00:00Bienvenue à l'heure des livres, David Frèche.
00:02Alors, vous êtes à l'origine un entrepreneur franco-britannique,
00:07féru de littérature, puisque vous avez ouvert une librairie,
00:12vous avez créé un prix littéraire, le prix Isus,
00:15et vous publiez aujourd'hui votre deuxième roman,
00:17Les Souvenirs inachevés, un livre qui est publié aux éditions du Rocher,
00:21un livre où il est question de changement de vie,
00:24de quête de sens, de transhumance,
00:29qui change de votre premier roman dans lequel vous enquêtiez
00:33sur la mort de votre grand-père, assassiné par le FLN en 1957.
00:37Alors, pourquoi soudain cet intérêt pour,
00:41parce qu'on développera, pour finalement ce métier de berger
00:45qui est l'un des plus vieux métiers du monde,
00:49et qui semble tellement loin de votre monde ?
00:52Alors, la première raison, c'est sûrement la plus forte,
00:57c'est qu'il y a une partie qui est autobiographique.
01:00Vous allez vous le demander après, mais on le sent.
01:02Donc, désolé de précéder.
01:04Et donc, en fait, cette partie de l'histoire,
01:07c'est-à-dire cet homme qui a passé des étés enfants,
01:10alors qu'on dit des étés enfants,
01:11c'est-à-dire que les parents avaient une maison en Provence,
01:14et le personnage principal passait ses après-midi avec un berger,
01:18et j'ai connu ça exactement.
01:20Et ça m'a intéressé de me rendre compte, en fait,
01:22que je pense que c'est le cas pour beaucoup d'espaces dans notre pays
01:28qui ont été marqués, qui ont été des terres pastorales,
01:31qui, petit à petit, pour des raisons liées à la modernité, ont disparu.
01:35Et il y avait à la fois ce côté biographique,
01:37de me reconnecter avec ce que moi, j'avais vécu enfant,
01:42ce métier de berger qui m'a toujours, en fait, fasciné.
01:44C'est-à-dire que je me rappelle, enfant, à 6-7 ans,
01:46les copains voulaient être pompiers, médecins.
01:49Moi, je voulais être berger.
01:50Ça m'est toujours resté.
01:51Et je pense qu'on aura l'occasion d'en parler aussi,
01:53mais petit à petit, en faisant mes recherches,
01:56et même, je l'ai assez senti,
01:58les bergers sont au carrefour de tout,
02:01des religions monothéistes.
02:03À chaque fois qu'il y a une grande aventure humaine,
02:05de l'esprit, des lettres, il y a un berger derrière.
02:08Et donc, j'ai eu envie de dire beaucoup de choses.
02:11Je pense que l'un des thèmes principaux est celui de la beauté.
02:14Et j'avais très, très envie, dans ce cadre-là,
02:18de parler du pastoralisme, de la transhumance.
02:21Alors, pour ce faire, ce que vous dites tout à la fin,
02:24visiblement, vous avez vécu ces transhumances.
02:28Vous avez, pendant combien de temps,
02:30vous vous êtes vraiment mis dans les conditions de vie d'un berger ?
02:35Vous en avez suivi ?
02:37Oui.
02:38Pour moi, c'est dans ma forme d'écriture
02:40où la non-fiction précède,
02:44où elle succède à l'écriture.
02:45Mais pour mon premier livre,
02:47c'était une histoire qui était très, très proche de la réalité.
02:50C'était quasiment un récit,
02:51même si c'était un roman.
02:53Et pour celui-ci, en partant de cette histoire vraie
02:58d'un homme proche des milieux pastoraux,
03:01j'ai tenu à aller au plus proche du réel.
03:02Je ne suis pas un berger.
03:04Ce n'est pas un traité d'agriculture.
03:06Mais par contre, c'est un sujet qui m'a beaucoup intéressé.
03:09Et en fait, j'étais dans la peau d'un novice
03:13qui passe du temps avec des bergers.
03:14Et j'ai effectué plusieurs transhumances,
03:16dont une, même après la fin,
03:20une fois que j'avais écrit ce livre,
03:22avec une jeune bergère qui s'appelle Mathilde
03:24et qui effectue l'une des plus longues transhumances de France,
03:27plus de 250 kilomètres au début de l'été.
03:32Alors, dans le livre,
03:33le héros, ce n'est pas vous,
03:34même si effectivement, il y a des traits communs.
03:37Il s'appelle Martin Jonas.
03:39C'est un homme d'affaires
03:41qui est assez obsédé par la réussite matérielle,
03:44qui vit dans un environnement
03:46qui est lui aussi assez obsédé par la réussite matérielle,
03:50un peu sans foi ni loi aussi.
03:53Détaché un peu de tout jusqu'au jour où
03:56il se retrouve par hasard bloqué dans une manifestation
03:59et il croise le regard d'une femme
04:02qui est là, qui manifeste avec un enfant.
04:05Et c'est cette vision qui lui fait revenir des souvenirs tout à coup
04:11et notamment ces souvenirs de ce désir,
04:15de cette attirance vers les bergers.
04:17Je suis très intéressé sur les phénomènes mémoriels,
04:21sur ce qu'est un souvenir,
04:23ce qu'est une mémoire,
04:24le titre du livre,
04:25Les souvenirs inachevés.
04:27Et moi, ce qui m'a intéressé, en fait,
04:30c'était de créer un personnage.
04:31Au-delà de ça, j'aime la dualité.
04:34D'ailleurs, je trouve que j'aime en faire quelque chose d'organique.
