organisation de ce qui se passe samedi.
05:26La bonne organisation de ce qui se passe samedi.
05:28On le voit, on va faire appel au GIGN, au RAID, à Sentinelle.
05:32Donc visiblement, autant de services qui n'étaient pas mobilisés samedi dernier.
05:36Et qui vont se rajouter au dispositif déjà prévu.
05:39Un dispositif qui est plus massif et plus mobile.
05:41Il faut que la journée se passe bien.
05:43Il faut que la France démontre samedi qu'elle est capable d'accueillir des manifestations de nombre.
05:49Sans qu'il y ait des saccages, des pillages du vandalisme.
05:51Là encore, pour que ceux qui nous écoutent voient à quel point l'inquiétude et la sidération des commerçants est
05:57palpable.
05:58Qu'est-ce que vous avez entendu chez eux ?
06:00Qu'est-ce qu'ils vous ont dit ?
06:01Puisque vous êtes allé à leur rencontre dimanche.
06:03Quand vous êtes dans des magasins qui ont été vandalisés, saccagés, pillés parfois pendant 5 heures.
06:13A Faubourg-Saint-Denis, à 1 km de la préfecture de police.
06:19Pendant 5 heures.
06:21Réfugiés dans une petite pièce de 4 mètres carrés.
06:25Avec un incendie qui démarre à côté.
06:27Le niveau de colère, de désarroi et de peur.
06:32Moi j'ai vu des équipes, des hommes, des femmes qui travaillent tous les jours.
06:35Des entrepreneurs qui ont investi tout leur argent, qui travaillent quand même 6 à 7 jours sur 7.
06:40Avec de la peur dans les yeux le lendemain.
06:43En se disant, et s'ils revenaient ?
06:45Et ils sont revenus le dimanche.
06:46C'est ça qu'on avait dimanche dans notre pays.
06:49Et c'est ça qu'on a eu tout le week-end.
06:51De la peur.
06:52Et du désarroi.
06:54Et de la colère.
06:55D'où la nécessité de faire en sorte que ça ne se reproduise pas samedi prochain.
06:59Un mot aussi sur le soutien aux commerçants.
07:00Le soutien économique.
07:01Le gouvernement a annoncé une batterie de mesures.
07:03Des prêts à taux zéro.
07:04L'étalement du paiement des charges fiscales et sociales.
07:07Du chômage partiel quand c'est nécessaire.
07:09Avec aussi la question de savoir si les assurances vont jouer le jeu.
07:12Vous avez une double casquette Alexandre Bompard.
07:14Vous êtes patron de Carrefour.
07:14Et aussi patron de la FCD.
07:16Fédération Commerce et Distribution.
07:17Est-ce que c'est à la hauteur ?
07:19Est-ce que les réponses du gouvernement sur le plan économique,
07:21de soutien économique sont à la hauteur ?
07:24Le gouvernement depuis lundi, mardi, sur le plan de la prise en compte
07:28de ce qui s'est passé économiquement, est là.
07:31Tous les dispositifs ne sont pas prêts.
07:32Ils ne pouvaient pas l'être.
07:33Mais le chômage partiel est activé.
07:36Les prêts à taux zéro jusqu'à 50 000 euros sont prévus.
07:39Il y a un fonds qui se met en place.
07:40Le gouvernement depuis lundi, mardi, est au travail
07:43et propose des dispositifs qui sont en train de se finaliser.
07:47Mais le gouvernement joue son rôle.
07:49Et les assureurs jouent le jeu également ?
07:51Les assureurs jouent le rôle.
07:52Encore faut-il que tous les commerçants aient souscrit des assurances
07:55qui couvrent tout.
07:56Moi, pour mes franchisés, bien sûr, je vais venir en appui
07:58de ceux qui n'ont pas des franchises complètes.
08:00Mais c'est l'enseigne Carrefour.
08:02Tout le monde ne peut pas faire ça.
08:03Et j'espère que les assurances, et je suis sûr que les grands assureurs le feront,
08:07seront au rendez-vous.
08:08Le patron d'AXA disait, on peut le faire sur un week-end,
08:11on ne pourra pas le faire sur tous les week-ends.
08:12D'où la nécessité de la sécurité des samedis, ce qu'attendent les commerçants samedi.
08:18Avant tout, c'est de la sécurité.
