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Tous les jours de la semaine, invités et chroniqueurs sont autour du micro de Pierre de Vilno pour débattre des actualités du jour.

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00:00Europe 1 Soir, 18h-20h, Pierre de Villeneuve.
00:04Toujours avec Eric Tegner et Georges Fenech, nous recevons Astrid Roucher pour son excellent conte, roman, livre sur sa vacation
00:13à l'Elysée pendant deux ans où elle a écrit les discours en partie en techno-vlangue qu'elle a
00:19essayé de corriger comme elle a pu les discours du Président.
00:24Vous représentez le Président comme un prince dans ce livre, là évidemment on est dans un conte et toute ressemblance
00:32avec qui, etc. Quel genre de personne est-il ?
00:36Moi j'avais avec lui une relation vraiment professionnelle et dans l'action et donc du coup dirigée vers la
00:41production de ses discours, pour lequel ça s'est passé très bien, selon une navette très rodée où j'envoyais
00:46mon discours à son secrétariat, qu'il lui imprimait, qu'il retravaillait, ce qui se faisait une très bonne intelligence.
00:51Donc pas beaucoup de contacts directs ?
00:53Non, très peu de contacts directs. Il faut se replacer dans une structure de cabinet, on est 52 conseillers, il
00:58y a des conseillers au fond, c'est-à-dire qu'il va y avoir monsieur Industrie, madame TPE, PME,
01:03monsieur Relations avec le Moyen-Orient, chacun a son portefeuille.
01:06Et parmi tous ces conseillers, il y a des conseillers à la forme qui sont ces conseillers discours qui ont
01:11cette place très privilégiée à la fois centrale, on est à la croisée des échanges de tous ces conseillers.
01:16On était parmi les rares conseillers en fait qui connaissaient l'intégralité du cabinet, et en même temps une place
01:20structurellement périphérique, parce que notre but c'est toujours de garder suffisamment un pied dans la société pour pouvoir voir
01:26émerger les nouvelles idées, les nouveaux penseurs, les recevoir, rencontrer les historiens en amont de chaque préparation de discours.
01:33Donc oui, c'est une relation collective, une relation de travail avec des réunions toujours à 5 ou 6 autour
01:39du président.
01:40Mais vous calculez, il savait que c'était vous, donc vous aviez quand même des échanges, vous dites dans le
01:46livre que vous avez appris à déchiffrer les hiéroglyphes au feutre bleu, c'est-à-dire que c'est sa
01:53main à lui.
01:53Et qu'est-ce que de ces hiéroglyphes ou de ces annotations plutôt du président, comment est-ce que vous
02:00les percevez, comment est-ce que vous pourriez les résumer aux auditeurs d'Europe 1 ?
02:04Est-ce que ce sont des formules qui étaient très centrées sur lui-même, ou plutôt variées, ou plutôt en
02:11fonction des discours ?
02:12Alors au fur et à mesure des années, j'anticipais beaucoup mieux ce qu'il attendait, donc en général c
02:16'était des formules assez frappantes, assez corsées, parfois des références historiques, parfois des conseils, aller étayer auprès de tel historien,
02:23auprès de tel penseur.
02:25Il y a des améliorations de rythme parfois, parfois plus courts, parfois plus longs. Je ne comprenais pas forcément pourquoi
02:32il le faisait.
02:32Et quand il disait « faites référence à un tel ou à un tel », il avait ses auteurs préférés
02:37ou ses historiens préférés ?
02:39Tant et temps il citait, je me souviens qu'il m'a rajouté du René Char une fois.
02:43C'est du Marc Bloch, certainement ?
02:46Oui, il a plusieurs fois ajouté du Marc Bloch. Il y avait des références qu'il prenait un peu moins,
02:52quand c'était trop littéraire peut-être, des références dont il était friand.
02:56Par exemple, il aimait bien en déplacement diplomatique faire référence à la culture locale, donc parfois il lui demandait d
03:00'aller creuser du côté de tel auteur, ou essayer de trouver de la poésie.
03:04C'était difficile à résumer, ça variait simplement en contexte.
03:08Dont vous présentez les choses, c'est-à-dire avec l'île Zé, qui est l'Élysée, avec les différents
03:13pôles.
