00:00Et Daphné, vous vouliez, pour conclure ce mag de la grande matinale, absolument nous présenter votre nouvelle tête ce matin.
00:07Il est écrivain, il publie son nouveau roman, il vient de s'installer au micro, il s'appelle Abiboudiouf,
00:14mais il continue d'exercer un autre métier. Il est chasseur de tête, chasseur de tête dans les nouvelles têtes,
00:20à Lombon !
00:20Surtout, ça c'est le comble, t'as raison, mais Abiboudiouf, il passe donc ses journées à trouver la bonne
00:28personne
00:28pour la bonne place, alors que son premier roman, L'âge de déplaire, publié chez Albain Michel,
00:33raconte justement le combat d'un homme pour sortir de la place qu'on lui a assignée.
00:38Bonjour Abiboudiouf, bienvenue sur France Inter.
00:40Bonjour, merci.
00:42Merci d'avoir accepté l'invitation. L'âge de déplaire, vous avez 31 ans, à quel âge avez-vous commencé
00:47à déplaire ?
00:49Alors moi je pense que j'ai commencé très tôt, à 8 ans, 9 ans déjà, j'ai commencé à
00:53déplaire à mes parents,
00:54parce que je n'étais pas forcément l'enfant le plus sage qui soit.
00:58Donc ensuite ça s'est prolongé à l'adolescence, quand je sortais sans demander la permission.
01:03Ensuite ça s'est prolongé à l'âge adulte, une fois que j'ai voulu quitter le Sénégal,
01:08et que tout le monde n'était pas d'accord pour que je parte faire mes études en France.
01:12Et que vous avez commencé à dire non ?
01:14Oui, et que j'ai commencé à dire non, au nom de plus en plus affirmé, au nom de plus
01:18en plus imposant,
01:20au nom qui s'est délesté de plus en plus de toute forme de honte, de culpabilité, de peur,
01:24et surtout qui m'a permetté beaucoup plus d'être en phase avec moi-même.
01:28Exactement, c'est un roman, c'est pas vraiment un roman autobiographique au sens strict du terme,
01:33mais ce qui constitue le squelette de ce livre, de ce personnage, Fadel,
01:39c'est quand même votre propre histoire.
01:41Il y a Dakar, il y a le Sénégal, le départ pour la France à 18 ans, la mort du
01:45père.
01:45Chapitre après chapitre, vous racontez le poids des traditions,
01:48et la manière dont Fadel va devoir faire le tri, justement, dans tout ce qu'il a reçu.
01:52Quels sont vos points communs, comme ça, avec lui ?
01:54Alors, Fadel me ressemble beaucoup.
01:58Il fait des bêtises ?
01:59Il ne fait pas de bêtises, mais en tout cas, il se rend compte qu'il y a des choses
02:04qui ne vont pas,
02:05et qu'il faut déconstruire.
02:07Alors, il ne fait pas tant de bêtises, par contre, il voit les bêtises qui sont autour de lui.
02:13Donc, il essaye de s'en affranchir, il essaye de dire non,
02:16il essaye surtout d'être fidèle à lui-même, fidèle à ce qu'il croit,
02:21et surtout, c'est un homme qui se questionne beaucoup.
02:23Et je pense que c'est ça qui est aussi très important dans le roman,
02:26c'est qu'on est là devant un personnage masculin,
02:28qui se pose énormément de questions sur lui-même,
02:31qui se pose des questions sur la place des hommes, sur la place des femmes,
02:35sur sa place dans la société,
02:36et qui essaye tout simplement d'être le plus aligné possible.
02:39D'ailleurs, ce livre, il commence par « Ce matin, papa est mort, Fadel, il est donc à Paris,
02:45voici dans la vraie vie, votre père est décédé, il vient de mourir à Dakar,
02:49cette mort, elle va provoquer évidemment un immense chagrin,
02:52et le début de son émancipation.
02:54Il a envie de ravaler ses larmes, il dit « Les hommes ne pleurent pas en public, jamais ».
