- il y a 17 heures
Les entreprises de Vincent Bolloré sont - à juste titre - au cœur des inquiétudes concernant la culture en France aujourd’hui. Mais dans cette conversation, on oublie souvent de poser la question du rôle de l’État dans le financement de la culture, et des conséquences que son retrait a sur celles et ceux qui en dépendent, sur nos villes et nos vies quotidiennes. En s’intéressant à celles et ceux qui dépendent de ces politiques culturelles, grâce au travail du sociologue Elie Guéraut, on comprend l’importance d’un financement culturel de l’État.
- Élie Guéraut, Le Déclin de la petite bourgeoisie culturelle, Raisons d’agir, 2023
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NewsTranscription
00:00Est-ce que vous avez vu le Diab s'habille en Prada 2 ?
00:02Ça commence par une remise de prix de journalisme où Andy Sachs ainsi que tous ses collègues se font licencier
00:08par texto
00:08parce que l'actionnaire de journal veut faire des économies tout en se versant des dividendes faramineuses.
00:13Finalement, ça se passe bien pour elle parce qu'elle va trouver un job très bien payé chez Vogue,
00:18pardon, Runway, dont le poste de la rédactrice en chef despotique Miranda Presley est également menacée par un actionnaire.
00:26Finalement, Andy va vraiment se sentir investi dans le fait de sauver le poste de Miranda.
00:31Bizarre un peu la meuf.
00:33Après, la vérité c'est que personne ne peut faire ce qu'elle fait.
00:40C'est une ref, vous avez pas la ref, mais c'est une ref.
00:42Il y a deux mecs hétéros derrière les caméras !
00:45Tous ces sacrifices, ça vaut le coup parce que la mode, c'est de l'art.
00:48Et l'art, c'est ce qui fait de nous des humains.
00:53Alors oui, c'est de la fiction, mais ça vous rappellerait pas quelque chose tout ça ?
00:57Quelque chose qui s'est passé en France ?
01:00Le 30 mars dernier, l'actionnaire du groupe Prisma Média, numéro 1 de la presse magazine,
01:05Vincent Bolloré, a annoncé un licenciement massif de 261 postes,
01:0940% des effectifs du groupe, sans prendre le temps de prévenir les gens qu'ils étaient virés.
01:13Quelques semaines plus tard, indignation médiatique, nouvelle vague de licenciements,
01:163% de la maison d'édition grâce à dégager par le milliardin Breton,
01:19ce qui correspondait à... une personne.
01:22Mais c'était pas n'importe qui.
01:23C'était le patron, Olivier Nora.
01:33Bon, moi je ne savais pas qui c'était Olivier Nora,
01:36donc il se fasse virer, mais quand tu découvres le nom de quelqu'un,
01:39quand il se fait virer, c'est que c'est quelqu'un de vraiment exceptionnel.
01:42Moi je suis chef d'entreprise, nul n'est intouchable, nul n'est irremplaçable,
01:47et des licenciements, il y en a tous les jours.
01:48Mais là, il y a quelque chose de particulier, le licenciement d'Olivier Nora, c'est un symbole.
01:54Non pas simplement parce que c'est un très grand éditeur,
01:57un très grand patron de maison d'édition,
02:01un éditeur très respecté, mais parce que c'est un homme très respectable.
02:05Désolé pour les 261 personnes de Prisma Média,
02:08mais pour que les gens soient choqués que vous perdiez votre boulot,
02:10il faut briller par son intelligence, mais surtout, par son intégrité.
02:13Son intégrité.
02:15Sa probité.
02:15Sa probité.
02:16Sa sagesse.
02:17Sa sagesse.
02:18Être un homme libre.
02:19Il est un homme libre.
02:21Autant vous dire que je ne suis pas très sereine pour le mien.
02:25Laquelle la vidéo est abonnez-vous hein.
02:26Les milliardaires, on les aime quand ils ont le bon goût de nous offrir par amour de l'art
02:30des fondations remplies d'oeuvres défiscalisables
02:32qui élèvent votre âme pour la maudique somme de 18 euros.