03:14Et il y a même une sorte de carte comme on a dans l'île au trésor ou dans ce
03:18genre de roman au tout début.
03:21Il y a une sorte de cirque, c'est-à-dire que vous présentez ça comme un truc un peu
03:26too much,
03:26avec beaucoup de, par exemple, vous représentez du personnel qui est en train de faire l'argenterie,
03:33puis après de remettre tout cela dans des armoires.
03:36Et puis en réalité, les présidents passent et ça, ça reste.
03:38Donc il y a un côté d'éternité, puis il y a aussi beaucoup de choses qui sont là et
03:43qui ne servent pas à grand-chose.
03:44Comment est-ce que vous avez perçu ça comme un trop-plein ?
03:48Vous avez perçu ça comme quelque chose d'injuste ?
03:50Vous avez perçu ça comme quelque chose de très beau ?
03:53Quel est votre sentiment à cette ruchée ?
03:54Sur le fonctionnement interne de l'Élysée, je ne voyais pas ça comme un cirque, je voyais ça comme une
03:57ruche,
03:57avec cette idée d'un bourdonnement, mais le bourdonnement est nécessaire pour fabriquer le miel.
04:01La maison de l'Élysée, c'est une espèce de vitrine du savoir-faire français.
04:04En fait, c'est un...
04:05Donc tout est positif.
04:06Un vivier diplomatique.
04:07Alors non, tout n'est pas positif.
04:09Sur cette agitation-là du personnel de l'Élysée, c'est l'Élysée qui faisait vie de la maison,
04:12j'étais souvent admirative de ce...
04:14C'est vraiment un conservatoire du savoir-faire français.
04:15Les derniers bourdeurs, blanchisseurs, argentiers de France, on les trouve ici.
04:23L'archipelisation, c'est pour ça que j'ai pris la métaphore des îles.
04:25C'est montrer toutes ces planètes qui ne communiquent pas entre elles.
04:28Alors la métaphore de la planète a déjà été exploitée avec un talent immense dans Le Petit Prince.
04:34Et j'avais en tête cette logique du voyage à travers toutes ces îles françaises
04:39qui ne communiquent pas entre elles, qui n'ont pas le même langage,
04:41qui n'ont pas le même fonctionnement, qui n'ont pas la même temporalité,
04:43qui souvent, au mieux s'ignorent, au pire se méprisent les unes les autres.
04:47Et voilà, qu'avec cette position de plume m'a donné de fréquenter et d'arpenter.
04:52Et vous expliquez également que finalement, et c'est ce qui est fascinant,
04:56plus il y a de bruit à l'extérieur, plus c'est calme à l'intérieur, et vice-versa.
05:01C'est très frappant.
05:02Quand il y avait une crise comme les gilets jaunes ou les bonnets rouges,
05:06l'Elysée était totalement silencieux et désert.
05:08Parce que le conseiller intérieur était chez ses préfets,
05:11parce que le président était à son bureau,
05:13il y avait une espèce de silence tendu, et personne n'avait vouloir.
05:18Vous ne prenez pas ça pour une déconnexion totale de la vie ?
05:21Au contraire, c'est que les gens n'étaient pas à l'Elysée, en fait.
05:24Ils étaient soit sur le terrain, soit derrière leur téléphone.
05:25Non mais j'entends bien, mais vous dites que le président était dans son bureau,
05:27mais à s'occuper de la crise ou à s'occuper d'une autre crise ?
05:31À 3h du matin, il était dans son bureau à s'occuper de la crise.
05:33D'accord, mais il faut préciser à 3h du matin.
05:35Georges Fenech.
05:36– Une question qui me vient comme ça,
05:38on l'a souvent taxé de manière un peu péjorative,
05:42le président, d'avoir une pensée complexe.
05:45D'accord ?
05:46Est-ce que c'est un sujet qui vous a préoccupé
05:50de rendre clairement audible,
05:51notamment pour tous les archipels que vous décrivez,
05:53parce qu'il y a quand même un socle commun en France
05:55qui doit comprendre ce que dit le président,
05:58est-ce que vous avez été amené à,
06:00peut-être pas décomplexifier cette pensée,
06:02mais la rendre en tout cas audible dans les discours,
06:05par un président de la République,
06:06tout en gardant la hauteur d'un discours d'un président de la République.