03:00Pourquoi, même au moment de perdre son père, il faut encore donner l'apparence d'être fort ?
03:04Parce que malheureusement, l'injonction viriliste est extrêmement ancrée dans la vie des hommes,
03:10et ça commence dès l'enfance, dès qu'on est petit garçon,
03:13on nous apprend à ne pas pleurer, à ne pas montrer nos émotions,
03:15à ne pas paraître faible, alors que nous avons tous une part de faiblesse,
03:20et cette injonction est tellement ancrée que même dans un moment de deuil terrible,
03:25comme la mort du père, les larmes ne sortent pas, en tout cas pas facilement.
03:29Encore un dimanche soir, toujours dans ce livre, un dimanche soir autour d'un bol de laxe,
03:33le frère de Fadel annonce devant toute la famille « Fadel, nous t'avons trouvé une femme,
03:38elle s'appelle Abby, elle a 22 ans, il dit d'elle qu'elle est pudique, polie, douce, pieuse et
03:44gentille,
03:44et vous vous donnez la signification, en tout cas Fadel, pudique signifie vierge, polie, soumise, douce,
03:51jamais en colère, pieuse, capable de tout supporter sans broncher et gentille, prête à s'effacer pour les autres.
03:56Et là, Fadel va enfin dire non, plus personne autour de la table n'ose reprendre la parole,
04:03à quel prix il faut être prêt à payer justement pour dire non à sa famille ?
04:09Alors, souvent on le paye très cher.
04:11Fadel, mon personnage, il le paye très cher.
04:14Il le paye d'abord par une forme d'incompréhension,
04:17il le paye par une forme de solitude, d'exil intérieur.
04:24Parce que souvent les gens, sa famille considère qu'il le fait,
04:27et d'ailleurs c'est toute la problématique du livre,
04:29c'est le fait de vouloir décider à la place de quelqu'un au nom du bien.
04:32Et donc, moi je me pose toujours la question,
04:35quand on fait quelque chose pour le bien de l'autre,
04:37en imaginant faire son bien,
04:39qu'est-ce que ça dit finalement de la morale ?
04:42Qu'est-ce que ça dit finalement du rapport qu'on a avec les autres ?
04:45Qu'est-ce que ça dit finalement de la place que l'on donne à l'autre et de son
04:49libre arbitre ?
04:50Est-ce qu'on accepte de regarder l'autre comme un être humain,
04:52avec un cerveau, une âme, un esprit ?
04:55Ou bien est-ce qu'on le voit toujours soit comme un enfant à dominer,
04:58soit, ou pire encore, comme une chose pour qui on doit décider ?
05:04Ça c'est la chanson de votre enfance.
05:07Mais la Tajabonne, ça s'appelle Tajabonne, d'Ismaël Law,
05:11mais la Tajabonne c'est aussi une fête durant laquelle les garçons pouvaient s'habiller en filles,
05:15et les filles s'habillaient en garçons,
05:17et où les identités devenaient le temps d'une nuit beaucoup plus libres.
05:21Vous racontez qu'aujourd'hui, cette fête, elle dérange,
05:24que la société s'est durcie, que cette liberté enfantine a presque disparu.
05:28Vous écrivez sur le genre dans ce livre, là où c'était encore un jeu,
05:32maintenant c'est une question de vie ou de mort.
05:34Qu'est-ce qui s'est passé, là aussi encore ?
05:36Eh bien parce que les forces conservatrices se sont unies pour museler les corps,
05:40pour restreindre les libertés.
05:43Donc, tradition, religion se sont presque donnés la main pour contrôler
05:48tout ce qui était finalement de l'ordre de la fantaisie,
05:52tout ce qui était de l'ordre de l'ambiguïté.
05:54Le genre aujourd'hui, au Sénégal particulièrement, n'est plus en jeu.
05:58Donc, garçons et filles ne doivent plus se confondre.
06:01Et puis, il y a...
