00:00Je suis très heureux, Président, d'être là à vos côtés en cette journée.
00:05Et c'est au fond un vieil engagement.
00:08Engagement pris aux côtés de Robert Badinter,
00:11lorsque nous avions célébré ensemble les 40 ans de la loi d'abolition en France.
00:19Engagement pris à Chaillot, lorsqu'on célébrait les textes ô combien importants,
00:23au fondement de nos principes et de nos valeurs.
00:27Et engagement pris auprès des uns et des autres durant toutes ces dernières années,
00:31mais qui sont des engagements que la France a pris depuis des décennies.
00:36Et même plus loin que cela.
00:39Alors en accueillant aujourd'hui le 9e congrès mondial contre la peine de mort,
00:43la France retrouve au fond un rendez-vous qu'elle avait contribué à inaugurer à Strasbourg il y a 25
00:49ans,
00:50avec le tout 1er congrès.
00:52Et elle continue d'être aux côtés de celles et ceux qui se battent pour l'abolition.
00:59Alors depuis, le monde a profondément changé, c'est une évidence de le dire,
01:03nombre d'États abolitionnistes ont rejoint.
01:07L'abolition de la peine de mort est en effet l'un des rares droits humains en constante progression.
01:12Et l'espérance d'une abolition universelle constitue un horizon accessible.
01:19Toutefois, et j'y reviendrai, les risques demeurent dans beaucoup de pays.
01:23Et quand je vois les débats dans nos pays, je considère que rien n'est acquis.
01:29La France, l'Europe, de nombreux États à travers le monde, dont je veux ici saluer l'engagement,
01:34et les représentants ont endossé ce combat, continuent à le faire.
01:37Et il est essentiel.
01:40La France elle-même sait que l'abolition de la peine de mort est un combat.
01:52Beaucoup de gens font semblant de croire que c'est au fond une évidence,
01:56que cela aurait toujours été, que c'est très simple.
02:00Je n'oublie pas le combat qui a été mené il y a plus de 40 ans contre l'opinion
02:05publique.
02:08Contre, au fond, l'opinion telle qu'elle semblait s'exprimer,
02:11mais au nom des principes qui guident cette abolition.
02:14Et je sais que dans beaucoup de pays où cette abolition continue de progresser,
02:19rien de ce chemin n'est évident.
02:21C'est toujours le fruit d'un débat profond, parfois douloureux,
02:25traversant nos sociétés, nos consciences, nos convictions les plus intimes.
02:30Une majorité de nos compatriotes étaient encore en effet opposés à l'abolition
02:34quand le 18 septembre 1981, l'Assemblée nationale adoptait la loi portant abolition de la peine de mort,
02:41initiative alors portée par le garde des Sceaux, Robert Ballinter,
02:45soutenue dès sa campagne par le président François Mitterrand.
02:48Et nous avons appris et compris qu'une démocratie pouvait se montrer inflexible à l'égard du crime
02:55sans pour autant renoncer à l'humanité, sans pour autant, au fond, devenir ce qu'elle combat.
03:04Et cette expérience aussi nous invite à beaucoup d'humilité.
03:08Aucun peuple ne transforme ses représentations de la justice en un jour.
03:15La peine de mort, et je le dis ici avec beaucoup d'humilité
03:20devant plusieurs femmes et plusieurs hommes qui ont vécu ces situations.
03:26La peine de mort, c'est d'abord un silence.
03:31Celui que décrit Hugo et beaucoup d'autres, celui qui suit le prononcé de la sentence,
03:38chape de plomb froide qui s'abat sur l'individu et assassine déjà une part de son humanité.
03:46La peine de mort, c'est ensuite une attente.
03:51Cette attente du condamné qui vit ces derniers jours, parfois nombreux,
03:56le corps et l'esprit enchaînés à une seule et même pensée,
04:01terrible, insoutenable, incommensurable, la mort.
04:10Depuis des siècles, la peine de mort accompagne l'histoire des hommes.