02:34C'est plus qu'un fantastique musée, c'est un morceau d'humanité.
02:39Pas quand ils touchent à la liberté d'esprit.
02:41C'est toucher à la liberté de l'esprit.
02:43Ce serait bien qu'on garde en tête que c'est quand même ça qu'ils ont tendance à faire.
02:46Je dis ça, je dis rien.
02:47Quand l'État est à sec, est-ce que ce sont les milliardaires qui vont sauver le monde de l
02:51'art ?
02:52D'abord, j'adore Cannes qui est un endroit merveilleux.
02:54La ville est gérée magnifiquement.
02:56Il fait beau, je ne sais plus si c'est en mai ou un truc comme ça.
02:58Il y a des trucs qui poussent, les trucs jaunes là.
03:01C'est formidable, c'est sensationnel.
03:03La mer, la Méditerranée, ce n'est pas tant des bateaux, des yachts.
03:05Ils se saluent, ils se disent ça va, comment tu vas ? Ils se mangent des sardines grillées sur les
03:09plages du Carlton.
03:10C'est un truc épatant.
03:11Vous admettez aussi, monsieur Bolloré, des réalisateurs, des acteurs, des actrices.
03:14C'est aussi un festival de cinéma.
03:15Cannes, c'est sympa pour les Français parce que c'est une heure d'avion.
03:18Mais vous avez Toronto, je ne sais pas quoi, machin.
03:22Kuala Lumpur, je ne sais pas où il y a des festivals.
03:24Le musée d'Abu Dhabi, enfin maintenant moins.
03:26Tout ça pour dire que dès qu'on parle des attaques faites à la culture, on parle de la culture
03:29avec un grand C.
03:30Celle des grands auteurs et des grandes maisons d'édition, des metteurs en scène reconnus, des visionnaires de la mode.
03:35Des gens vraiment exceptionnels.
03:36Il n'y a personne qui peut faire ce que je fais.
03:39Qui font des choses vraiment exceptionnelles.
03:44Ce qui justifie leur salaire exceptionnel.
03:46Pour mes toutes ces vagues de licenciements par les milliardaires, ça nous ferait presque oublier un autre financeur de la
03:51culture.
03:51Un très gros financeur de la culture qui ne fait que réduire ses budgets.
03:55L'État.
03:56Et ça, ça a de lourdes conséquences sur les travailleurs et les travailleuses de la culture.
03:59Dont la réalité est très loin de celle d'Olivier Nora ou de Miranda Presley.
04:03Mais aussi sur la société en général.
04:06Pour comprendre tout ça, on va s'intéresser au travail d'un sociologue, Elie Guéraud.
04:09Qui nous permet de comprendre comment les politiques culturelles ont participé au développement.
04:13Puis au déclin d'une petite bourgeoisie culturelle dans un contexte où c'est particulièrement fort.
04:18Les villes moyennes.
04:19Donc, on parle de villes type Vierzon, Châteauroux, Nevers, Niort.
04:23Bref, c'est pas l'huitième arrondissement de Paris.
04:27J'ai dit petite bourgeoisie culturelle.
04:29Je suis obligée de parler de Bourdieu maintenant.
04:32Voyez ?
04:33C'est ça mon problème avec Bourdieu.
04:35C'est que tu dis petite bourgeoisie culturelle.
04:37Et cinq minutes plus tard, t'es en train d'essayer d'expliquer pourquoi il y a pêche à la
04:40mouche et le caprice des dieux sur le même schéma incompréhensible.
04:44Heureusement pour vous, Bourdieu c'est un peu le mélenchon de la sociologie.
04:47Il a une fanbase d'ultra qui te parle de la distinction avec des étoiles dans les yeux comme si
04:51c'était la Bible.
04:55Donc vous trouverez très facilement quelqu'un pour vous expliquer la théorie, si ça vous intéresse.
04:59Tu sais, c'est comme cet insoumis en soirée qui te fout l'avenir en commun sous le nez.
