- il y a 8 heures
Les chroniqueurs du Cercle débattent autour d'un film sortant en salles ou en diffusion sur CANAL+
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00:01Automne 1940, Henri Marre, l'arrière-grand-père du réalisateur, débarque à Vichy avec une ambition, redresser la France avec
00:08un essai de management moderne, Notre Salut, qui donne son titre au fil.
00:12Emmanuel Marre, le co-réalisateur de Rien à foutre, fait un film pop ultra contemporain sur un homme qui rêvait
00:18d'un grand destin. Il s'est trompé sur tout, Lucille.
00:21Oui, je ne sais même pas s'il rêve vraiment d'un grand destin, ce personnage. C'est un personnage
00:26qui est très moyen. Et ça, déjà, c'est très intéressant parce qu'on est dans un film qui parle
00:30d'une période qui a été ultra poncée par la fiction, par le cinéma, mais aussi par la littérature et
00:34surtout ces dernières années.
00:36Et on assiste à quelque chose qu'on n'a jamais vu. C'est vraiment complètement inédit. Donc, c'est
00:40un personnage pas très intéressant, apparemment, puisque c'est un personnage un peu médiocre qui, en effet, a écrit un
00:45livre auquel personne ne s'intéresse vraiment,
00:48qui veut être du côté des gagnants. Il est dans la France de 1940. Il choisit un cheval et il
00:53choisit le cheval de la collaboration. Et il se retrouve même pas vraiment en haut.
00:57C'est-à-dire qu'il ne voit pas vraiment Pétain ou alors de loin. Et puis, il ne voit
01:00pas vraiment des grands nazis. Il en voit quelques-uns, un peu en local, disons.
01:05Mais, en tout cas, il se met à travailler dans l'administration de la collaboration, dans une petite ville. Il
01:11est à la tête de ce qui gère le chômage et le travail, l'attribution du travail.
01:16Et le tout dans une forme qui, elle-même, est relativement inédite, puisqu'on y parle à peu près comme
01:23là, on parle autour de ce plateau, à peu près comme on parle dans un comité de direction ou dans
01:27un cabinet de consultants.
01:28Voilà, c'est exactement ce type de langage-là qu'on utilise. Et c'est filmé un peu à la
01:32manière, souvent, on va le voir dans l'extrait que j'ai rapporté, qui est un peu faux documentaire.
01:36On a beaucoup dit, au moment de Cannes, que ça ressemblait à la série The Office, qui est un faux
01:41documentaire, où c'est pas mal à l'épaule, il y a des moments qu'on imagine, ou en tout
01:45cas qui sont joués un peu comme de l'impro.
01:47C'est joué comme ça. Et ça crée un effet de collage saisissant. C'est-à-dire qu'on a
01:52l'impression que ces gens, on les connaît.
01:54T'as refusé la francisque. Ah oui, enfin, j'ai refusé la francisque. C'est pas une légion d'honneur,
01:59Henri, la francisque.
02:00T'as refusé la francisque. Je sais pas, c'est un honneur. Non, non, c'est pas un honneur.
02:04C'est important qu'on entretienne des bons rapports avec lui, quand même. Oui, mais pour moi, c'est un
02:07côté un peu féodal, vous voyez.
02:09Donc, en tout cas, ce que je peux vous dire, c'est que je le ressens pleinement, là. Bon, on
02:13va passer à la photo.
02:14On va faire attention quand même. On va passer à la photo. On passe à la photo, s'il vous
02:19plaît.
02:20On va vous placer en ligne. Il est où, Paul?
02:24Ah, Paul. Il est là. Quatre, c'est parfait.
02:27Josée, vous nous dites si ça rentre? Je vais vous dire ça, tout de suite.
02:31Alors, pas les mains dans les poches. Vous ne rentrez pas dans le cadre, il faudra vous resserrer, s'il
02:35vous plaît.
02:36Bon, ben alors, Edouard, Paul, vous vous mettez derrière. On va se resserre un petit peu en bloc.
02:42Très bien. Tout le monde est bon? C'est beaucoup mieux. C'est beaucoup mieux. Ne bougez plus.