06:09– C'est intéressant ce que vous dites,
06:10c'est une expression d'Edgar Morin, je crois.
06:12Complexe, ce n'est pas compliqué.
06:13Et je crois même que dans la pensée d'Edgar Morin,
06:15ce n'est pas forcément critique.
06:17– Mais il faut que ce soit clair.
06:18– Voilà, si complexe, ça veut dire la nuance,
06:20il faut bien sûr garder la nuance.
06:21Mais en fait, on constate souvent
06:23qu'avec la logique médiatique du buzz
06:26et cette espèce d'animation de l'agora,
06:28– L'instantanéité.
06:29– L'instantanéité qui va croissant,
06:31certains discours sont trop nuancés,
06:33la nuance est inaudible.
06:34Et même, c'est dramatique,
06:35mais à chaque fois que j'écrivais une phrase,
06:37il fallait que mentalement, je vérifie
06:39qu'elle ne pouvait pas être extraite de son contexte,
06:41hyperbolisée et devenir un bad buzz.
06:44Comme si la logique médiatique,
06:45même dans votre métier de plume,
06:46était intégrée.
06:48Et je devais m'en prémunir en écrivant
06:51pour vérifier que ça n'allait pas faire un effet boule de neige.
06:55– Ce que je remarque aussi,
06:57c'est que vous avez fait des graphiques.
06:58Et il y en a deux qui sont d'ailleurs assez similaires,
07:02où vous faites un graphique mathématique,
07:05où vous dites, voilà,
07:07l'efficacité d'un discours, en fait,
07:09arrive assez vite,
07:10et puis après les corrections qui sont fournies
07:12par les différents conseillers,
07:13en fait, ça stagne.
07:14Finalement, le discours n'est pas meilleur
07:16après les différentes corrections.
07:18– Non, c'est plutôt une évolution.
07:20On parle de la marginité utile,
07:22c'est la même courbe,
07:23c'est la courbe de qualité utile.
07:25C'est-à-dire que,
07:27si vous voulez faire quelque chose de sommaire,
07:28justement, et de pas très raffiné,
07:29vous pouvez faire un discours en une heure, deux heures.
07:31Et si jamais vous voulez faire quelque chose
07:32qui est 5% meilleur,
07:33c'est pas 5% de temps en plus,
07:35c'est 5 fois ou 50 fois plus long.
07:37– Mais la courbe, ça fait quand même.
07:39– Oui, mais en fait, ça change tout.
07:40Parce qu'en fait, dans ces 5%,
07:41vous avez peut-être justement
07:42l'esprit de nuance qui va arriver,
07:44vous avez peut-être l'émotion,
07:45vous avez peut-être la justesse historique,
07:46vous avez peut-être la nouveauté qui va arriver.
07:47Et donc, j'explique que justement,
07:48c'est la même personne qui fait le discours.
07:50C'est la même personne qui est sur la courbe
07:51du début à la fin.
07:52Et en fait, moi, je devais pousser
07:53au maximum de mes forces le discours
07:55pour essayer de construire l'objet.
07:57– Éric Tegner.
07:58– Et vous dites également,
07:58ce qui est fascinant,
07:59c'est que certains discours sont faits
08:01pour qu'on s'endorme en face.
08:03Pour que d'une certaine façon,
08:05on lâche.
08:06Je vous ai entendu en parler
08:08chez certains confrères du Figaro,
08:10où vous expliquez qu'il y a des discours,
08:12plus ils sont longs,
08:13plus finalement l'objectif,
08:14d'une certaine façon,
08:15en tout cas, je parle de ceux,
08:16des technocrates, etc.,
08:17et de faire en sorte qu'on n'y comprenne plus rien
08:20et qu'on se lâche.
08:22Et je dis ça parce qu'on a souvent eu
08:23cette sensation, quand même,
08:25cette impression de se dire,
08:26en fait, ils se moquent de nous,
08:27l'objectif, c'est qu'on ne comprenne pas
08:28et finalement, qu'on se fasse enfumer.
08:30– Je ne pense pas que ce soit un objectif avéré
08:32d'endormir les gens.
08:33Je pense que c'est une conséquence malheureuse
08:35dans ces éléments de langage technocratique
08:36qui circulent d'un bout à l'autre
08:37de l'appareil de l'État.
