00:00Alors j'espère que vous êtes en forme, on commence par l'apocalypse selon Iñárritu.
00:05Tom Cruise se lâche, finit les cascades, le voilà en mania du pétrole bedonant, pur produit de l'air Trump.
00:11Grimé en gros dégueulasse, sans scrupules, l'acteur s'en donne à cœur joie dans cette satire apocalyptique
00:17où se croisent John Goodman en président d'Ecati et Sandra Huller en demi-sœur pseudo-écolo.
00:23Digger s'annonce comme l'un des objets les plus singuliers, les plus clivants de la rentrée.
00:27Et Arthur, attention, pas de spoiler, sinon coup de pelle.
00:31Mais oui, tu parles d'objets clivants et c'est ça qui est agréable avec Iñárritu, c'est que chacun
00:35de ses films est toujours un prototype.
00:37Et là, il suffit de voir ce qu'il fait à son acteur principal, Tom Cruise qui est un peu
00:39la figure du contrôle, Ethan Hunt, Mission Impossible.
00:42Là, il est complètement grimé, postiche, dégarni, bedène, joue bouffie, jeu vraiment excessif.
00:49Et en fait, il joue un grand industriel du pétrole, Digger Rockwell, qui un beau matin dans son manoir va
00:55être réveillé par une armée de scientifiques
00:56qui lui disent « Monsieur, votre plateforme pétrolière au Groenland a explosé.
01:00Et donc, un bloc de glace qui fait trois fois la taille de Philadelphie est en route pour l'Europe
01:05du Nord avec une menace de tsunami. »
01:07Je ne sais plus quel nom elle a d'ailleurs, le bloc de glace a un nom de femme, évidemment.
01:10Judy, comme toujours avec les catastrophes naturelles.
01:14Et donc, évidemment, l'enjeu va être pour Tom Cruise d'essayer de sauver les meubles une fois de plus.
01:18Et ce qui est intéressant, je trouve, c'est que c'est un film qui tombe à pic, en fait,
01:22qui arrive à capter un certain air du temps,
01:24puisque, ben voilà, on est dans un moment où on vient de vivre une canicule historique cet été.
01:29Il y a eu le glissement de terrain terrible au Népal il y a quelques semaines.
01:31On est en train de parler tous les jours aux informations de la hausse des prix du pétrole.
01:35Et donc, il va amalgamer comme ça tous ces éléments de l'époque pour en produire une satire à gros
01:40traits.
01:41– L'air Bush, c'était vraiment l'air béni de la comédie potache.
01:45Est-ce que l'air Trump et l'air béni de la satire ou au contraire la grippe ?
01:49– Ben non, justement, moi je dirais que le film ne tombe pas du tout à pic, il tombe vraiment
01:53à plat.
01:54– Dans ces sujets, en fait, il manipule des événements contemporains.
01:56– Oui, bien sûr, mais précisément parce que ce sont des événements contemporains
01:59et parce qu'on vit déjà à un stade avancé de la farce.
02:03C'est-à-dire que le carnaval, maintenant, c'est notre régime général.
02:06C'est la réalité, elle est devenue tellement outrancière,
02:08notamment en ce qui se passe au Outre-Atlantique
02:10et les personnages qui dirigent aujourd'hui les Etats-Unis.
02:13– Tu veux dire que la réalité dépasse la farce sinistre ?
02:16– C'est-à-dire qu'elle arrive à peu près au même niveau.
02:18Les personnages tels qu'ils sont représentés dans Digger,
02:21ils ne font que redoubler une réalité qu'on connaît déjà
02:23et qui est de toute façon carnavalesque.
02:25Moi, je crois qu'il y a un vrai problème,
02:27mais je trouve que ça dépasse d'ailleurs le cas de ce film
02:29que je trouve par ailleurs très mauvais.
02:30Mais vraiment, je pense qu'il y a un vrai problème sur la catharsis.
02:34Qu'est-ce qu'on fait aujourd'hui pour soulager
02:36ou pour faire réfléchir les gens sur la réalité ?