06:02Ce n'est pas qu'au Sénégal aujourd'hui.
06:03Hélas, oui.
06:05Donc, les frontières sont de plus en plus strictes,
06:07et je pense que si les frontières deviennent de plus en plus strictes,
06:10les violences accroissent.
06:11Dans votre livre, il existe un mot pour désigner l'évitement des conflits.
06:15Oui, Sonia, ça s'appelle le Masla.
06:17C'est une philosophie qui consiste à ne jamais dire exactement ce que l'on pense
06:20pour préserver l'harmonie familiale et la paix sociale.
06:23Nous, nous avons aussi notre Masla français.
06:25Ça s'appelle « Oh, on ne va pas quand même gâcher le déjeuner du dimanche, d'après ! »
06:29Vous voyez, c'est exactement la même histoire.
06:31Et ça marche aussi avec Sonia.
06:32« Oh, on ne va pas gâcher le déjeuner du dimanche, Sonia ! »
06:35C'est le Masla français.
06:36Mais vous écrivez que justement, ce Masla, c'est un terreau fertile aux abus.
06:41C'est pour ça qu'il est important, ce livre.
06:43C'est dangereux, ce Masla.
06:45Oui, c'est dangereux.
06:46Après, à la base, c'était quelque chose de noble.
06:48Donc, on le faisait, c'était une sorte de soupape sociale.
06:51Donc, on le faisait pour bien maintenir les liens, pour raffermir les relations.
06:55Donc, au tout départ, moi, je pense que le Masla était quelque chose de positif.
07:00Donc, malheureusement, avec le temps, il s'est travesti.
07:02Petit à petit, on commence à faire fi de l'opinion des autres,
07:06fi de la liberté des autres, toujours sous couvert du Masla
07:09et finalement de faire bien pour autrui.
07:12Alors, dans ce premier roman, on découvre plein de choses.
07:16En tout cas, vous questionnez la famille, le patriarcat, certaines injonctions religieuses,
07:20pas toutes, et tout ce que le silence collectif permet de dissimuler.
07:24Est-ce que votre famille a lu ce premier roman ?
07:26Alors, pas toute la famille. Le livre est sorti, donc ça commence à être lu.
07:32Quels sont les retours ?
07:33Alors, j'ai des retours. Pour le moment, c'est la jeune génération qui le lit.
07:37Je ne peux pas dire qui, mais c'est vraiment la jeune génération qui commence à...
07:41Et je pense que le livre leur parle.
07:43Les retours que j'ai obtenus sont très reçus, sont très positifs.
07:47Mais parce que finalement, je mets aussi le doigt sur des souffrances
07:50que beaucoup de jeunes vivent au Sénégal et malheureusement ne peuvent pas dire.
07:54Et la plupart du temps, ils n'ont pas la liberté que moi j'ai de dire les choses et
07:58de m'en...
07:59Abibou Diouf, je crois que votre récit est quand même universel et qui fait beaucoup de bien.
08:03Merci vraiment de l'avoir écrit.
08:05Bien au-delà du Sénégal.
08:06Et vous avez d'ailleurs une dédicace au micro de France Inter ce matin.
08:12Vous vouliez dire à toutes celles et ceux, justement.
08:14Oui, à toutes celles et ceux à qui on a voulu imposer des vies qui n'étaient pas à l
08:20'heure,
08:21des choix qui n'étaient pas à l'heure.
08:22Moi, je leur dis que... Et le courage de déplaire.
08:25Donc, ça ne fait pas de vous de mauvaises personnes.
08:29Ça ne fait pas de vous des parias de la société.
08:32Ça vous fait tout simplement de vous des gens beaucoup plus alignés avec vous-même.
08:35et donc peut-être beaucoup plus heureux.
08:37Et c'est un chasseur de têtes qui parle !
08:40Ça s'appelle l'âge de déplaire et c'est chez Albin Michel.
08:43Merci Daphné.
08:45Merci Abimoudou.
08:46C'est la fin du Mac de la matinale.