02:47Un sourire. On va la mettre dans nos bureaux. Voilà.
02:53Toc, super. Ben, ça, c'est... Ça sera pour nous. Ça sera souvenir.
03:00Parfait. C'est bon pour vous? C'est très bien.
03:02Merci beaucoup, Josée. Merci à tous.
03:04Voilà, ça, c'est du burlesque qui fonctionne. Bon, c'est du burlesque un peu triste.
03:07C'est Sandrine Blanc, oui, qui joue l'arrière-grand-mère et qui est merveilleuse.
03:12Et on peut dire que c'est une mise en abyme de tout le film. C'est-à-dire qu
03:14'au début, il s'est bien mis en ligne, il est bien là où il faut.
03:18Et finalement, au moment de la photo, il se retrouve derrière et on ne le voit plus.
03:21Il est quand même au milieu.
03:22Il est au milieu, mais on ne le voit pas. Il est complètement effacé.
03:26Et Sandrine Blanc, un mot quand même pour Sandrine Blanc qui joue sa femme et qui est assez extraordinaire.
03:30C'est peut-être la vraie héroïne du film à la fin quand on y repense.
03:35Il y a un côté zone d'intérêt, Adrien, en fait, oui, avec les petits bourgeois français, les petits fonctionnaires
03:40français.
03:41Tu trouves qu'il y a ça ? Parce qu'on parlait de The Office. Il y a un côté
03:43zone d'intérêt.
03:44Je vois plus le côté The Office que zone d'intérêt, notamment par la modestie de la forme et la
03:47très grande originalité d'avoir été chercher quand même une approche très décalée par rapport au sujet.
03:51Et vraiment, je suis assez peiné devant ce film.
03:53Peiné ?
03:54Oui, peiné.
03:55Attention, je ne pourrais pas les retenir, Adrien.
03:57Fais attention, pèse tes mots.
03:59Pourquoi peiné ?
04:00Je rigole, je rigole.
04:01Pourquoi peiné ?
04:02Pourquoi peiné ? Parce qu'en fait, je reconnais complètement l'originalité que mes camarades y voient.
04:06Je suis totalement d'accord avec les intentions.
04:07J'étais hyper... J'étais fasciné par le film pendant 20 minutes.
04:10Et justement, ce côté The Office, cette promesse de décalage constant.
04:14Et en fait, elle est assez vite.
04:15Au bout de 20-30 minutes, je réalise que cette promesse est complètement manquée par un esprit de sérieux de
04:21plomb, en fait, qui mine.
04:23L'esprit de sérieux ?
04:23Ah oui, il y a beaucoup d'humour.
04:25Ah ben non, justement.
04:26Je trouve que le film est beaucoup plus sérieux que sa promesse d'humour.
04:28Sur le terrain de la dérision, il n'y arrive jamais.
04:31Mais non, en fait, il y a une scène qui est formidable, par exemple, dans laquelle Henri Marr prépare l
04:36'arrivée du maréchal Pétain dans son commissariat à la lutte contre le chômage.
04:39Et il a peur que ses équipes ne disent pas assez fort « Vive le maréchal, vive la France ».
04:43Et il leur fait répéter en criant.
04:45Il y a une espèce d'absurdité triste, un peu comme tu l'as dit, mais qui crée un effet
04:49commis.
04:50Il y a une absurdité qui se voit pendant 20 minutes, exactement comme sur son film précédent, qui était «
04:53Rien à foutre ».
04:54Il faut qu'il y a un esprit sérieux, il arrive à nous rire.
04:56Avec Julien Lecouze.
04:57Avec Julien Lecouze, il ne fait que répéter les mêmes motifs qu'il a placés sur son film.
05:02Et d'ailleurs, je l'adorais comme court-métragiste, moi, Emmanuel Marr.
05:04Et j'ai beaucoup trop de respect pour le court-métragiste excellent qui était sur une demi-heure,
05:07pour ne pas constater que sur la durée, ça ne tient pas.
05:10Le personnage, il évolue énormément.