02:39– Notamment la question du changement humain.
02:40– Justement, il…
02:41– Là, il essaie d'en rire.
02:42– Il essaie, alors on peut contester le résultat,
02:45mais justement, par rapport à ça,
02:47je pense qu'il en est très conscient.
02:48Et le choix qui fait, et qui fait que le film,
02:50parfois, est irritant, c'est le sur-régime.
02:53C'est-à-dire que tout est…
02:54Comme ce qu'il raconte, c'est déjà…
02:56– En même temps, c'est son style, le sur-régime.
02:57– Oui, mais le sur-régime dans la satire.
03:00– Tu aimes bien Nolan.
03:01– Là, c'est le sur-régime dans la satire.
03:03On avait le sur-régime dans Bardot,
03:04qui était un peu son 8,5, son précédent film,
03:07où c'était vraiment le créateur face à son univers et tout ça.
03:11Là, on est plutôt, j'allais dire,
03:14dans une sorte de docteur Follamour.
03:15C'est une sorte de…
03:16– C'est docteur Follamour en contre d'Air Will Be Blood.
03:19– D'ailleurs, le film se mesure à des références de cinéma
03:21qui rendent presque intimidant le projet.
03:23C'est pour ça que je ne tomberai pas dessus
03:24de la même façon qu'Arthur et Lucille.
03:26Là où je vais aller être dans le sens de Philippe,
03:28mais de manière un tout petit peu plus nuancée,
03:30c'est que le sur-régime, c'est à la fois le style d'Ignar et tout,
03:32je suis totalement d'accord,
03:33mais c'est aussi le style de Tom Cruise.
03:34Or, il y a une vraie différence entre Tom Cruise et Ignar et tout,
03:36c'est que Tom Cruise avait déjà réussi,
03:38dans ce sur-régime, à être drôle.
03:40– Dans Tonnerre sous les Tropiques, par exemple.
03:41– Dans Magnolia, dans Tonnerre sous les Tropiques.
03:42– Oui, mais Magnolia, par exemple, c'était un petit rôle.
03:45Tonnerre sous les Tropiques, c'était un film corral.
03:46– C'est une extrapolation de Tonnerre sous les Tropiques.
03:47– Là, il est tout le temps là.
03:49Donc, on a quand même 2h10 de Magnolia.
03:52– Est-ce que ça a vocation, il y a une interrogation dans le film,
03:54est-ce que ça a vocation à être une comédie ?
03:56Est-ce que c'est une farce ? Est-ce que c'est une tragédie ?
03:59– Le fait même que le film mette en scène en permanence,
04:01parce qu'on ne peut pas le dire, mais il y a une question,
04:02il y a du relief, il y a des twists.
04:04Donc, c'est un film qui pense à ce qu'il est en permanence.
04:06Moi, j'ai une très grande méfiance pour ces formes-là.
04:09Je pense qu'il faut toujours s'en méfier,
04:10parce que ça veut dire qu'on ne sait pas ce qu'on est en train de faire.
04:13Donc, on fait de la rhétorique.
04:15On rajoute des niveaux de compréhension
04:17pour essayer de faire croire qu'on est en train de penser quelque chose.
04:19– Oui, et c'est un film qui théorise la propre impasse, en fait.
04:22– Et qui ne me dit strictement rien.
04:23– Et qui dit, je ne vous dis rien et je suis impuissant à le dire.
04:26– Exactement, et c'est très déprimant.
04:27– On a une espèce de miroir contre miroir,
04:29et au bout d'un moment, le film dialogue tout seul.
04:30– Mais c'est pour ça que moi, je rebondirais volontiers sur…
04:32Tu dis le film pense ça, je dirais même que le film compense, en fait.
04:35Le fait que ce qu'il n'arrive pas à faire, et il le dit, c'est à être drôle.
04:38Et ça, ce n'est pas la faute de Tom Cruise, et c'est là que je le sauve.
04:40– Est-ce que ce n'est pas fait exprès ?
04:41– Non, non, justement non.
