00:00Je ne sais pas si tout petit je rêvais d'être directeur d'ARS, mais quand même,
00:03j'avais cette fibre liée à la relation aux autres, au goût des autres, à essayer de prendre soin.
00:14J'ai fait des études à l'École nationale de la santé à Rennes,
00:20et moi je suis un ancien des DAS à l'époque où les DAS existaient,
00:23et puis la bascule en ARS.
00:25Voilà, et donc c'est la quatrième agence que je dirige, après celle de Corse, de Nantes, de Dijon,
00:33et puis maintenant ici à La Réunion.
00:38Une très bonne impression, d'abord l'accueil des Réunionnaises et des Réunionnais qui est quand même formidable,
00:45et puis un sentiment, vraiment les choses ont beaucoup changé à La Réunion,
00:51je n'y étais pas revenu depuis 15 ans, et j'ai été plutôt impressionné par la modernisation du système
00:59de santé,
00:59il y a beaucoup de choses qui ont changé, et plutôt en bien.
01:06C'est d'abord beaucoup d'atouts, il y a aussi des défis qui sont liés à la précarité,
01:12aux maladies chroniques, au vieillissement qui arrive,
01:15puis le troisième c'est finalement l'accompagnement, parce qu'il faut agir.
01:21Quand on travaille dans le domaine de la santé, on sait pourquoi on se lève le matin,
01:25et agir c'est faire en sorte que tous les jours, avec les équipes, avec ses partenaires,
01:30avec les soignants, avec toutes celles et tous ceux qui ont un rôle dans le domaine de la santé,
01:34on puisse améliorer et protéger la santé des Réunionnais.
01:41Ça peut arriver dans toute ma carrière, ce n'est pas simple.
01:45Je sais, par exemple dans un autre territoire, quand vous décidez de fermer une maternité,
01:50pour des raisons de sécurité ou de qualité des soins,
01:53fermer une maternité, ça a aussi beaucoup d'impact sur le territoire.
01:56C'est le sentiment d'abandon.
01:58On a trouvé d'autres solutions depuis, mais ce ne sont pas des décisions simples à prendre.
02:03Et puis quand on est avec des collègues, une équipe sur la gestion de pathologie, de maladie,
02:10là on est dans le concret, on ne gère pas des petits poids, on s'occupe de la santé.
02:15Et telle ou telle décision, ça peut avoir un effet positif, quand même plus difficile.
02:19Donc je dors plutôt pas mal la nuit, mais des fois ça peut me réveiller.
02:30Je trouve qu'il y a une forme de, ce qu'on peut caractériser d'injustice ou d'injustice sociale,
02:36il y a quand même de grandes inégalités à La Réunion.
02:39Et oui, et quand on sait que les inéquités, je ne dis même pas inégalités, inéquités,
02:45les injustices sociales et territoriales, c'est sûrement un des puissants déterminants de santé.
02:49Donc c'est-à-dire qu'il y a parfois des choses qui révoltent,
02:54parce qu'on a l'impression que les gens n'ont pas tous la même chance.
02:56Et pour autant, il n'y a pas de fatalité.
02:58Voilà, c'est ce qui fait la beauté de ce métier.
03:00C'est-à-dire, c'est dur, mais parfois on a de belles histoires à raconter.
03:08Non, parce que j'ai essayé de le faire toujours en mon âme et conscience,
03:11puis m'entourer aussi des avis, de ce que peuvent penser aussi les miens.
03:17Donc non, pas de regrets.
03:18Après, de l'humilité, oui, parce qu'on peut toujours faire mieux.
03:21Et des fois, quand on refait le film, on se dit, peut-être que j'aurais pu faire différemment,
03:25moins rapidement, expliquer mieux.
03:31Oui, parfois, quand on a l'impression d'avoir fait au mieux.
03:34Mais là aussi, il faut savoir les entendre, les écouter,
03:37parce qu'on n'est jamais infaillible.
03:40Je sais que dans une journée, sur 15 décisions,
03:43il y a peut-être une ou deux qui ne sont pas forcément les meilleures.
03:46Donc il faut l'accepter et l'entendre.
03:48Et puis c'est ça aussi la démocratie.
03:49Quand on s'expose, quand on répond à des journalistes,
03:52quand on est sur les médias, il faut savoir aussi se dire
03:55qu'on peut s'exposer à la critique.
03:57Et c'est ça la démocratie aussi.
04:04Alors ça, je n'y ai pas pensé.
04:06C'est une bonne question.
04:07Ça serait vraiment si jamais il y avait un service majeur dans l'île
04:12qu'on soit obligé de fermer parce qu'il n'y aurait plus de médecin,
04:15il y aurait des problématiques de qualité ou de sécurité.