05:03Les bourdieusiens, c'est pareil.
05:04Sauf qu'ils vont pas en soirée.
05:07Bon, je vais vous expliquer ce que c'est cette petite bourgeoisie culturelle, mais pour l'instant, retenez juste que
05:11c'est pas un terme péjoratif.
05:13C'est une partie de ce que d'autres appellent classe moyenne.
05:16C'est pas des bourgeois au sens marxiste.
05:18Bref, pour comprendre le déclin de cette petite bourgeoisie culturelle française, faut d'abord comprendre son ascension.
05:24Comment elle s'est constituée ?
05:25Dans les années 70, l'alliance du PS et du PCF dans les villes de gauche mène une politique culturelle
05:31locale tournée vers les jeunes,
05:32ce qui permet à beaucoup d'enfants d'ouvriers ou de paysans d'avoir accès à des pratiques culturelles absentes
05:38de leur milieu d'origine
05:39et de les partager avec des enfants d'autres milieux sociaux, notamment à l'école.
05:45En plus de cet âge d'or du socialisme municipal, après sa victoire en 81,
05:50François Mitterrand donne au ministère de la Culture et à son ministre, Jack Lang,
05:53ah les années 80, son plus gros budget de la 5ème République.
05:58L'année dernière, vous voyez sur ce petit tableau, le budget de la culture était 0,47% du budget
06:04national
06:04et vous demandez qu'il soit mené à 0,75%.
06:09Par la même occasion, vous créez 4234 emplois.
06:13Pour le cinéma et l'audiovisuel, plus de 150%, ainsi que pour le théâtre et la musique.
06:18Donc il y a plein d'argent pour une action culturelle délocalisée et pensée comme un moyen d'émancipation sociale.
06:25Le devoir de l'État est de réparer des siècles de rabotage des cultures.
06:30Et c'est pourquoi nous devons, de concert avec les élus, commune par commune, département par département, région par région,
06:36imaginer une politique offensive qui permettrait de donner toute leur chance aux citoyens français
06:44d'avoir près d'eux, là où ils vivent, le plaisir simplement de la lecture, le plaisir du cinéma, le
06:51plaisir du théâtre ou le plaisir de ne rien faire.
06:53Ça permet à des enfants de classe populaire de développer leurs intérêts culturels
06:57et de poursuivre des études supérieures en lien avec ces intérêts avant de revenir dans leur ville d'origine.
07:03Et c'est comme ça que se forme cette petite bourgeoisie culturelle
07:06qui est composée de gens issus de milieux sociaux divers qui partagent des intérêts et des références communes.
07:12Une contre-culture à l'époque, à savoir des trucs comme le rock'n'roll, le cinéma expérimental ou la
07:17BD
07:18qu'ils vont faire vivre dans leur ville au travers d'un engagement associatif.
07:22Alésia, Zara, Crazy, Suricane et Onyx, ce sont les noms de six groupes hard rock
07:28qui viennent de Vitry-le-François, Brienne-le-Château ou d'autres villes petites et moyennes de Champagne-Ardenne.
07:34Depuis cet après-midi et jusqu'à 23h, ils animent l'un des premiers festivals de hard rock de la
07:40région.
07:43Depuis deux ans, il n'y a pas eu de grands groupes internationaux qui sont passés à Reims.
07:48Curieusement, il y a deux ans, ça a changé de municipalité, ça a peut-être un lien.
08:03Ils créent des festivals, des petites galeries, tout ça, et grâce à l'argent public,
08:07ils vont très vite professionnaliser cet engagement, genre en devenant salariés de leurs assos
08:12ou en obtenant des postes dans la politique locale, dans le secteur culturel.
08:16Voilà, donc pendant cet âge d'or du socialisme municipal, ces gens vont gérer la vie culturelle locale.
08:21Leurs associations vont être largement financées et ils vont occuper l'espace public des centres-villes
08:26avec des locaux et des cafés associatifs, des événements, etc.