08:38Mais si vous voulez que les gens vous écoutent,
08:40il faut faire l'inverse.
08:41Et dans les discours que j'écrivais,
08:42j'essayais au contraire de réveiller les gens.
08:44– Mais les hiéroglyphes arrivaient en disant
08:46non, il faut quand même enfumer un peu.
08:47L'enfumage, c'est…
08:49– Non, le président demandait toujours
08:50à faire du minéral.
08:51Minéral, au contraire,
08:52c'est ce qu'il n'entendait pas là,
08:53c'est quelque chose de charpenté
08:54et de bref.
08:56– Oui, c'est curieux ça.
08:58J'aurais été sûr du que…
09:00– C'est intéressant parce que vous avez
09:02le regard d'une jeune femme lettrée
09:04et vous avez également à la fois
09:06cette proximité avec l'Elysée
09:07et en même temps cette distance,
09:09contrairement à tous les autres
09:09qui sont très politiques.
09:10Donc ma question, c'est vous qui avez été
09:12baignée également dans l'histoire,
09:14dans François Mitterrand,
09:15les anciens présidents de la République,
09:17est-ce que vous avez été déçue
09:18et finée de la personne du président ?
09:20Est-ce que c'était finalement
09:22d'une certaine façon à l'image
09:24de ce que vous attendiez de la fonction ou pas ?
09:26– Je pense que j'avais une vision
09:28à la fois très distanciée
09:29et en même temps je ne m'attendais à rien.
09:31De ce que j'avais vu des phénomènes de cours,
09:33de ce que j'avais lu des phénomènes de cours,
09:34ça n'a pas beaucoup changé
09:35depuis La Brouillère et Pascal.
09:37Donc je pense qu'avoir une éducation historique
09:40et littéraire, ça donne ce privilège
09:42d'avoir par défaut un regard critique.
09:45Donc je n'ai pas été déçue, non.
09:46En fait c'était assez contractuel.
09:47C'est logique de courtisanerie
09:49et aussi cette...
09:51– Mais le président lui-même,
09:52vous l'avez...
09:53Est-ce qu'il vous a ébloui ?
09:56– J'avais vraiment un rapport fonctionnel avec lui.
09:59– Ça ne fait rien dire ça.
10:00Moi j'ai des rapports fonctionnels
10:01avec mes supérieurs
10:03et je peux être ébloui,
10:04je peux être admiratif
10:06ou l'inverse.
10:07– Alors c'est peut-être un aspect de personnalité
10:09qui fait que j'admire assez peu de monde,
10:11en général.
10:11Donc de toute façon,
10:12je n'ai pas pu s'être ébloui.
10:13C'est pour ça que je n'ai pas généralisé
10:15quelque chose
10:16qui me tire d'être à ma personnalité.
10:17– Est-ce que vous avez peur,
10:17pour conclure notre entretien,
10:19Astrid Roucher,
10:20est-ce que vous avez peur
10:20de l'intelligence artificielle
10:21qu'un jour elle vous remplace ?
10:23– Je pense qu'elle va me remplacer un jour.
10:26Pour l'instant,
10:27ce n'est pas encore le cas.
10:28Il y a une chose que j'explique
10:30qu'elle ne peut pas remplacer,
10:31c'est le contact humain avec les gens.
10:33Et un discours,
10:34ça se fait avec 5, 6, 7 personnes,
10:36des gens qui vous nourrissent,
10:37des gens qui vous informent,
10:38des gens qui vous livrent
10:39ce qu'ils ont dans le cœur.
10:40Et aujourd'hui,
10:40ces personnes,
10:41ces informateurs,
10:42ne livreront pas ce qu'ils ont dans le cœur
10:43ni ce qu'ils ont dans la mémoire
10:44à une intelligence artificielle.
10:46Ce qui nous laisse encore
10:47une longueur d'avance
10:47pour quelques années.
10:48– Ouf !
10:49Merci beaucoup Astrid Roucher.
10:50En attendant,
10:51lisez La Plume et le Prince,
10:52c'est chez Albin Michel.
10:53On se retrouve dans un instant.
10:54A tout de suite.
10:54– Sous-titrage Société Radio-Canada
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