- il y a 2 semaines
Labyrinthes technocratiques, toute puissance des lobbies, machine à dépolitiser, luttes d'influence dignes de Game of Thrones... Leïla Chaibi explique dans un livre les multiples obstacles qu'elle a dû franchir pour tenter de faire avancer ses combats, notamment celui sur statut des salariés des plateformes.
Une plongée salutaire dans l'univers impitoyable des institutions européennes.
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NewsTranscription
00:00Léla Chébi, bonjour. Bonjour Jean-Jacques. Vous êtes députée européenne du groupe La Gauche.
00:04Je le rappelle, c'est votre premier mandat au Parlement européen.
00:08Et vous venez d'écrire un livre sur votre expérience dans cet univers impitoyable des institutions européennes,
00:16on va le dire comme ça, qui s'appelle « Députée pirate ou comment j'ai infiltré la machine européenne
00:21».
00:22Alors on s'attend à un scénario à la Red Sparrow ou Official Secrets.
00:25On se dit « Ah, Katharina Gunn est parmi nous, elle est dans les institutions européennes ».
00:31Il faut dire, Léla Chébi, que vos premières actions militantes, vos premiers engagements,
00:36ne ressemblaient pas exactement à ce qui se passe ici.
00:38C'était des actions extrêmement directes, extrêmement liées à des questions très précises, très concrètes,
00:44sur lesquelles vous interveniez. Et là, ce n'est pas le genre de la maison.
00:50Quand vous y avez mis, et vous le dites dans le livre, les pieds pour la première fois, ça a
00:54été un choc.
00:55C'est vrai, moi j'arrive au Parlement européen, donc c'est mon premier mandat, c'est la première fois
01:00que je suis élue.
01:01Je milite depuis un certain temps, je suis engagée en politique depuis un certain temps avant d'arriver là.
01:05Et j'ai commencé mon engagement sur les questions de précarité, de relogement,
01:09avec des formes de mobilisation qui sortaient un peu de l'ordinaire.
01:12Pour se faire entendre, en fait, on utilisait des actions coup de poing,
01:16qui sortaient des codes traditionnels du mouvement social.
01:18Et donc, quand j'arrive au Parlement européen, d'abord, je me sens noyée dans une énorme machine
01:26à laquelle je ne comprends pas grand-chose, dans un costume qui est trop grand pour moi, le costume de
01:31député.
01:31J'ai l'impression à la fois d'être à Disneyland avec des moyens immenses.
01:37Alors, on vous explique de l'indemnité de député aux différentes enveloppes mises à la disposition.
01:43On est dans un endroit immense, le Parlement européen, où on ne se retrouve pas,
01:46mais dans tous les sens du terme, c'est-à-dire physiquement, dans les couloirs,
01:48il faut trois mois pour arriver à repérer son bureau.
01:50Il y a l'ambiance que vous trouvez bizarre, en même temps.
01:53Et oui, c'est ça.
01:54Et d'un autre côté, on a l'impression, on se rend compte vite fait
01:57qu'on veut nous transformer en une espèce de fonctionnaire européen,
02:00où il y a cette courtoisie, des honneurs, mais aussi un mode de fonctionnement.
02:04L'ambiance flotrée.
02:06Très loin de la confectualité, comme par exemple, on peut trouver à l'Assemblée nationale en France.
02:10C'est l'endroit du compromis.
02:12Et rapidement, en fait, je me rends compte que,
02:14si je veux arriver à représenter ceux qui m'ont élu,
02:17je vais devoir sortir de la place dans laquelle on voudrait m'assigner.
02:21C'est ça.
02:22On va parler évidemment des actions que vous avez menées,
02:26notamment à propos des travailleurs des plateformes.
02:30Et puis, il faut dire une chose, c'est que ces institutions européennes
02:33dont on a l'occasion de parler ici,
02:35souvent, sont des institutions complexes.
02:39On met un temps fou pour réussir à obtenir parfois pas grand-chose.
