00:00Daphné Burki, votre nouvelle tête s'appelle Imane Ahmed.
00:05Elle écrit pour l'Hemdomadaire Le 1, elle écrit pour la revue L'Allume-feu,
00:09mais voilà, en fait, elle publie son premier roman, tout premier roman,
00:13Abdallah Superstar, chez Actes Sud.
00:15Oui, je l'ai dans les mains, ce premier roman autobiographique.
00:18C'est une enquête, en fait, musicale et hyper intime.
00:20Deux ans après la mort de son père, Imane Ahmed,
00:23elle ouvre la chaîne YouTube qu'il avait laissée derrière lui
00:26et elle y découvre des vidéos tournées dans le Djibouti des années 90,
00:30une pop électrique dont elle ignorait presque tout
00:33et une part oubliée de son histoire familiale.
00:36On va entendre le son d'un de ces fameux lives,
00:38d'une de ces vidéos, extrait donc d'une VHS.
00:54Bonjour Imane Ahmed, bienvenue sur France Inter.
00:57Bonjour.
00:58Il y a quoi dans ce son ? Il représente quoi pour vous ?
01:00Qu'est-ce qu'on y voit ?
01:01On y voit un groupe qui est sur scène,
01:04on y voit Abdallah Ali qui est une star qui tout de suite m'hypnotise
01:08et on voit des hommes, des femmes en train d'écrire un âge d'or.
01:12On sent qu'il y a un truc qui se passe, il y a une foule,
01:15il y a des gens qui crient et c'est beau.
01:16Il y a un moment important dans ce livre, dans ce roman autobiographique,
01:20c'est quand vous apercevez votre père
01:23qui a ses doigts sur une console Yamaha,
01:26derrière justement ce groupe, ces musiciens,
01:28vous êtes en train de cuisiner, tout se met à brûler évidemment,
01:31et vous regardez ces quelques secondes, vous apercevez votre père
01:34et vous ne l'aviez en fait jamais vu travailler.
01:36Qu'est-ce qui se passe en vous à ce moment-là ?
01:38Je me dis que c'est pour ça que pendant tant de temps
01:41dans notre appartement à Poitiers,
01:43il me demandait de floquer des tasses avec des festivals de concerts,
01:47c'est pour ça qu'il voulait que j'apprenne la musique
01:48et en même temps je découvre un homme que je n'ai jamais vu avant.
01:52Alors on va faire un flashback Imane,
01:54vous êtes née à Djibouti, vous avez grandi à Poitiers,
01:57vous êtes journaliste et vous venez d'avoir une petite fille, félicitations !
02:04Voilà, ça c'était pour un cadeau.
02:06Mais depuis vos six ans, vous hésitez au moment d'écrire le nom de votre pays, Djibouti.
02:19Comment ça s'écrit ?
02:20Alors vous contournez la difficulté avec cette phrase,
02:22je suis franco-djiboutienne.
02:24Qu'est-ce qu'il y a de Djiboutien en vous ?
02:26Il y a du sel sur mes mains, il y a des souvenirs de volcans,
02:32des souvenirs d'un grand lac de sel
02:34et quand même un santé qui résonne un petit peu,
02:37d'autant plus depuis six ans maintenant.
02:39Vous avez posé pas mal de questions,
02:40votre mère était conseillère principale d'éducation,
02:43mais quand je vous ai demandé le métier de votre père,
02:45vous m'avez répondu...
02:46C'est compliqué !
02:47C'est compliqué parce que, en effet, vous avez six ans
02:51lorsqu'un double accident cardiovasculaire, un AVC et un infarctus
02:54laisse votre père, Galal, aphasique et paralysé.
02:57Il faut alors quitter Djibouti, il faut venir en France
02:59pour qu'il puisse se soigner
03:00et vous gardez presque aucun souvenir de l'homme qu'il était avant
03:03et c'est donc après sa mort que vous découvrez
03:06qu'il avait été ingénieur du son, producteur,
03:08acteur de la scène musicale djiboutienne.
03:10On peut dire qu'en fait, vous avez rencontré votre père
03:12une deuxième fois.
03:14Exactement !
03:15Et c'est un fantôme qui est à la fois très présent
03:18via YouTube, donc c'est magique
03:20parce que, soudain, une vie qui est censée être éteinte
03:25redevient complètement vivante
03:26et complètement collective aussi
03:28parce que je vois des commentaires de gens
03:30d'inconnus sur ces vidéos YouTube
03:32et, en effet, je pense que depuis six ans,
03:35mon père m'accompagne d'une manière tout à fait nouvelle,
03:38tout à fait vibrante.
