00:00C'est la même époque. Donc là, c'est une personne qui nous écoute régulièrement et qui me dit
00:03« Je fus pensionnaire dans ce lycée à 17 ans. Nous dormions à 60 dans un dortoir sans cloison. »
00:08Parce que c'était interne Louis-le-Grand. C'était les meilleurs élèves de la République.
00:1160 dans un dortoir sans cloison.
00:14La nourriture était infecte.
00:16Une douche tous les huit jours.
00:18On est en 1958.
00:20Il nous était interdit de sortir de l'établissement en dehors des week-ends.
00:23Nul ne se plaignait car nous n'étions pas là pour passer des vacances,
00:27mais pour réussir des concours basés sur le seul mérite.
00:30Et cette personne qui parle, effectivement, n'était pas parmi les plus favorisées sur le plan financier.
00:35Loin de là.
00:37C'est-à-dire des facultés naturelles.
00:39Quelle horreur démultipliée par la volonté et le travail.
00:41Qu'est-à-coup, dit-il en s'amusant.
00:43Les détails me reviennent en mémoire.
00:45Malgré les 12 heures de travail par jour, certains poursuivaient à la lueur de la lampe électrique sous les draps.
00:50Nos blouses grises, uniformes obligatoires, étaient d'une saleté repoussante.
00:54Une sorte d'emplème de notre détachement à l'égard de la vie quotidienne.
00:57Tous les mois, permission de sortie exceptionnelle.
00:59Une seule destination autorisée, le palais de Chaillot.
01:02C'est-à-dire le TNP, Théâtre National Populaire de Jean Villard et Gérard Philippe.
01:06J'ai vu le prince de Hombourg, dit-il.
01:08Où les élèves des classes préparatoires côtoyaient les comités d'entreprise de la CGT venus de banlieue par autobus entier.
01:14Toute une époque.
01:15J'oubliais le plus important, les modestes colis de nourriture envoyés de nos provinces par nos mères, reçus comme des
01:21dons du ciel.
01:22Un autre monde, vous dis-je.
01:24Et nous, on a trouvé une petite archive à Louis-le-Grand, on est en 63.
01:29Écoutez ces jeunes, alors c'est que des hommes, manifestement, à l'époque, je ne sais pas s'il y
01:33avait des femmes dans la promotion.
01:35Et alors, Louis-le-Grand, c'est le haut du panier des gens qui ont préparé dans Malsup, etc.
01:42Écoutez ces témoignages, on est en 63.
01:44Il est difficile de rentrer en tour, à Louis-le-Grand ?
01:48C'est assez difficile, oui.
01:49Oui.
01:50Le niveau est fort.
01:51C'est-à-dire ?
01:52C'est-à-dire ?
01:53Difficile comment ? Que possible ?
01:55Il faut avoir des antécédents assez importants.
02:00Vous pouvez me préciser ces antécédents ?
02:02Eh bien, par exemple, pour ma part, je devais être quant à lui, c'est-à-dire que je devais
02:07avoir reçu le premier écrit, le premier oral.
02:10Un polytechnique ?
02:11Un polytechnique, oui.
02:12Vous êtes venu de l'école ?
02:14Je venais du lycée Lacanale.
02:16Et pourquoi avez-vous choisi de l'école ?
02:18C'est-à-dire, c'était par un souci de réussir, enfin, si on est placé plus près des conditions
02:25du concours, peut-être, que dans un autre lycée.
02:27Je crois que le niveau moyen des élèves est nettement supérieur.
02:32Alors, il y a une course, évidemment, au résultat, étant donné qu'on a un concours à la fin de
02:35l'année, qui nous entraîne à travailler.
02:39C'est une lutte perpétuelle, en somme, ce qu'il n'y avait pas nécessairement à Rennes.
02:42Pour ce qui est des gens qu'on retrouve, le fait que ce sont des gens, les meilleurs élèves, ou
02:50quelques-uns des meilleurs élèves, contribue à leur donner de l'intérêt.
02:55Et à l'esprit différent ?
02:58Oui, je crois, oui.
02:59Oui, de quelle manière ? On est plus informé, les choses ?