04:14Elle a été présentée comme une nécessité, comme une justice,
04:17parfois comme une protection, mais nous savons qu'il n'en est rien.
04:22Je ne veux pas ici revenir sur les débats, les démonstrations,
04:27sur l'instrumentalisation de celles-ci, les biais,
04:30le caractère toujours faillible de nos décisions de justice
04:35qui vont avec notre justice elle-même.
04:38Je voudrais simplement dire à cet égard deux choses, très simples.
04:43La peine de mort n'a jamais rendu une société plus sûre.
04:48Jamais.
04:51Parce qu'elle ne dissuade pas.
04:54C'est fou.
04:55Ça a été montré, observé, mesuré.
04:59La peine de mort n'a, n'a jamais eu la valeur dissuasive
05:03que certains pouvoirs, souvent autoritaires,
05:05qui la défendent voudraient lui accorder.
05:08Elle peut être une arme, elle n'est jamais un bouclier.
05:12Et la deuxième chose fondamentale à mes yeux,
05:17c'est qu'au fond, l'abolition,
05:20c'est la reconnaissance de la dignité humaine.
05:23Et c'est le fait que quoi que l'un ou l'une d'entre nous ait pu faire,
05:29nous n'avons pas le pouvoir
05:32de lui nier cette appartenance à notre humanité.
05:36Et ce principe est au fondement de toutes nos sociétés démocratiques.
05:40Ce principe est la possibilité même de vivre ensemble.
05:44même avec le pire des hommes ou la pire des femmes,
05:49nous devons faire.
05:52Et nous ne pouvons lui nier sa part de dignité humaine.
05:57Nous pouvons le punir.
05:59Nous devons le punir.
06:00Nous devons répondre à la restauration
06:04des droits de la victime, de ses ayants droits,
06:07de sa famille.
06:08Nous devons le punir pour lui faire comprendre,
06:11pour porter réparation au nom de la société.
06:16Mais nous n'avons pas le droit de lui enlever
06:18cette appartenance à l'humanité.
06:20Et il y a en quelque sorte
06:28une trahison de ce que nous sommes
06:30et de ce que sont nos sociétés démocratiques
06:34dans la peine de mort,
06:36en ce qu'elles viennent d'une part
06:37nier la dignité de l'autre,
06:39ce qui nous est interdit.
06:41mais en ce qu'elles pensent
06:42qu'on peut chasser le mal de la société.
06:47Être une démocratie,
06:50c'est construire la possibilité
06:52de prendre des décisions ensemble,
06:55de donner des représentations,
06:57de prendre des lois,
06:58de prendre des décisions.
07:00Mais c'est reconnaître la part de tous
07:03au sein d'une société démocratique,
07:06la part de chacun et d'accepter
07:10qu'on ne chasse pas le mal qui est le nôtre,
07:14hors de notre société.
07:16On le contraint,
07:19on le réduit,
07:21on le sanctionne,
07:22on le prévient,
07:24par l'éducation,
07:25parfois par le soin.
07:27Mais on ne peut pas le chasser,
07:29le nier.
07:30Et en aucun cas,
07:31la peine de mort,
07:33véritablement, ne le supprime.
07:35C'était les deux choses
07:36que je voulais rappeler à cet égard
07:38qui me paraissent importantes.
07:39La peine de mort n'est pas efficace,
07:41contrairement à ce qu'on nous dit.
07:42Et la peine de mort est une négation
07:47de l'humanité
07:49et du principe de dignité humaine
07:51qui est en chacun de nous.
07:52C'est pourquoi, à cet égard,
07:53une démocratie ne se mesure pas seulement
07:55à la force de ses lois,
07:56mais à sa capacité
07:58à préserver la dignité de chacun
08:00et donc réussir ce combat
08:03pour l'abolition.
08:05L'histoire de l'abolition,
08:07c'est celle d'une marche en avant.
08:08Je le rappelais en commençant mon propos
08:09et nous pouvons, en effet,
08:10nous réjouir du nombre croissant
08:12d'États abolitionnistes.