04:42Parce qu'il dit que pour qu'une satire fonctionne,
04:44et il utilise le mot satire, pour qu'une satire nous soulage,
04:47il faut qu'elle soit drôle et qu'elle nous libère de ses toxines.
04:49Or, moi, je trouve que Tom Cruise arrive à le faire.
04:51Je trouve que le film de Tom Cruise est réussi.
04:52Notamment dans une très, très belle scène de Parlement,
04:54où il s'adresse à toute l'Europe.
04:56Ah si, la performance est incroyable, et surtout le discours n'est pas…
04:59– Mais en plus, on les attend.
05:01– C'est une grande performance baroque, quand même.
05:04– C'est une grande performance, mais c'est une performance.
05:05On peut préférer des acteurs qui sont sans performance.
05:08Alors la question est, est-ce que cette performance va lui donner l'Oscar ?
05:11– L'Oscar du meilleur acteur, qui l'attend depuis 40 ans.
05:14– En tout cas, la scène, le cri, je veux un Oscar,
05:16et c'est un peu pour ça qu'elle nous laisse en dehors.
05:17– C'est absurde qu'il ait l'Oscar pour ce film,
05:19où honnêtement, au bout de…
05:21Après passer le premier quart d'heure,
05:23on oublie totalement que c'est Tom Cruise.
05:25Moi, ça ne m'intéresse plus, au bout d'un quart d'heure.
05:27– Je vous trouve supra dur.
05:30– Parce que par exemple, quand DiCaprio fait une performance
05:33chez Hilarie Tew,
05:36là, ça devient passionnant,
05:37parce que derrière, il y a un personnage auquel on croit.
05:39Là, le personnage est trop caricatural,
05:41il est trop dans la satire.
05:43Donc le film, à tout moment,
05:45moi je le vois, m'intéresse,
05:46parce que c'est une ambition folle, c'est un vrai projet.
05:49Il y a quand même des images dans ce film
05:51qu'on ne verra pas le reste de l'année.
05:53– C'est Loubeski, chef opérateur,
05:55qui était sur The Revenant aussi.
05:57C'est en vista-vision, il y a quand même des tableaux fous.
05:59– Et puis l'anxiété qui arrive parfaitement à saisir.
06:02Pardon, on en sort d'une année de canicule
06:03où on est en train de complètement flipper
06:04autour de ce qui peut nous arriver.
06:06Le film n'est pas si en retard que ça
06:07par rapport à l'objet de sa satire.
06:08– Au contraire, il est en avance.
06:09Il faut bien comprendre qu'il a été écrit trois ans avant
06:11et qu'il y a par exemple des scènes
06:13comme par exemple faire venir l'évangéliste
06:15à la Maison-Blanche.
06:17Je veux dire, quand il écrit ça,
06:19il écrit ça il y a trois ans
06:20et il y a six mois on a vu ça.
06:21– Et il joue sur le rapport au temps dans le film,
06:24ce qui n'est pas inintéressant.
06:25Un dernier mot très court sur le chat.
06:28– Sur le chat ?
06:29C'est peut-être un des éléments à sauver
06:30à la rigueur du film.
06:31C'est un animatronique complètement déglingué,
06:33toujours à deux doigts de la mort.
06:34Et c'est vrai que pendant les premières minutes
06:36où Tom Cruise joue avec,
06:37il y a quelque chose d'un peu morbide
06:39qui dit bien l'horizon du film,
06:41de raconter le pourrissement de notre civilisation.
06:43– Et c'est intéressant ce décalage
06:45qu'il y a le tout début
06:46où on se dit mais ce chat il y a quelque chose
06:48et on voit dans le décor
06:50énormément de petits trucs
06:52qui paraissent décalés.
06:53Et ça c'est assez passionnant.
06:55– De relier l'état de décrépitude des corps
06:58avec cette volonté de tout détruire,
07:00c'est pas mal.
07:01– Oui mais il ne faudrait pas que ça en fasse un film
07:02qui est lui-même mort
07:03parce qu'il y a vraiment quelque chose de mort dans ce film.
07:05– Sous-titrage