03:39Vous dites qu'il est mort mais qu'il occupe des gigas aux Etats-Unis.
03:42C'est une forme hyper contemporaine d'immortalité.
03:44Ça va tous nous arriver, Sonia ?
03:45C'est ça qui est très bizarre.
03:47C'est-à-dire qu'avant, on ouvrait des archives,
03:48on trouvait des lettres, un joli courrier ?
03:50Non !
03:51Maintenant, toute notre mémoire sera sur YouTube.
03:54Ouais, de nos parents.
03:55On va écouter ce son.
03:59C'est celui d'Abdallah Ali,
04:01la superstar de Dinkara.
04:03On est dans les années 90,
04:04en pleine guerre civile.
04:05Il y a des musiciens djiboutiens
04:06qui mêlent les mélodies traditionnelles
04:08au synthétiseur, là, que vous entendez,
04:10au boîte à rythme.
04:15Et cette voix, vous la décrivez comme du Christophe,
04:18mais en plus salé.
04:20Alors, pendant ce temps, dans les archives françaises,
04:23on parle d'un pays à peine sorti du Moyen-Âge
04:25et ils disent des Asfars et des Somalies,
04:28ils ne savent que s'entregorger.
04:30Dans les vidéos de votre père,
04:32c'est tout l'inverse.
04:33Ils dansent sur les mêmes refrains,
04:35ils dansent ensemble.
04:36Est-ce que cette musique,
04:36elle vous a permis aussi,
04:38en écrivant ce roman,
04:39de reprendre à la France
04:40le récit de votre propre pays ?
04:42Exactement.
04:43C'est presque un kidnapping
04:44parce qu'on m'avait raconté Djibouti
04:46comme un lieu chaud,
04:48un lieu où vraiment,
04:49à part la chaleur,
04:51il n'y a rien à dire,
04:53et un lieu militaire,
04:54un lieu où, en effet,
04:55après l'indépendance,
04:57comment on allait faire ?
04:58Comment est-ce qu'ils allaient s'organiser ?
04:59Et en fait, ce que je vois,
05:00c'est qu'il y a un moment
05:01où, justement,
05:02on doit écrire un récit
05:04d'un pays nouveau,
05:06d'un pays qui est en train de se former.
05:08Et il y en a plein
05:08qui font leur service militaire
05:09à ce moment-là,
05:10des Djiboutiens qui se disent
05:11qu'il faut créer une armée,
05:12qu'il faut créer tout ce que ça représente
05:13aussi de créer un nouveau pays.
05:15Et puis, il faut aussi créer
05:16une musique moderne nationale.
05:17Et il faut inventer.
05:19C'est un moment technique
05:20qui est magnifique.
05:21On a des instruments
05:22de la technique
05:23qui viennent du Japon,
05:24d'autres qui en ramènent
05:25depuis la France.
05:27On voit qu'en Afrique de l'Ouest,
05:28ça a pété depuis pas mal d'années déjà.
05:30Donc, on se dit,
05:31maintenant, l'Afrique de l'Est aussi,
05:32on va mettre Djibouti sur la carte.
05:33Je vous encourage
05:34à écouter Abdalali.
05:36Elle a l'air de rien.
05:37Grâce à ma nouvelle tête,
05:38j'ai mis les doigts
05:39dans la pop Djiboutienne.
05:41Et je vais y rester un bon moment.
05:43Mais ce qui devait être
05:44une enquête journalistique,
05:46c'est devenu un roman.
05:47Et puis, ça devient un conte.
05:48En fait, chacun invente
05:50son propre chemin dans le deuil.
05:51Le vôtre, il est passé
05:52par une chaîne YouTube,
05:53par des cassettes vidéo,
05:54par un retour au pays.
05:55Mais je ne veux pas tout spoiler.
05:56Est-ce que vous aimeriez
05:57que ce livre,
05:57il accompagne maintenant
05:58le chemin des autres ?
05:59Oui, je crois que
06:00s'il a mis six ans
06:01à être écrit,
06:02c'est aussi pour ça,
06:04pour dire qu'il y a des choses
06:05qui prennent du temps.
06:06Enfin, la décantation,
06:07c'est un phénomène merveilleux.
06:09C'est-à-dire qu'il y a des choses
06:10qui se déposent.
06:11Et je crois que ce livre,
06:12c'est ça, ce roman,
06:13c'est essayer de laisser
06:15les choses se poser
06:16au bon endroit.