08:14Mais la peine de mort reste cependant encore
08:16dans de nombreuses régions du monde
08:17une réalité.
08:19Alors que le monde n'a jamais été
08:20aussi proche de l'abolition,
08:22jamais les exécutions
08:24n'ont été aussi nombreuses
08:25dans les pays
08:26qui hontent encore ce principe.
08:28Le nombre d'exécutions
08:30a même atteint l'année dernière
08:31son niveau le plus haut
08:33depuis 1981,
08:35avec 2 707 personnes exécutées
08:38par les autorités
08:39de 17 pays seulement.
08:4225 000 personnes se trouvent
08:44à l'heure où nous sommes réunis
08:46dans l'intente insoutenable
08:48de leur exécution.
08:51C'est devant cette réalité
08:52et adossée aux principes humanistes
08:54qui ont fait rayonner
08:55leur histoire commune
08:56que la France et l'Europe
08:58sont pleinement engagés
08:59dans la voie
08:59de l'abolition universelle.
09:02Après avoir retiré
09:03de leurs législations respectives
09:04la peine capitale,
09:06les Européens,
09:07réunis au sein du Conseil de l'Europe,
09:09ont décidé collectivement
09:11de fonder en 2003
09:12le premier et plus vaste
09:15espace politique de l'histoire
09:17sans peine de mort
09:18à travers la ratification
09:20du 13e protocole additionnel
09:22à la Convention européenne
09:23des droits de l'homme.
09:25C'est une fierté.
09:27Et notre Union européenne
09:29a également fait
09:30de l'abolition une condition
09:31à son intégration
09:32par de nouveaux Etats.
09:35L'idéal abolitionniste
09:37est au coeur des principes
09:39et de l'édifice européen.
09:42Mais il n'est en aucun cas
09:44réductible à l'Europe seule.
09:47D'abord,
09:48faisant référence
09:49au Conseil de l'Europe,
09:51il doit s'étendre
09:52à la totalité
09:53de son espace,
09:56y compris jusqu'à ses confins,
09:58y compris jusque dans des pays
09:59qui, aujourd'hui encore,
10:00le bousculent.
10:02Mais surtout,
10:04au-delà de l'humanisme
10:05qu'il y a derrière
10:06l'abolitionnisme,
10:07je veux ici redire,
10:09et je l'évoquais à l'instant,
10:11avec quelques-unes
10:12de nos combattants
10:13de la liberté,
10:14c'est un principe universel.
10:17En aucun cas,
10:18l'idée abolitionniste
10:19ne pourrait être réduite
10:21à une conception
10:24strictement européenne
10:25ni même occidentale.
10:26Il y a des combats
10:27qui transcendent les frontières,
10:29les époques,
10:29les régimes politiques
10:30et l'abolition universelle
10:31de la peine de mort en est un.
10:34Et s'il suffisait
10:36de convoquer aussi
10:37des arguments historiques
10:38et géographiques,
10:39on pourrait ici rappeler
10:40que dès 1863,
10:42le Venezuela faisait
10:43le choix historique
10:44d'abolir la peine de mort,
10:46ouvrant un chemin
10:47qui allait progressivement
10:48être emprunté
10:49sur tous les continents.
10:52Depuis notre dernier rendez-vous
10:53à Berlin en 2022,
10:54le mouvement de l'histoire
10:55a poursuivi sa marche
10:56sur d'autres continents.
10:58La Zambie,
10:59le Zimbabwe,
11:00ont pris la décision
11:01d'abolir la peine capitale.
11:04Je veux saluer l'annonce importante
11:06faite par le ministre
11:07pour le Liban
11:09et je les en remercie
11:10ô combien.
11:12Et je pense qu'il n'y a
11:13rien d'innocent
11:14à prendre pour le Liban
11:15une telle décision
11:16si courageuse
11:17au moment où,
11:18dans le voisinage,
11:19d'autres décisions funestes
11:20sont prises
11:21qui vont dans le sens contraire.