04:37Souvent, on me demande,
04:38mais t'es entrepreneur, t'es écrivain.
04:40Moi, je trouve que tout peut aller très bien ensemble
04:42et mes deux vies se servent.
04:45Mais par contre, c'est vrai qu'il y a une dualité.
04:46Il faut savoir ce qu'on en fait.
04:47Une dualité, ça peut créer beaucoup de violence dans une vie.
04:49Donc, j'avais envie de travailler sur un personnage dual.
04:53J'avais envie d'imaginer un personnage
04:56qui aurait été baigné de beauté,
04:58baigné d'un milieu extrêmement esthétisant.
05:00Les parents de Martin Jonas,
05:02mon personnage principal,
05:04sont des antiquaires.
05:06Et ses parents meurent quand il est très jeune.
05:08On le sait assez rapidement.
05:10Et je me suis posé la question
05:12d'un homme qui aurait pris tout ce rapport au beau
05:15et qui l'aurait recouvert d'un couvercle.
05:18Qu'est-ce qui se passe ?
05:19Qu'est-ce qui se passe dans une vie ?
05:20Est-ce que c'est possible ?
05:21Quand les choses reviennent, comment elles reviennent ?
05:23Je pense que moi, j'ai eu ça,
05:24mais d'une manière moins foudroyante.
05:27Et c'est là où on est différent avec Martin Jonas.
05:30Et lui, en fait, à la mort de ses parents,
05:33il se crée une vérité.
05:34Sa vérité à lui, c'est que tout ce qui n'est pas essentiel,
05:38les arts, la beauté, la poésie,
05:41il ne reste rien, ça nous met dans le mur.
05:42Il faut se protéger, il faut être fort,
05:45il faut gagner de l'argent.
05:46Il part comme ça dans la vie avec ses croyances
05:48et jusqu'au jour où son naissance des premiers jours,
05:52ce que lui ont transmis ses parents,
05:55ses souvenirs qui ont quelque part été achevés ou inachevés,
05:59en fonction du point de vue,
06:01il se les prend de manière violente.
06:03Et pour la première fois depuis beaucoup d'années,
06:06quand il voit cette paysanne,
06:07il a un réflexe empathique.
06:10Alors, dans cette quête, finalement,
06:13dans cette recherche du beau,
06:15justement, il s'intéresse particulièrement
06:18à un livre qui s'appelle
06:20« De la beauté des choses ».
06:22Il part à sa recherche.
06:26Alors, ce qui est intéressant,
06:27c'est que vous le disiez vous-même,
06:28il y a quelques accents autobiographiques.
06:30On retrouve un moment Saint-Tropez,
06:32ville qui vous est chère.
06:32Alors, vous écrivez « Le lieu des outrances »
06:34et « Des plus beaux matins du monde ».
06:37Le héros a des relations un peu compliquées avec sa sœur,
06:40mais qui va finalement lui faire comprendre
06:45que cette aspiration à être berger,
06:47il l'avait enfant.
06:50Est-ce qu'il y a d'autres petites passerelles autobiographiques ?
06:54Oui, il y a beaucoup de clins d'œil.
06:57Moi, la poésie est revenue frapper à la porte de ma vie
07:01il y a environ trois ans, d'une manière assez forte.
07:04J'ai créé d'ailleurs un prix de poésie à cet effet.
07:07Donc, il y a une trace poétique très, très forte dans le livre.
07:11Il y a également le rapport à la boxe,
07:14qui est l'une de mes passions.
07:17Et donc, il y a une métaphore du combat
07:19qu'on peut mener sur un ring.
07:21Il y a de longs passages sur la boxe
07:23que j'ai tenu à développer aussi.
07:26Et donc, finalement, j'ai presque envie de vous dire,
07:28je pense que ce livre,
07:29même si j'avais la volonté d'aller beaucoup plus loin
07:33dans la fiction que pour le premier,
07:35je pense que finalement, il me ressemble,
07:36il est encore plus autobiographique que le premier, finalement.
07:40Et alors, finalement, ces bergers,
07:42ces hommes et ces femmes qui vivent au rythme des transhumances,
07:46est-ce que ce ne seraient pas finalement des vigies du monde
07:49face à un monde moderne
07:53qui s'emballe et qui a peut-être perdu ses repères ?
07:57Écoutez, c'est une question que j'essaie de poser.
07:59En fait, pour moi, la question centrale de ce livre,
08:00c'est qu'est-ce qui se passe quand un homme, une femme,
08:03cesse d'habiter poétiquement le monde ?
08:05Et je ne crois pas aux solutions radicales.
08:07Enfin, j'aimerais que...
08:08Oui, vous n'allez pas tout abandonner
08:10pour aller dans les montagnes.
08:11Ce n'est pas le message du livre.
08:14D'ailleurs, il n'y a pas de thèse.
08:15C'est que des points de vue.
08:17En revanche, et là, c'est l'auteur qui parle,
08:19moi, je crois aux bulles de poésie, en fait.
08:21Que ce soit le silence qu'on peut avoir un matin dans un café,
08:24que ce soit une nage aux aurores,
08:26que ce soit même les rues de Paris.
08:28Je pense à prendre le temps pour savoir profiter
08:33de ce que j'appelle de ces petites bulles de poésie
08:35qui sont en elles-mêmes des barrières de résistance.
08:39En tout cas, merci, David Frèche.
08:42C'est à lire, ça s'appelle, c'est un très joli titre,
08:44Les souvenirs des jeunes achevés.
08:45Et c'est paru aux éditions du Rocher.
08:47Merci beaucoup.
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