02:43Il y a des passages permanents entre les commissions,
02:47la Commission européenne, le Parlement européen, le Conseil européen,
02:53les experts qui interviennent.
02:55Ça peut durer des semaines, ça peut durer des mois, des années même parfois,
02:58pour, encore une fois, au bout du compte, pas obtenir grand-chose.
03:02On a l'impression que tout ce système est fait pour que ça ne corresponde pas
03:05à ce dont on aurait besoin en urgence.
03:08Oui, pour tourner en rond.
03:10Et aussi, on a l'impression que tout est fait, finalement,
03:12pour que les citoyens ne s'en mêlent pas.
03:13Parce que finalement, ça arrange certains que tout se passe comme ça
03:18dans l'entre-soi de ceux qui ont compris, qui ont suivi.
03:20Alors, on arrive, on est au Parlement européen,
03:22on élite des gens mais qui n'ont pas le droit d'initiative législative.
03:25C'est-à-dire que si on veut une proposition de loi, une directive,
03:28on est obligé de la demander à la Commission.
03:29Et la Commission, nous l'envoie, mais elle l'envoie aussi au Conseil.
03:32Et donc, on arrive là, là-dedans, tout paraît super technocrate,
03:36le rôle des conseillers juridiques sur chaque dossier qui expliquent que ça,
03:41alors là, c'est possible, c'est pas possible.
03:42Mais rapidement, en fait, il y a quelque chose dont je m'aperçois,
03:45c'est que cette soi-disant technicité, c'est justement, ça arrange bien le système.
03:50Et c'est fait pour dépolitiser et pour éloigner les principaux concernés
03:56de l'Union européenne.
03:58Et pour laisser la place à qui, finalement ?
04:00Au groupe d'intérêt, au lobby, aux représentants des multinationales.
04:04Et il y a aussi, on est dans un monde qui, d'emblée, vous le dites,
04:08vous impose un consensus en réalité.
04:10C'est-à-dire qu'il y a des choses qu'il ne faut pas dire.
04:13On ne peut pas aller au-delà de certaines conventions,
04:16effectivement, dans la manière d'être, dans la manière de parler,
04:18dans la manière de s'adresser aux uns et aux autres.
04:21Et tout ça, c'est une certaine manière, comme vous le dites,
04:24une manière de tenir la politique en laisse, finalement.
04:28Oui, c'est vrai que moi, je viens d'un mouvement politique
04:30où, pour moi, la conflictualité, c'est bien.
04:32C'est ce qui crée du débat, c'est le débat démocratique.
04:35C'est ce qui fait que, quand on n'est pas d'accord, en fait,
04:37c'est ça qui fait de la politique.
04:38Et quand on arrive ici, alors, déjà, il y a quelque chose qui est salutaire,
04:42c'est qu'il faut le dire, il n'y a aucun groupe
04:45qui n'a jamais la majorité absolue.
04:47Et le bon côté, c'est que, contrairement à l'Assemblée nationale en France,
04:50où ils n'en ont rien à faire, ceux qui ont la majorité absolue,
04:54d'un avis d'un groupe en face qui est minoritaire.
04:56Parce que, de toute façon, leur projet passe,
04:58quelle que soit la position du groupe minoritaire en face.
05:01Ici, n'importe quel groupe est obligé de travailler en coalition,
05:06on ne peut pas décider tout seul.
05:07Le côté positif, c'est que, quand on a un groupe de l'opposition,
05:10un groupe minoritaire, on donne la marge de manœuvre.
05:12Le côté négatif, c'est qu'on est en permanence en train d'essayer
05:17de donner ça contre ça.
05:19Et donc, quand on n'a pas une colonne vertébrale solide,
05:22quand on n'a pas des lignes rouges très claires,
05:26on peut vite se faire bouffer par tout ça.
05:29Vous le dites, vous le dites.
05:31Vous dites que c'est une machine à dépolitiser, l'institution européenne.
05:34C'est ça, tout à fait.