04:19Donc là, ça serait dur, mais j'espère que je n'arriverai jamais à cette situation-là.
04:26C'est celle de mouiller la chemise pour améliorer et continuer à améliorer.
04:34Je serais un peu démago de dire, vous allez voir ce que vous allez voir,
04:37tout va se régler.
04:39Les sujets de santé, ils demandent du temps, de l'engagement et de l'humilité.
04:42Voilà, donc je préférerais dire si demain ma chemise est bien mouillée,
04:49c'est que je n'aurais pas trop mal bossé.
04:54Bon, quand je ne suis plus directeur de l'ARS,
04:58j'essaie quand même de rester le même homme que dans le privé.
05:00Moi, j'ai toujours été marqué par un vieux directeur qui m'avait formé,
05:04qui me disait, Jean-Jacques, quand je serre le nœud de ma cravate,
05:07je deviens un autre homme.
05:09Et je n'étais pas complètement d'accord avec ce qu'il disait.
05:11Bien sûr, on représente une fonction, une autorité, il s'agit de la respecter,
05:16mais moi, je pense que je reste quand même le même homme.
05:19Et quand donc je ne suis pas directeur, je suis d'abord un époux,
05:23je suis un papa et un grand-papa, un grand-père.
05:27Et ça, ça enrichit et nourrit ma vie.
05:31Bon, voilà, je pense que quand on a passé 50 ans,
05:35ce n'est vraiment pas la Rolex qui marque la réussite d'un homme,
05:38c'est ce qu'il a pu construire avec sa famille
05:42ou pour ceux qui n'ont pas d'enfance,
05:44ce qu'il a pu transmettre, donner,
05:48irradié par sa générosité, par son engagement.
05:51C'est ça, là, voilà.
05:51Donc quand je ne suis pas directeur d'ARS,
05:54je vais me livrer un peu.
05:56Je joue au Lego avec mes petits-enfants.
06:04Moi, je pense que parfois, c'est le regard
06:08qui peut tuer, au sens toucher au plus profond.
06:12Tuer, pas tuer physiquement, mais toucher au plus profond.
06:14Parce que le handicap, parfois, ça fait peur.
06:19Ça peut être rejeté parce que moi,
06:20je considère que c'est peut-être même une part de nous-mêmes
06:22qu'on retrouve et qu'on n'a pas envie de voir ou de tenir l'essence.
06:26Et surtout, pour les personnes qui vivent ce regard,
06:30parfois compliqué, soit par peur, soit par indifférence,
06:34soit par gêne, soit par fausse pudeur ou pudeur,
06:37les personnes handicapées le vivent parfois mal
06:39parce qu'elles disent, moi, ce n'est pas de la pitié que je veux.
06:42Je veux aussi qu'on me regarde tel que je suis,
06:44y compris si je suis une femme,
06:47qu'on me regarde comme toutes les autres femmes.
06:49C'est quand même un peu si le handicap transperçait tout,
06:53était plus fort que la personne.
06:55Et même, parfois, le handicap domine même les autres pathologies.
06:59Un peu comme si une personne handicapée n'avait pas le droit
07:01ou n'était pas concernée par des problèmes de santé mentale,
07:04par des problèmes gynécologiques,
07:06par des désirs, par la vie affective et sexuelle.
07:09Le handicap domine.
07:10Alors, heureusement qu'on s'occupe d'un handicap,
07:11mais c'est pour ça que je dis qu'il faut aussi veiller
07:15avec celles et ceux qui en prennent soin
07:19de prendre la personne telle qu'elle est,
07:20avec ses difficultés, mais aussi ses capacités.
07:26Moi, je vais vous donner un exemple.
07:27J'ai un neveu de 25 ans dont je suis très proche
07:29qui, quand vous lui posez la question de 8 plus 8,
07:34il ne vous répondra pas, il a 25 ans,
07:35mais il est capable de vous donner, au mot près,
07:40toutes les chansons de Grand Corps Malade.
07:41Voilà.
07:43Eh bien, moi, je sais répondre à 8 plus 8,
07:45mais je ne connais pas les paroles de Grand Corps Malade.
07:47C'est dire qu'il faut toujours et toujours,
07:50non pas seulement parler d'incapacité,
07:53de dépendance, d'allocation pour aller du handicapé,
07:56mais parler de capacité, de capabilité,
07:59d'être un peu maître de sa vie jusqu'au dernier souffle,
08:03en écoutant les personnes,
08:04parce qu'elles ont beaucoup de choses à nous dire.
08:05Et puis, moi, j'ai toujours été un peu passionné de ce secteur
08:09parce que je trouve qu'une société
08:11qui rejetterait les personnes handicapées,
08:14c'est une société qui disparaîtra.
Commentaires