03:04Oui, peut-être aussi avec des préoccupations plus communes, dans la mesure où nous avons des connaissances à peu près
03:14semblables, et des ambitions et des intérêts à peu près communes.
03:18Le fait que nous habitons dans le quartier latin, peut-être, qui donne l'esprit un peu plus étudiantel, en
03:23quelque sorte.
03:24Ce qui est extraordinaire, c'est que tous ces gens, en 18 ans, d'abord, on dirait qu'ils en
03:27ont 30.
03:28Non, mais il y a une esthétique sociale, ils sont tous que sumés et cravatés, ce qu'on ne voit
03:31plus aujourd'hui.
03:31Ah oui, ça, c'est sûr qu'ils n'ont pas...
03:33Non, mais c'est un peu pratique de la décadence de la société.
03:35Mais tout fait sens, vous avez raison, les baskets, le jogging, la capuche...
03:40Ça, c'est récent, ma génération...
03:41Les Chinois étaient tous en survêtement, c'est un uniforme.
03:45Oui, mais c'est un uniforme.
03:46Ils étaient tous en survêtement.
03:47Oui, mais c'est un uniforme, oui.
03:49Bon, en tout cas, là, vous avez raison, mais ils font tous beaucoup plus vieux.
03:53Vous avez remarqué que, dans le précédent témoignage, le monsieur a employé un mot « mérite ».
03:58C'est-à-dire, c'est le mérite personnel.
04:00Bien sûr, c'est une notion qui vient du classicisme français et qui a gouverné, au fond, toute l'éducation
04:06du XIXe au XXe siècle, jusqu'à à peu près 68.
04:10Après, la question du mérite personnel était perçue comme défavorisante, discriminatoire, voire fasciste, tout ce que vous voulez, et on
04:18en est arrivé au point où on en est.
04:19Non, mais moi, ce qui m'a frappé, c'est la CGT qui emmène les gamins au théâtre.
04:23Il y a eu une époque, la gauche poussait les gamins à s'instruire, là, la gauche les pousse à
04:28incendier leur lycée.
04:29Je trouve qu'il y a une métamorphose, et pas dans le bon sens.
04:32Ah oui, mais alors là, je suis étonné que vous soyez étonné, si je veux dire, parce que vous avez
04:35joué au football,
04:37et moi, j'ai eu beaucoup d'entraîneurs qui étaient très engagés à gauche, et il y avait beaucoup, les
04:42communistes étaient très présents.
04:44Les communistes, ils, comment dire, ils encourageaient à faire du sport, ils les trouvaient dans les bénévoles,
04:49il y avait une grosse culture, il y avait une exigence de lire, etc.
04:53C'était un des drames de la France.
04:55Ça, c'est les années 60, hein.
04:57Le drame, un des drames de la France, c'est que le communisme a été remplacé par l'islamisme.
05:02Le communisme municipal a été remplacé par l'islamisme municipal.
05:06Des gens, alors évidemment, c'était orienté, mais des communistes poussés vers la culture.
05:10Les communistes islamistes, non, et l'extrême-gauche, non.
05:12Ils veulent au contraire détruire la culture.
05:14Bien sûr.
05:14Non, non, mais il y avait même une dimension, parfois, sportive à travers le communisme.
05:20Par exemple, je jouais dans un club où le collectif, c'est presque politique.
05:25C'est-à-dire qu'on est ensemble, et c'est un jeu collectif.
05:29Il y avait Miroir du football, c'était d'obédience communiste,
05:33qui insistait beaucoup sur le collectif dans le football.
05:35Il y avait deux équipes.
05:37Mais bien sûr, évidemment, et je vous ai dit 50 fois l'anecdote,
05:41Jean-Claude Soudot, pour lui, le plus beau but du monde,
05:44c'est de rentrer avec le ballon dans le but.
05:47Dans le but.
05:48Encore une passe, encore une passe, encore une passe.
05:50Et il me disait, les Allemands, ils tirent de loin.
05:52Genre, c'est même pas un but.
05:54L'une des passes.
05:56C'est une conception culturelle, intellectuelle, politique du football.
06:01On est très en retard. Il est 10h28. À tout de suite.
06:04L'heure des pros.
06:059h.