05:35On est loin physiquement de nos électeurs, des gens qu'on représente,
05:38à part les Belges à Bruxelles.
05:40Parce qu'il faut savoir qu'on passe beaucoup plus de temps au Parlement de Bruxelles
05:42qu'à celui de Strasbourg.
05:44Mais on est très loin.
05:45Ce qui est critiqué par beaucoup de députés, tous pratiquement, sauf les Français.
05:49Le seul sujet sur lequel tous les Français sont d'accord.
05:51Tous les autres disent, non, qu'est-ce qu'on vient de faire là ?
05:53Avec les fonctionnaires, avec le matériel, avec etc.
05:56C'est ça, qui est une fois par mois, pour quatre jours,
05:58tout est transporté de Strasbourg à Bruxelles.
06:01Et c'est vrai que moi, quand j'arrive là-dedans,
06:03je dis que c'est un peu absurde économiquement, écologiquement.
06:05Tu ne dis rien, sinon tu es une traître à...
06:07C'est un des consensus.
06:08Alors, heureusement, quand vous arrivez,
06:10vous allez rencontrer quelques députés atypiques.
06:13Pas tellement, finalement.
06:15Vous parlez de quelqu'un qui vous a marqué,
06:17Mikko Alas, le député irlandais,
06:20qui fait partie du groupe de la gauche, quand même,
06:22que vous connaissez.
06:24C'est très rare, ce genre de député, finalement,
06:27ce genre de figure,
06:28qui assume, d'une certaine manière, sa différence,
06:32y compris dans sa manière d'être, dans sa manière de parler,
06:34qui n'est pas commune avec les autres.
06:36Oui, c'est-à-dire qu'on pourrait se dire,
06:37contrairement à l'Assemblée nationale en France,
06:39ici, il n'y a pas de dress code,
06:40il n'y a pas de tenue obligatoire,
06:42comme à l'Assemblée,
06:43où vous êtes obligés de venir avec une veste.
06:44Mais il y a des codes qui sont non-dits.
06:46Oui.
06:46Et c'est-à-dire que moi, je me rends compte, au départ,
06:48que quand je ne suis pas bien habillée,
06:50là, je suis...
06:50Vous n'en parlez.
06:50Voilà, il y a tout de suite un mépris, en fait,
06:55qui s'exprime,
06:56et on vous fait comprendre que vous n'êtes pas à votre place.
06:59J'arrive dans un environnement où il y a des gens qui,
07:02pour la première fois, je vois en vrai,
07:04d'habitude, je les vois à la télé sur Amour, Gloire et Beauté,
07:08ou Les Feux de l'Amour,
07:08avec des brochures impeccables, des tailleurs nickels,
07:11ils sont tout droit sortis d'un sitcom,
07:14enfin, d'un feuilleton télévisé.
07:16Et là, ils sont là, donc c'est quand même...
07:17On voit qu'il faut se fondre dans le moule,
07:20et voilà, là, maintenant, j'ai pris l'habitude,
07:22je suis à Strasbourg, j'ai ma veste,
07:24parce que c'est plus facile, après, de faire sa place.
07:25Mais donc, il y en a certains.
07:27Il y a Mick Wallace, qui, lui,
07:28il est juste devant moi dans l'hémicycle,
07:30il n'en a rien à faire.
07:31Il est en tongs, short, débardeur.
07:34Pas t-shirt, débardeur.
07:36Et lui, il n'en a rien à faire.
07:37Et c'est vrai qu'il y a ce genre de personne
07:41qui est clairement atypique,
07:44mais c'est aussi quelque chose qui...
07:46Et ça correspond aussi à des positions qu'il a,
07:48qui sont aussi des coiffantes, j'allais dire, atypiques.
07:52Mais bon, rassurez-vous,
07:53j'en parlais avec un député tout à l'heure,
07:54on va être mauvaise langue,
07:56mais en même temps, il faut bien l'observer.