05:12Ben non, ben non, c'est tout le projet de film.
05:14Ben si, il y a quand même une trajectoire.
05:16Il y a une trajectoire qui est celle de l'histoire, mais pas celle du personnage.
05:18Mais si, bien sûr.
05:18Ben si, il y a le délitement de son couple, par exemple.
05:20C'est que justement, à l'intérieur de l'histoire, lui, sa trajectoire, elle reste non seulement modeste, mais médiocre.
05:27Évidemment, vu que c'est un film sur la médiocrité, on s'attend à une élévation.
05:32C'est un coup « Rise and Fall ».
05:34C'est ça qui est passionnant.
05:35On se dit qu'il va monter, et puis qu'il va...
05:38Et en fait, il n'arrive jamais à monter.
05:39Mais c'est un vrai parcours.
05:41Mais donc, ça n'est pas passionnant, Philippe.
05:43C'est ça le problème.
05:43Ce que je reproche, c'est que ça n'est pas passionnant.
05:45Ben si.
05:46Sur le terrain des intentions, je le trouve brillant.
05:47Attends, moi, je revois le film carrément une deuxième fois, pour mieux savourer à quel moment on est constamment en
05:54décalage.
05:54On ne sait pas du tout, d'une scène à l'autre, ce qui va se passer.
05:56On ne sait pas ce qui va se passer.
05:57Il y a une sorte de dérèglement émotionnel.
05:58Moi, c'est ce que je demande au cinéma.
05:59Vous ne trouvez pas ?
06:00Je suis totalement surpris tout le temps.
06:01Je vais vous dire ce que je lui reproche, moi.
06:03Je trouve que son projet central, c'est de déjouer les académismes de son genre, le film d'histoire.
06:07Le problème, c'est qu'il n'est pas académique, mais qu'il est quand même parsemé d'académismes
06:11qui sont ceux d'un autre cinéma, qu'est le cinéma de recherche et du film d'auteur.
06:14Et ça, je le vois partout.
06:15J'ai l'impression, pardon, qu'il ne me pense quelque chose qui tourne en route.
06:18Il n'y a aucun film qui ressemble à aucun autre.
06:19Je suis d'accord.
06:20Il y a un côté.
06:21Mais ça ne tient qu'une d'une heure.
06:21Donc, ça ne peut pas être un académisme.
06:22Un académisme reprend des codes et des clichés.
06:28Tu as réveillé l'ogre.
06:31Il travaille sur une matière autobiographique, donc les échanges de ses arrières-grands-parents.
06:37Effectivement, il y a un dérèglement émotionnel que je trouve intéressant en tant que spectateur.
06:41Je ne sais pas si vous avez ressenti la même chose.
06:42On se met à pleurer devant les archives de l'arrivée triomphante de Pétain à Limoges
06:48parce qu'il y a cette musique « Live is life ».
06:50On se met à rire sur une blague d'un SS qui dit « Oh, l'administration française, c'est
06:54compliqué ».
06:55Je trouve qu'il arrive à nous dérégler.
06:56Je ne sais pas comment vous le ressentez.
06:57Je suis complètement d'accord avec toi parce que, justement, ce qu'il parvient à faire,
07:01c'est nous téléporter dans un présent, débarrassé de la conscience, de la fin de l'histoire,
07:06de l'issue de la collaboration.
07:09Et donc, on se retrouve comme les personnages, en fait, dans une instantanéité
07:12et à se dire « Mais comment, moi, je me positionne par rapport à ça ? »
07:15Et puis, tu l'as dit, il y a cette séquence des images d'archives de l'arrivée de Pétain
07:19à Limoges
07:19qui est au son de « Live is life » du groupe Opus.
07:22Et ça crée comme ça aussi un décalage parce que la ferveur, le côté tubesque de cette musique,
07:27ça nous met bien plus que de simples images d'archives
07:30ou une reconstitution baroque, académique dans la migration des deux ans.
07:35Tu as dit « Gratuit », Adrien !
07:37C'est comme l'idée de mettre « Popcorn », le tube des années 70 dans une soirée mondaine.