08:30Et bien sûr, tous ces gens-là, ils votent à gauche, c'est le cœur de l'électorat socialiste de
08:35l'époque.
08:36Ils font partie de cette fameuse alliance électorale entre les classes populaires
08:39et ce que Bourdieu appelle la main gauche de l'État.
08:42Les gens qui travaillent dans le public ou le parapublic, l'associatif, le social, tout ça.
08:46Sauf que ça va pas durer, je vous la fais courte, austérité, capitalisme, blablabla, bref.
08:50Dans les années 2000, le désengagement de l'État s'accélère.
08:53On économise sur tout ce qui est public, social, santé, éducation, des trucs de gonzesses, quoi.
09:00Pour investir sur tout ce qui compte vraiment.
09:03Entreprises, numériques, produits financiers, bref, les trucs d'adultes responsables.
09:07Pour la génération suivante, c'est plus du tout le même délire.
09:09Le fait d'avoir fait des études supérieures ou d'avoir un engagement associatif,
09:13ça donne plus accès à un travail stable.
09:14Il y a de moins en moins de travail, de moins en moins d'emplois publics
09:17qui sont de plus en plus précaires et pas d'argent pour financer les assos.
09:20Donc celles et ceux qui le peuvent partent dans les grandes villes
09:23où c'est plus facile de trouver un travail.
09:26Ceux qui restent, c'est ceux qui ont pas le choix, les moins favorisés.
09:30Et en 2014, quand les socialistes perdent un grand nombre de villes
09:32au profit de la droite et du centre, c'est le clou dans le cercueil.
09:37Levé de victoire pour le candidat UMP
09:39et les larmes du maire sortant socialiste.
09:43Illustration quasi parfaite d'un scénario électoral commun
09:45à plus de 150 villes françaises.
09:48Quimper, Saint-Etienne, Nevers tombe aussi dans l'escarcelle de la droite.
09:51Et Limoges reste la prise la plus symbolique
09:53car elle était gérée par la gauche depuis plus de cent ans.
09:56Les maires de droite, ils sont pas très bien dans une éco-cup
09:58et cantine à prix libre, non.
10:00Non, non, ils sont plutôt baisse d'impôt et coûte budgétaire.
10:03Les subventions qui restent, ça va à des assos
10:06qui ont pas du tout la même vision de la culture,
10:08qui valorisent des formes beaucoup plus conservatrices
10:11genre la musique classique, la peinture figurative,
10:15les classiques de la littérature
10:16et qui sont souvent au service du privé.
10:19Ces assos, elles sont gérées par la petite bourgeoisie économique.
10:21Alors attention, nouveau personnage bourdieusien !
10:24Eux, c'est des gens qui ont à peu près les mêmes origines sociales
10:28que les jeunes de la petite bourgeoisie culturelle,
10:30mais pour qui les espoirs d'ascension sociale,
10:33ça passe par la dimension économique,
10:36pas par la culture ou les diplômes, comme c'est le cas des premiers.
10:38Vous les connaissez sur les réseaux.
10:40C'est pour vous, pour toi, qui est motivé, qui est ambitieux,
10:42qui a envie d'accomplir des choses dans sa vie,
10:44pour que tu puisses comprendre que,
10:46peu importe d'où tu pars aujourd'hui,
10:47qu'absolument tout est possible.
10:49Tout ça, ça fait que la petite bourgeoisie culturelle,
10:51elle est effacée malgré elle des centres-villes.
10:53Leurs espaces fermes, faute de soutien,
10:56et en même temps, le déclin économique de ces villes moyennes
10:59a amené une nouvelle population dans les espaces qu'ils habitaient autrefois.
11:03Une population plus pauvre,
11:04ce qui fragilise encore plus leur position sociale.
11:07Donc avant, ils avaient une position sociale dominante localement,
11:11un travail moins aliénant que celui de leurs parents,
11:14valorisé socialement,
11:15et un espace public à leur image.
11:17Et maintenant, ils n'ont plus de locaux, plus de boulot,
11:21ils n'ont plus grand-chose.