07:58D'abord, un, tout le monde n'est pas bien habillé
07:59dans cette enceinte, c'est rare,
08:01mais ça s'est beaucoup amélioré,
08:02comme je disais tout à l'heure, depuis le Brexit.
08:04Non, mais c'est très méchant.
08:06C'est méchant, mais c'est quand même une observation.
08:09Le Brexit, ça vit mal.
08:11C'est une enquête.
08:11Mais c'est vrai que là, on rigole,
08:13mais la dimension multiculturelle,
08:15elle occupe une grande place dans la politique ici.
08:17Et le fait de travailler avec des nationalités,
08:21avec 27 pays, 27 nationalités différentes,
08:25alors ça va des aspects les plus anecdotiques,
08:27c'est-à-dire que, par exemple, le midi,
08:29il n'y a pas de pause,
08:30comme à l'Assemblée nationale, pour déjeuner.
08:31S'il fallait en faire une, on la fera à quelle heure ?
08:33Les Espagnols mangent à 16h, nous, à midi et demi.
08:35Les Danois ne mangent pas.
08:36Mais aussi, ça se ressent dans la façon de négocier.
08:38Nous, les Français, on tape du point sur la table
08:41quand on négocie, c'est notre façon de négocier.
08:44Un Nordique n'a pas du tout la même façon de négocier.
08:48Et souvent, les stéréotypes qu'on a sur les nationalités,
08:51ils sont un peu confirmés dans ce Parlement européen.
08:56On va revenir sur votre expérience,
08:58parce que j'allais dire, dans ce monde-là que vous décrivez,
09:02comment vous avez réussi, vous,
09:04à avancer des points qui vous tenez à cœur ?
09:07On parle là du travail que vous avez fait pour la reconnaissance
09:11des salariés, enfin, pas des salariés, des employés,
09:14oui, bien sûr, des plateformes, Uber, Amazon, etc.
09:19Racontez-nous un petit peu le chemin que vous avez dû parcourir,
09:22parce qu'a priori, vous le dites d'ailleurs vous-même,
09:24ce n'est pas non plus un endroit, j'emploie le mot,
09:26que vous employez vous, on parle des gueux ici,
09:28vraiment, à proprement parler.
09:29On parle des gens qui sont au bas de l'échelle sociale.
09:32Comment vous avez réussi à avancer pour qu'on avance sur cette reconnaissance ?
09:38Et c'est vrai qu'en 2019, quand la Commission européenne
09:41donne sa feuille de route sur leur mandature,
09:44elle dit, on va travailler à une réglementation
09:46sur les travailleurs des plateformes,
09:48de qui on parle, livreurs de repas à domicile,
09:51chez Deliveroo, les chauffeurs Uber.
09:53Et à ce moment-là, l'histoire écrite d'avance,
09:56c'était une directive qui soit,
09:58comme 90% des lois qui sont faites à l'Union européenne,
10:02en faveur des lobbies, des plateformes.
10:05Et qui soit défavorable,
10:06voilà, qui soit défavorable aux intérêts des travailleurs.
10:11Ça ne se passe pas comme ça.
10:13Pourquoi ?
10:13Alors, les lobbies se disent donc,
10:15nous, de toute façon, on est comme à la maison ici,
10:17au Parlement européen, et là, de qui on parle ?
10:19On parle de gens qui n'ont même pas de syndicat,
10:21qui n'ont même pas de contrat de travail.
10:22Qui ne peuvent même pas s'organiser,
10:23qui sont tout seuls sur leur vélo.
10:25Donc, du coup, ça va être facile, facile.
10:27Ça, ce n'est pas passé comme ça.
10:31Donc, je me rends compte que,
10:32pour éviter que les lobbies occupent toute la place,
10:36je vais utiliser ma position de députée européenne
10:38pour créer un contre-lobbying.
10:40Et je me rends compte,
10:41quand je vais à la rencontre des livreurs,
10:43que ce soit en Espagne, en Italie, en Slovénie, en Allemagne,
10:49ils racontent tous la même chose.