07:44C'est un décalage facile.
07:45D'où d'un coup, on va danser, mais non, Lucine !
07:48Laissez parler, Lucine !
07:50Ça n'a pas marché sûrement, en tout cas.
07:51T'as tout d'un coup une jubilation de la danse.
07:52Ça aurait été gratuit s'il avait mis un tube du moment sur de l'archive.
07:56Là, il y en a eu un côté pompier.
07:57Ah, du moment, non, d'accord, oui, d'accord.
07:59Mais justement, précisément, ce qu'il fait, c'est qu'il décale.
08:02Et le dérèglement, c'est exactement ça que ça produit.
08:04Et je suis très d'accord avec ce que tu disais.
08:05Ce que tu disais, ça nous met le nez, comme le personnage, dans le guidon de l'histoire.
08:09Et là, il y a ton travail avec Soine Arleau, dont il faut quand même parler.
08:12Et l'excellent Soine Arleau, c'est pour ça que je suis né.
08:13Soine Arleau a beaucoup parlé du travail presque d'improvisation.
08:16C'est-à-dire qu'il lui dit, là, t'es avec un groupe d'énarques et tout ça.
08:19Tu dois essayer de t'imposer avec ton bouquin.
08:21Mais il a été dire aux acteurs qui font les énarques,
08:24vous n'avez pas trop envie de discuter avec lui.
08:26Et donc, il y a un côté où le personnage lui-même est paumé,
08:29qui renvoie comment l'acteur peut être paumé,
08:32comme le personnage est paumé face à l'histoire.
08:34C'est-à-dire que jamais l'acteur joue un personnage qui connaît la fin de l'histoire.
08:40C'est ça qui est très intéressant.
08:41Il dit que c'était improvisé ou pas ?
08:42Il y avait des grands passages improvisés ou pas ?
08:44Oui, oui, il y a des passages en partie improvisés.
08:46Il y a un côté technique de théâtre de plateau.
08:48D'ailleurs, ça ressemble beaucoup à un certain théâtre contemporain
08:50qu'on voit aujourd'hui, et c'est plutôt à son honneur,
08:52ce travail de mettre les personnages en situation.
08:55Mais ça nécessite d'un décès, de répétition,
08:58et après, il y a une partie d'improvisé sur le plateau,
09:00mais très serré, autour d'un canevas très précis.
09:03Il y a une vraie tendance des films sur la collaboration.
09:07Cette année, on a eu Rayon et des ombres,
09:09il va y avoir Moulin, il y a eu De Gaulle.
09:11Ça, c'est un peu le trublion, le pirate de la bande.
09:15Oui, là, c'est évident.
09:16C'est-à-dire qu'il n'est même pas vraiment comparable.
09:18Quand on était à Cannes, c'était assez spectaculaire
09:20puisque tous ces films se sont trouvés à être programmés à peu près.
09:23Ce qui est très intéressant, c'est de voir Cobb Digger,
09:25finalement, que c'est des films qui renvoient aussi à l'actualité.
09:28C'est aussi un moment où on regarde vers l'occupation, à se demander…
09:33Oui, sauf que Digger ne nous sert strictement à rien pour penser l'actualité,
09:36alors que ça, c'est un recours.
09:37Oui, mais c'est fait pour, c'est fait pour.
09:38Après, c'est réussi ou c'est pas réussi.
09:39L'endroit où il le fait le mieux, selon moi,
09:41mais c'est pour ça qu'il n'avait pas besoin de tous ces effets de style,
09:42c'est sur les mots, c'est sur le choix des mots.
09:44C'est montrer comment le choix des mots suffit déjà, en fait, à se corrompre.
09:47Il y a notamment une très, très belle scène
09:48où il décide de parler de ramassage plutôt que de raf.
09:53Et là, la scène est très belle, elle est très bien.
09:54Je retrouve le Emmanuel Marre des courts-métrages que j'adorais.
09:57Je ne crois pas que vous reviendrez à vous.
09:59C'est la plus belle phrase de Paulette Marre à son époux.