11:22Et ça, ça donne lieu à de grands mouvements sociaux,
11:25à un renouveau de l'alliance de classe,
11:26et à la glorieuse révolution prolétarienne.
11:31Ah non, pas du tout.
11:34Ça donne lieu à un repli sur soi,
11:35et à l'expression très violente d'un mépris dirigé
11:38vers leurs remplaçants de la petite bourgeoisie économique
11:40et des classes populaires du centre-ville.
11:43Qui se font traiter de cassos.
11:45Si vous avez vu mes dernières vidéos,
11:47ça devrait vous rappeler quelque chose.
11:49En fait, ça ressemble beaucoup au mécanisme du vote RN.
11:52À la différence qu'ils n'ont pas exactement les mêmes ennemis.
11:55La petite bourgeoisie culturelle,
11:56elle n'en a pas après les immigrés,
11:58mais plutôt après ceux qui sont soupçonnés de voter RN.
12:02Justement, les classes populaires blanches.
12:04On n'a pas le même maillot, mais on a la même passion.
12:07Avoir le seum contre les gens qui sont plus dans la merde que nous.
12:09Du coup, on réaffirme son appartenance à un groupe dominant,
12:13racial pour les électeurs RN,
12:15qui revendiquent leur appartenance au groupe des Blancs,
12:18culturel pour la petite bourgeoisie culturelle,
12:21qui cherche à se raccrocher à sa légitimité culturelle.
12:24Ce qui se traduit par du mépris de classe.
12:27Et ce mépris, il est d'autant plus fort pour celles et ceux
12:29qui sont dans les situations les plus précaires.
12:31Par exemple, les femmes.
12:33C'est une manière de chercher à tout prix
12:35à se distinguer de celles et ceux
12:36qui sont finalement pas si éloignées de nous.
12:39Et tout ça, ça va avoir un impact sur les villes.
12:41Parce que petit à petit, de plus en plus de gens
12:44de cette petite bourgeoisie culturelle quittent les centres-villes.
12:46Et les groupes se fréquentent de moins en moins.
12:49Ce qui, évidemment, n'améliore pas le ressentiment
12:52qu'ils nourrissent mutuellement.
12:53L'alliance de classe s'est transformée en repli sur soi,
12:55en même temps que la situation se dégrade pour tout le monde.
12:58Le retrait de l'État, ça a des conséquences sur nos vies quotidiennes.
13:02Je sais pas vous, mais moi, tout ça,
13:05ça m'a fait réfléchir à la place de la culture dans notre société.
13:08Ceux qui attaquent les travailleurs et les travailleuses de la culture,
13:11ils ont tout intérêt à ce qu'on les considère
13:13comme des enfants gâtés qui s'accrochent à leurs privilèges
13:15au crochet de l'État.
13:17Ironique, parce que l'État fait des économies sur leur dos
13:20en leur délégant des missions de services publics.
13:22Et puis, le budget consacré à la culture,
13:24vous inquiétez pas, il est déjà ridicule
13:26et il fait que baisser.
13:27Alors qu'à d'autres moments, on avait fait d'autres choix.
13:30Mais il ne faut pas idéaliser l'âge d'or du socialisme municipal
13:33et les années 80.
13:34Parce que c'était le fruit d'un compromis social
13:37qui, de toute évidence, n'était pas très concluant sur la durée.
13:40Ce modèle-là, il pose quand même tout un tas de problèmes.
13:44D'abord, il a rendu les travailleurs et les travailleuses
13:46complètement dépendants de l'État.
13:48Ce qui n'est jamais ouf.
13:50Parce que les élections, ça se perd.
13:53Ça se perd même de plus en plus souvent.
13:55Je ne sais pas si vous avez remarqué.
13:56Ensuite, pour le pouvoir socialiste,
13:58c'était une manière d'acheter la paix sociale.
14:00Une manière de donner à son électorat
14:02une position privilégiée dans la société.
14:04Une position de domination.