10:50Ils parlent des langues différentes,
10:51mais ils disent tous comment ils sont soumis à la subordination
10:56alors qu'ils sont censés être indépendants.
10:57Comment ils se font sanctionner par les plateformes.
10:59Comment leurs temps de pause ne sont pas payés
11:01alors que c'est un temps à disposition de la plateforme.
11:04Et je me dis, mais en fait,
11:05s'il a tout ce qu'ils se racontaient,
11:07ils se le racontaient ensemble,
11:08ils arrivaient à communiquer ensemble,
11:09ils prendraient conscience de leur force.
11:11Et ce n'est pas possible qu'à l'échelle européenne,
11:14les plateformes, la direction des plateformes,
11:16les patrons de Deliveroo soient représentés
11:18et soient à l'aise et au point qu'ils pensent
11:20que naturellement, ils vont écrire la loi
11:21et que ces travailleurs-là ne soient même pas conscients
11:24qu'ils ont un intérêt collectif à l'échelle internationale.
11:26Donc, j'utilise les lignes budgétaires qui sont à ma disposition
11:29pour faire venir ces travailleurs
11:31où se prennent des décisions,
11:32au Parlement européen,
11:34et puis leur proposer de l'interprétation,
11:36des interprètes pour discuter entre eux,
11:38pour que, tout d'un coup,
11:39ils constituent une force qui est primordiale.
11:42Je me suis rendue compte parce que nous,
11:44en tant que députés,
11:45on arrive à travailler ensemble grâce à l'interprétation.
11:47Et donc, c'est un outil que je mets à disposition des travailleurs.
11:51Et ensuite, ces travailleurs-là,
11:52force constituée,
11:53se confrontent à la Commission européenne
11:56quand c'est la Commission qui va décider,
11:58le Parlement européen quand c'est au Parlement décidé.
12:01Ils sont, en quelque sorte, contre-lobby.
12:05Pour revenir sur le pouvoir des lobbies dont on parle, etc.,
12:08ça paraît un peu abstrait quand on en parle comme ça,
12:10alors que c'est très concret.
12:11Concrètement, c'est quoi, pour vous, le pouvoir des lobbies ?
12:14Comment vous le voyez, vous le sentez et vous l'évaluez ?
12:18Eh bien, justement, depuis que je suis au Parlement européen,
12:20je me suis rendue compte que c'était tout ça très concret.
12:22Et que ce n'est pas juste idéologiquement,
12:24l'Union européenne est imprégnée de l'idéologie libérale, c'est vrai.
12:27Mais en fait, pourquoi ?
12:29Il y a des causes matérielles.
12:31Déjà, les lobbies, ils ont un badge,
12:35comme nous, les badges de députés,
12:36qui nous permettent de rentrer et sortir du Parlement.
12:39Ils peuvent rentrer et sortir comme ils veulent dans le Parlement.
12:42Et qu'ils les identifient en tant que lobbyistes ?
12:44En tant que représentants d'intérêt, les badges marrons.
12:47Un citoyen, s'il veut rentrer dans le Parlement européen,
12:51il doit se faire accréditer,
12:52faire la queue pendant je ne sais pas combien de temps à l'accréditation.
12:56On lui dit qu'il ne peut pas circuler tout seul dans les couloirs,
12:58qu'il doit se faire suivre.
13:00Le lobbyiste, lui, il rentre comme il veut.
13:02Il sait où sont les bureaux des députés
13:04parce qu'il a été assistant parlementaire.
13:06Il a son bureau juste à côté, dans la rue d'à côté.
13:08Le Parlement européen a été implanté sur un quartier
13:10où il n'y avait rien à la base.
13:12Ceux qui ont connu Bruxelles à ce moment-là
13:13me racontent que c'est un quartier populaire un peu déserté.
13:18Et puis, ils ont construit un quartier entièrement constitué de lobbies.
13:22Donc physiquement, ils sont là.