06:16Et je pense que tout le monde
06:17peut faire cet exercice
06:18et laisser le temps au deuil.
06:20Moi, je vous ai demandé
06:21les sons qui vous aidaient à vivre.
06:23Vous m'avez parlé d'Abdala,
06:24mais je ne m'attendais pas
06:26à une autre archive musicale
06:27que vous m'avez proposée.
06:29Je ne m'attendais pas du tout
06:30à ce son-là.
06:32Oui, ce n'est pas votre réveil
06:34qui est en train de sonner,
06:35vous qui nous écoutez.
06:36Mais selon vous,
06:37cette sonnerie de téléphone,
06:40qui est celui aussi de Sonia,
06:42s'appelle « Dépliage ».
06:44Et selon vous,
06:45c'est l'une des plus belles mélodies
06:46qui soient.
06:46Et sur YouTube, encore une fois,
06:48j'ai découvert qu'il y avait
06:49des millions de fans
06:50de cette musique
06:51qui disent que c'est la bande
06:52originale du film
06:53qui définira notre époque.
06:54Cette sonnerie vous aide à vivre ?
06:56Elle m'aide à vivre.
06:57Et c'est vrai que les commentaires
06:58en dessous,
06:59il y a des versions longues.
07:00Il y a un mythe,
07:01on dit que c'est Max Richter
07:02qui l'aurait composée.
07:03Et il y a vraiment
07:04des gens du monde entier
07:05qui écrivent comment cette sonnerie
07:07a changé leur vie,
07:08comment c'est la bande-son
07:09de leur moment de joie,
07:11de leur moment de peine.
07:13Alors, évidemment,
07:14ça m'a intriguée.
07:15Donc, il faut que je continue
07:16à vous présenter un petit peu,
07:17encore, Iman Ahmed.
07:20Rendez-vous, d'ailleurs,
07:20je veux bien garder un peu de réverbe.
07:22Rendez-vous au Point Rencontre
07:23de France Inter.
07:24J'ai encore deux,
07:24trois questions à vous poser,
07:25s'il vous plaît.
07:26Alors, quelle est,
07:27s'il vous plaît,
07:28une autre musique
07:29qui vous aiderait à vivre ?
07:30Une autre musique
07:31qui m'aide à vivre,
07:32c'est Gourmandise
07:33de Alizé.
07:35Et il y a aussi
07:36O'Kellou.
07:37Et il y a aussi O'Kellou
07:38qui vient de Poitiers.
07:40Donc, O'Kellou
07:40a mis Poitiers
07:41sur la carte.
07:43Et vous étiez enceinte
07:44au moment où vous avez
07:45exilie,
07:46elle a fait sa tournée
07:47au même moment
07:48où vous avez
07:48des points communs
07:49avec elle.
07:50Votre première fois,
07:51Iman ?
07:52C'est mon premier livre
07:53que j'ai fait
07:55à éditer
07:56à six ans,
07:57encore, c'est important.
07:58C'est vous
07:58qui l'avez fabriqué ?
07:59C'est moi qui l'ai fabriqué
07:59avec du miel.
08:00C'était des pages blanches
08:01que je n'allais pas encore écrire,
08:02mais c'est mon premier livre.
08:04Je suis très fière.
08:04Le meilleur conseil
08:05qu'on vous ait donné ?
08:06C'est de toujours chanter
08:07Joyeux anniversaire
08:08jusqu'au bout,
08:09même quand c'est au téléphone,
08:10même quand on est tout seul.
08:11C'est ça qui apporte
08:13beaucoup de joie à l'autre.
08:13Le pire conseil
08:14qu'on vous ait donné ?
08:15Écrire
08:16« Je me tiens à votre disposition »
08:18à la fin des e-mails
08:19parce qu'on ne se tient
08:19jamais à la disposition
08:20de quiconque,
08:21surtout quand on est une femme
08:22et quand on est noire.
08:22Jamais.
08:23Et il y a une phrase
08:24qui vous poursuit,
08:25c'est « tu es soleil ».
08:26C'est trois mots
08:27qui ont été envoyés
08:28par votre père
08:29et qu'il vous disait souvent
08:30et moi je crois
08:31que vous êtes en effet soleil.
08:32Iman Ahmed,
08:33ça s'appelle
08:34Abdallah Superstar,
08:35c'est son premier roman
08:36et c'est publié
08:37chez Actes Sud.
08:37Eh ben c'est formidable,
08:39on va se jeter dessus
08:39et je pense que Poitiers
08:41existait sur la carte de France
08:42avant qu'elle ouïe.
08:44Iman Ahmed !