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00:007h-9h, Europe 1 matin.
00:03L'édito politique, tous les jours à 8h10. Bonjour Jean-Christophe Buisson.
00:06Bonjour Alexandre.
00:07Vous nous parlez ce matin du capitaine Dreyfus.
00:09On va célébrer ce week-end les 120 ans de sa réhabilitation,
00:14ce qui va donner lieu à plusieurs événements.
00:17Oui Alexandre, seulement un mois après la panthéonisation de Marc Bloch,
00:21c'est une autre figure de l'histoire de France qui va être honorée dimanche par Emmanuel Macron,
00:25qui semble atteinte d'une forme aiguë de commémorationnique,
00:28le capitaine Dreyfus. Il est en effet 120 ans.
00:30Le 13 juillet 1906, après plus de 10 ans de combat mené par son frère et quelques amis comme Clémenceau,
00:36l'officier français juif, faussement accusé d'espionnage au profit des Allemands,
00:39était réhabilité par la cour de cassation et il obtenait sa réintégration dans l'armée.
00:43Revenu de l'île du Diable en 1899, après 4 ans de bannes,
00:46il avait à nouveau été condamné par la justice militaire
00:49et n'avait pu recouvrir la liberté qu'au bénéfice d'une grâce présidentielle.
00:52Il lui avait donc fallu attendre encore plusieurs années pour que la vérité soit enfin reconnue par l'État français,
00:57son innocence.
00:58Mais entre-temps, son nom avait dépassé sa seule personne
01:00en révélant deux Frances radicalement opposées
01:03et en donnant lieu à l'apparition d'une nouvelle catégorie sociale, les intellectuels.
01:07Certains datent aussi de l'affaire Dreyfus, la véritable naissance du clivage droite-gauche en France
01:11et c'est là où je veux en venir.
01:13La gauche de l'époque ayant majoritairement combattu pour défendre l'honneur de Dreyfus
01:16au nom de la justice face à une droite nationaliste
01:19disant préférer une injustice individuelle à un désordre collectif,
01:23la gauche contemporaine s'autorise une appropriation politico-culturelle de la figure de Dreyfus
01:28qui ressemble à une captation d'héritage.
01:30Pourquoi dites-vous cela ?
01:31D'abord parce que de même que Marc Bloch, dont la figure était scandaleusement récupérée par la France insoumise,
01:36n'appartenait à aucun camp politique et sa mémoire encore moins
01:40puisqu'il était avant tout un Français patriote et républicain,
01:42Alfred Dreyfus, également grand patriote et grand républicain,
01:46ne saurait être la propriété exclusive de la gauche
01:48et encore moins un argument pour attaquer la droite d'aujourd'hui
01:51au prétexte que la droite d'hier était anti-Dreyfusard.
01:54Vous allez me dire, oui mais c'est quand même Émile Zola,
01:56grande conscience de gauche, qui a alerté l'opinion publique
01:59et lancé la contestation de sa condamnation avec son célèbre j'accuse
02:02publié dans l'Aurore en janvier 1898.
02:05Je vous répondrai oui et non.
02:07C'est bien l'auteur de Germinal qui a fait tout cela,
02:10mais il a député cette campagne dans Le Figaro,
02:12qui est déjà à l'époque un journal de droite,
02:15fièrement conservateur, précisément le 16 mai 1896
02:18avec un texte d'une rare puissance titré « Pour les Juifs ».
02:21Et c'est dans Le Figaro toujours que paraît la première et longue interview
02:25d'homme libre de Dreyfus à sa sortie de la prison de Rennes en septembre 1899.
02:29Alors que dans le même temps, un Jean Jaurès se désintéresse du cas Dreyfus
02:33estimant qu'il s'agit d'une affaire interne à la bourgeoisie,
02:36le chef socialiste veille alors surtout à ne pas froisser son électorat ouvrier
02:39imprégné des clichés antisémites sur le juif capitaliste écrasant le prolétariat.
02:43De cette ambiguïté, Jean Jaurès sortira bien sûr quelques années plus tard,
02:46mais ses héritiers pas toujours.
02:48Que voulez-vous dire ?
02:49Il y a étrangement eu comme un malaise entre la gauche et Dreyfus
02:52et ce qu'il incarne tout au long du XXe siècle.
02:54Je passe sur le nombre de Dreyfusards devenus des pacifistes de gauche
02:57et que l'on retrouvera à Vichy et dans la collaboration.
03:00Il faut lire l'étude saisissante de Simon Epstein à ce sujet.
03:03Mais après le victoire de Mitterrand en 1981,
03:06c'est à nouveau le règne de l'ambiguïté suspecte,
03:08illustré par les mésaventures de la statue de Dreyfus
03:11que décrit avec brio François-Guillaume Lorrain dans Le Point de cette semaine.
03:15Commandée en 1984 par Jacques Lang au Sculpteur Team,
03:18elle ne trouve sa place ni à l'école militaire,
03:19Mitterrand refuse l'idée,
03:21ni près du palais de justice,
03:22là c'est Robert Banninter qui n'en veut pas,
03:24et elle finit dans un coin discret des Tuileries
03:26puis dans un square du quartier Montparnasse.
03:28De même en 1994,
03:29le centenaire de l'arrestation de Dreyfus
03:31ne figure pas dans les célébrations officielles,
03:33encore une fois par la volonté du président socialiste.
03:35Étonnant, non ?
03:36Bon, aujourd'hui, il y a quand même un consensus
03:37sur la personne de Dreyfus.
03:39Oui, d'ailleurs, quand l'an dernier,
03:40Gabriel Attal a proposé d'élever Dreyfus
03:42par une loi au rang de général de brigade à titre posthume,
03:44aucune voix parlementaire ne s'y est opposée.
03:47Et le fait que l'actuel président de la République
03:49vienne en personne, au nom de la France,
03:51assister dimanche à l'installation de la fameuse statue errante
03:53dont je vous parlais, cette fois place Dauphine,
03:56devant le palais de justice,
03:56montre bien qu'il n'y a plus de débat.
03:58Quoique,
03:59certains ne manqueront pas de s'interroger
04:01lors de cet hommage à un homme victime de l'antisémitisme,
04:04de la présence de ses élus d'un parti de gauche,
04:06la France insoumise,
04:07qui refuse de participer à des marches contre l'antisémitisme
04:10et de qualifier les auteurs des massacres du 7 octobre de terroristes,
04:13qui font des jeux de mots sur les non-juifs,
04:15qui lancent des fatwas numériques sur des intellectuels
04:16ou des politiques juives,
04:17et qui frayent avec des mouvements islamistes
04:19revendiquant l'éradication d'Israël.
04:21Mais on le sait, ces gens-là,
04:23en matière de récupération politique comme dans le reste,
04:25osent tout, c'est même à cela qu'on les reconnaît.
04:28Merci Jean-Christophe Buisson,
04:29votre édito politique sur Europe 1.
04:31A suivre dans un quart d'heure.
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