13:24Et en fait, les décideurs européens, je m'aperçois aussi
13:26que s'ils prennent des décisions en faveur d'une minorité,
13:29en faveur des lobbies, c'est pour des questions idéologiques,
13:32mais pas que.
13:32C'est parce qu'on prend ces décisions en fonction des gens
13:35qu'on a en face de nous pour les prendre.
13:37Et donc, je me rends compte que si, plutôt qu'en face d'eux,
13:39il n'y ait que les plateformes,
13:41si on fait intervenir un nouvel acteur
13:43qui va faire éruption les travailleurs en force organisée,
13:45et bien, peut-être que les décisions iront dans le sens des travailleurs.
13:49Et c'est ce qui se passe.
13:50Au bout du compte, disons quand même ce que vous avez obtenu, rappelons-le.
13:55Au bout du compte, d'abord, en décembre 2021,
13:59la Commission européenne propose une directive
14:02qui dit que les travailleurs des plateformes doivent être présumés salariés.
14:05Donc l'inverse de ce que voulaient les plateformes.
14:07Ensuite, le Parlement européen se positionne pour une position encore plus ambitieuse.
14:12Il améliore la proposition de la directive.
14:15L'histoire aurait pu bien finir.
14:17Malheureusement, on a trouvé un accord dans la nuit du 12 au 13 décembre.
14:21Alors, on finissait l'écriture du livre,
14:24avec Cyril Pocréau, avec qui on a co-écrit le livre,
14:26le rédacteur en chef de Fakir.
14:28Et dans la nuit du 12 au 13 décembre,
14:30au petit matin du 13 décembre,
14:31on a un accord.
14:32Un accord qui améliorerait la situation des travailleurs.
14:35Ce qui n'est pas révolutionnaire,
14:36c'est un compromis avec le Conseil,
14:37mais ça va dans le bon sens.
14:39Tout le monde s'en félicite,
14:41de la gauche à la droite,
14:43y compris les macronistes du Parlement européen.
14:45L'accord est capoté.
14:47Qui fait capoter l'accord ?
14:48Quelques jours après, juste avant Noël,
14:50Emmanuel Macron décide de saboter l'accord.
14:55Malgré le fait que tout le monde le soutenait,
14:58jusqu'au dernier moment, dans cette histoire,
14:59Emmanuel Macron a défendu les intérêts d'Hubert.
15:01On n'en a pas parlé, mais moi,
15:02dans toute ma bataille, qui a duré 4 ans et demi,
15:04qui est beaucoup trop longue,
15:06par rapport à l'urgence de la situation des travailleurs,
15:08beaucoup trop longue,
15:10mais à chacune des étapes, depuis le début,
15:12j'ai vu Emmanuel Macron autant que j'ai vu Hubert.
15:15Emmanuel Macron, il a vu que dans cette histoire,
15:16il y avait une convergence idéologique entre lui et Hubert,
15:19et qu'il y avait un moyen pour lui de casser tout le salariat
15:22par la porte d'entrée du travail ubérisé.
15:25Et malheureusement, on a encore des réunions de négociation
15:27qui ont repris, mais jusqu'au dernier moment,
15:29la France mettra toute son énergie à saboter,
15:32ce qui pouvait être une des rares avancées sociales
15:34proposées par l'Union européenne.
15:36La morale de ce que vous dites là, Léla Chébi,
15:39c'est qu'est-ce que peut faire l'élu du peuple,
15:42j'allais dire, face à cette puissance dont vous parlez,
15:46et qui même quand on mène un travail comme vous l'avez,
15:49et d'autres le mènent à gauche,
15:52un travail sérieux pour aboutir à des résultats,
15:55on se fait saboter au dernier moment, en fait,
15:58par un chef d'État qui compte dans l'Union européenne
16:00et qui peut faire revenir le mouvement dans l'autre sens,
16:07qui peut finir par se poser.