14:06Bon, pas non plus une position de domination de ouf.
14:08On parle d'une domination symbolique
14:10et uniquement dans le périmètre de sa ville.
14:12C'est pas non plus dingo, dingo.
14:14Mais ça suffit pour calmer les ardeurs contestataires.
14:17Inversement, quand on perd nos maigres privilèges,
14:20on se retrouve à taper sur les autres
14:21pour essayer de garder notre position sociale.
14:24Et puis surtout,
14:24l'émergence de cette petite bourgeoisie,
14:27elle est directement liée
14:28au changement dans la société après la guerre.
14:31Il n'y a plus besoin d'autant de paysans
14:32à cause de la modernisation de l'agriculture,
14:35ni d'autant d'ouvriers
14:36à cause de la délocalisation des usines.
14:39Tous ces gens qui auraient été ouvriers ou paysans,
14:42il faut bien leur trouver quelque chose à faire.
14:46Pourtant, c'est pas qu'on a eu d'un coup
14:48moins besoin de main d'œuvre.
14:50C'est juste que la main d'œuvre
14:52pour construire les machines,
14:53extraire les matières premières
14:54et travailler dans les usines,
14:56on est allé les chercher à l'autre bout du monde.
14:58Se pose le problème de l'industrie textile
15:00dont les unités de production
15:02fuient la Picardie et la France
15:03pour se concentrer dans les pays du Maghreb ou d'Asie.
15:06On dit que pour le salaire horaire d'un Français,
15:08on peut s'offrir 25 Chinois.
15:10Est-ce que ce ne serait pas
15:11un genre de fonctionnement colonial, tout ça ?
15:14Non.
15:15Non.
15:15Parce que...
15:17Bah si, en fait, c'est ça.
15:19Il se trouve que le monde change.
15:21Qu'on le veuille ou non,
15:22la France est une puissance déclinante
15:24et ça va avoir des conséquences.
15:26Est-ce que ce ne serait pas le moment
15:28de se brainstormer une petite société
15:30qui ne ressemble pas à Gotham City ?
15:32Alors, si on réfléchit à la place
15:34que la culture devrait avoir dans notre société ?
15:36On est d'accord qu'on parle dans l'absolu,
15:38parce que pour l'instant, on est plutôt en train de tout privatiser.
15:41Mais écoutez, on brainstorm là, ok ?
15:43Peut-être que la culture,
15:44ce n'est pas quelque chose
15:46qui doit être réservé à des gens exceptionnels
15:48qui consacrent leur temps à ces choses merveilleuses de l'esprit
15:51et que personne ne peut faire à leur place.
15:53Plutôt que de chercher à se distinguer absolument
15:56des autres travailleurs et travailleuses,
15:58de dire que notre valeur vient du fait
15:59qu'on va tirer la société vers le haut
16:01avec notre superculture,
16:03c'est peut-être plus intéressant de penser
16:05la place de la culture
16:06dans la question plus globale du travail.
16:08Que tout le monde ait le temps
16:09et les moyens de pratiquer une activité culturelle,
16:12quelle qu'elle soit.
16:13Que le travail soit émancipateur,
16:15moins chronophage
16:16et pas au service du capital.
16:19Et genre,
16:20tout le monde pourrait donner selon ses moyens
16:21et recevoir selon ses besoins.
16:24Hé !
16:25Je tiens un truc là, un truc pas mal.
16:27Faut que je me le note.
16:28Les politiques des années 70 et 80,
16:31elles ont permis à plein de gens
16:32de s'émanciper de leur milieu d'origine,
16:34de poursuivre leurs intérêts créatifs
16:36et d'avoir accès à un emploi
16:37moins aliénant que celui de leurs parents.
16:39Mais et ceux qui ont un travail aliénant ?
16:42Parce que tout le monde a une culture.
16:44Ce que tout le monde n'a pas,
16:45en revanche,
16:46c'est le temps et les ressources matérielles
16:48pour la pratiquer.
16:49Attends ça.