08:20Après, les dispositifs sont en train de se mettre en place d'indemnisation.
08:23Pour terminer, Alexandre Bompard, il y avait aussi des revendications
08:25qui s'exprimaient samedi dernier dans la rue.
08:27On rappelle les chiffres, 550 000 manifestants dans toute la France,
08:30avec notamment ce mot d'ordre,
08:32contre la vie chère et pour le pouvoir d'achat.
08:34Ce matin, les syndicats sont reçus à Matignon.
08:36Et hier, à ce même micro,
08:38sur France Inter, la patronne de la CFDT,
08:40Marie-Élise Léon, demandait des débouchés pour le mouvement social.
08:43La hausse du SMIC de 100 euros,
08:45l'ouverture de négociations dans les branches
08:46avec un plancher de hausse de 100 euros par salarié.
08:50Vous lui dites quoi ?
08:51Banco, on peut y travailler ?
08:52D'abord, les manifestations, les revendications sur le pouvoir d'achat,
08:56les peurs, etc., elles sont légitimes.
08:58Personne n'est mieux placé que nous, chez Carrefour,
09:00pour comprendre la détresse d'un certain nombre de Français sur le pouvoir d'achat.
09:06Le vandalisme, les pillages de ce week-end,
09:07ce ne sont pas des opérations de pouvoir d'achat.
09:09Ce qui a été volé dans mes magasins, je vends de l'alimentaire.
09:11Ce n'est pas de l'alimentaire, c'est des alcools forts, pour du trafic.
09:16Quand je rentrais dans les magasins,
09:17je regardais ce qui a été détruit et volé, c'était des alcools forts.
09:19Donc c'est de la délinquance, ce n'est pas autre chose.
09:21Donc c'est de la délinquance, ce n'est pas du pouvoir d'achat qui s'est joué samedi.
09:23Mais il y avait ces mots d'ordre sur la question des salaires et du pouvoir d'achat.
09:27Alors, la patronne de la CFDT est un peu paradoxale.
09:30Elle nous dit que nous payions très cher
09:3210 ans de verticalisation du pouvoir,
09:37du pouvoir Macron,
09:38et le même jour, elle dit, tiens, j'ai une bonne idée,
09:40demandons à toutes les entreprises de France,
09:42comme si toutes les entreprises de France pouvaient le faire,
09:44d'augmenter de 100 euros
09:46chacun des salariés français.
09:48Bah non, Dominique Seul disait très bien,
09:50les négociations, elles doivent se faire
09:52entreprise par entreprise.
09:54La négociation syndicale, elle est entreprise par entreprise.
09:55Mais Dominique Seul disait très bien aussi
09:57qu'il y avait une responsabilité des entreprises
09:58dans une crise de pouvoir d'achat.
10:00On rappelle les chiffres, 2025-2026,
10:02le pouvoir d'achat des Français a baissé.
10:04Est-ce que là encore, quand on est une entreprise comme Carrefour
10:06qui gagne de l'argent,
10:07est-ce qu'il ne faut pas faire un geste pour ses salariés ?
10:09Il y a une responsabilité des entreprises
10:12et cette responsabilité, elles la prennent.
10:14Et Carrefour l'apprend.
10:15Chaque année, nous signons
10:17des accords salariaux majoritaires
10:20avec nos syndicats.
10:21C'est la responsabilité des entreprises,
10:23Dominique Seul, qu'on va citer,
10:25à raison de le dire,
10:26de négocier.
10:27Il y aura des hausses de salaire
10:28cette année chez Carrefour.
10:29Et il y aura des hausses de salaire,
10:31j'en suis certain,
10:32dans toutes les entreprises
10:33qui sont en capacité de le faire.
10:36Négociation entreprise par entreprise.
10:38Ce n'est pas décrété par un leader syndical
10:39qui dit j'augmente 200 euros.
10:41Ça, ça n'existe pas.
10:42Il faut que la France arrête de fonctionner comme ça.
10:43Il faut faire confiance aux acteurs sur le terrain.
10:45Il faut faire confiance à la négociation sur le terrain.
10:48Merci beaucoup Alexandre Bompard,
10:50patron de Carrefour,
10:51d'être venu ce matin au micro de France Inter.
10:53Et à tout à l'heure, Benjamin Duhamel.
10:54On se retrouvera pour le grand entretien dans 20 minutes.