16:09Est-ce que, je dis ça, c'est une question très importante,
16:13parce qu'on vote dans quelques mois, bientôt, là, tout de suite,
16:16pour les députés au Parlement pérenn, pour les élections européennes,
16:20face à cette puissance, est-ce que réellement,
16:22un élu du peuple, un élu comme vous,
16:24qui vient du vote direct des citoyens,
16:29a un pouvoir réel, peut avoir un pouvoir réel ?
16:32Quel est le bilan que vous tirez, finalement, de cette mandature ?
16:35Mon bilan, finalement, il est plutôt optimiste, en fait,
16:37parce que, malgré tout,
16:41malgré le fait que je fasse partie d'un groupe minoritaire,
16:44le plus petit groupe, ici, du Parlement européen,
16:48malgré le fait que l'histoire paraissait écrite
16:50sur les travailleurs des plateformes,
16:52on n'a pas gagné à la fin à cause de Macron,
16:54mais sinon, on a réussi à arracher ces victoires
16:58auprès de la Commission européenne,
16:59auprès du Parlement européen,
17:02auprès de l'Union européenne de manière générale,
17:05et alors même qu'on est minoritaire.
17:07À fédérer les gens, et justement,
17:09à permettre, oui,
17:14une internationalisation des luttes, en fait, des travailleurs,
17:16et à permettre de renforcer le rapport de force
17:19vis-à-vis de ces plateformes-là, en faveur des travailleurs.
17:22Et ça, ça a été possible,
17:23alors même qu'on est très, très, très minoritaire, ici.
17:27Je sais que les élections européennes,
17:28c'est l'élection où les gens se déplacent le mois pour aller voter.
17:31Mais souvent, ça m'arrivait de me dire,
17:33quand on négociait des textes,
17:34ou quand on était ici au Parlement,
17:35de me dire, mais si on était juste un tout petit peu plus nombreux,
17:38de notre côté ?
17:39C'est là, déjà, ce qu'on a réussi à faire.
17:40On a réussi à trouver de la marge de manœuvre,
17:42alors même que le cadre est contraint,
17:43qu'on est dans une Union européenne libérale,
17:44où il y a des traités qui sont des carcans,
17:46clairement, une union construite sur le dogme du marché,
17:50et malgré tout, on arrive à trouver de la marge de manœuvre.
17:52Plus que ce qu'on peut trouver, d'ailleurs,
17:54sous la Ve République, sous Macron,
17:56et en l'occurrence, c'est Macron qui s'abote tout à la fin.
17:58Mais alors, imaginons,
17:59s'il y avait un peu plus de gens qui s'étaient déplacés pour aller voter.
18:02Si on était un peu plus nombreux,
18:03on aurait pu arriver à faire beaucoup plus.
18:06Bien sûr, et vice-versa, c'est-à-dire que pour que les gens votent,
18:08il faut aussi leur dire que ça a un intérêt.
18:09Voilà, c'est ça.
18:10C'est qu'ils ont l'impression que l'Union européenne s'éloignée,
18:13que ce que font les députés, on n'y comprend rien.
18:17Eh bien, en fait, moi, je leur dis que ça rend service au système,
18:20que tout est organisé pour dégoûter les gens de ce qui se passe ici,
18:23parce que les décisions qui sont prises,
18:26c'est dans l'intérêt d'un certain nombre de gens
18:27que les citoyens ne s'en mêlent pas, en fait.
18:30Mais justement, moi, je leur dis, mêlez-vous-en, mêlez-vous-en.
18:33Et donc, le 9 juin, surtout, allez voter.
18:36Ça ne prend pas longtemps, mais bon.
18:37Merci, Léla Chébi.
18:39Merci.
18:39Députée pirate ou comment j'ai infiltré la machine européenne ?
18:43Il ne s'agit pas d'un livre contre l'Europe, encore une fois, c'est clair.
18:46C'est un livre qui explique ce que vous êtes en train de nous expliquer
18:49et qui explique aussi les coulisses toxiques, réelles, de cette institution.
18:55Merci à vous.
18:56Merci à vous qui nous avez suivis.
18:57À très bientôt. Au revoir.