11:24Je veux saluer
11:25tous les Etats aussi
11:26qui, comme la Malaisie,
11:27ont engagé
11:27des réformes importantes
11:28réduisant le recours
11:29à la peine de mort
11:30même si des étapes
11:31sont encore à franchir
11:33pour aller jusqu'au bout.
11:35Ces décisions
11:36nous rappellent
11:37qu'aucune fatalité
11:38n'attache durablement
11:39un peuple
11:40à la peine de mort
11:41et que l'abolition
11:42n'est pas un idéal lointain
11:44mais un chemin concret
11:45sur lequel
11:47chaque étape compte.
11:50Et à ce titre,
11:51je ne peux voir
11:52qu'avec inquiétude
11:53ce que dans le Sahel,
11:54en Israël,
11:55certains poussent
11:56avec des textes
11:58de lois proposées
11:59que, je l'espère,
12:00les Cours suprêmes
12:01en indépendance
12:02et en conscience
12:04auront à juger.
12:07Enfin,
12:08la cause de l'abolition universelle
12:09ne saurait être menée
12:10sans la mobilisation
12:11indispensable
12:12des sociétés civiles,
12:14des organisations
12:15non-gouvernementales,
12:16des défenseurs des droits
12:18qui sont les forces vives
12:19du mouvement abolitionniste.
12:21Je souhaite ici
12:22leur rendre hommage
12:23en particulier
12:24à Ensemble
12:25contre la peine de mort,
12:26organisateurs de ce congrès,
12:28à la Commission internationale
12:29contre la peine de mort également,
12:31à laquelle a longtemps appartenu
12:32Robert Badinter,
12:34à l'ensemble des organisations
12:35de la société civile
12:37de leurs jeunes militants
12:38qui sont engagés
12:38dans ce combat
12:39aux Nations unies,
12:41M. le Commissaire,
12:42et à l'importance
12:44là aussi
12:44de votre soutien
12:47et à l'ensemble
12:48des lauréats
12:49Marianne
12:50que je viens de voir
12:51et qui sont
12:51là aussi
12:52des initiatives
12:53portées par la diplomatie française
12:55qui visent
12:56à accompagner
12:58ces femmes
12:58et ces hommes
12:59qui avec courage
13:02se battent
13:04pour les droits humains,
13:05pour la dignité humaine
13:06et pour l'abolition.
13:09Voilà,
13:10mesdames et messieurs,
13:10ce que j'étais venu vous dire
13:13en soulignant,
13:14au fond,
13:14au-delà de tout cela,
13:15l'importance
13:16de ce congrès
13:17et de votre mobilisation.
13:20Permettez-moi aussi
13:21de saluer
13:22la décision
13:22des autorités marocaines
13:23d'accueillir
13:24le prochain
13:24congrès mondial
13:26contre la peine de mort,
13:28choix important.
13:31Mais au fond,
13:32en concluant mon propos,
13:38je voudrais simplement
13:40nous rappeler
13:41collectivement
13:41une chose
13:42et ça vaut
13:43pour ceux
13:44qui vivent
13:45dans des pays
13:46qui pratiquent
13:47encore la peine de mort
13:49comme dans les nôtres
13:50et y compris
13:52dans ce vieux pays
13:54qu'est la France
13:55après les débats
13:56que nous avons encore eus
13:57ces dernières semaines.
14:00Ça n'est jamais acquis.
14:06Jamais.
14:10Alors ne pensez pas
14:11que vous êtes les combattants
14:12d'une cause
14:14qui vaut
14:14pour tel ou tel pays
14:15qui n'a pas encore aboli
14:17ou que vous êtes
14:18ou que vous êtes
14:18les combattants
14:19d'une mémoire
14:20qui a déjà vieillie.
14:23La bataille
14:24pour l'abolition
14:25parce que c'est une bataille
14:27pour la dignité humaine
14:30est éminemment contemporaine.
14:34Parce qu'aujourd'hui,
14:35dans nos sociétés,
14:36ce débat revient.
14:39Parce qu'aujourd'hui,
14:40dans nos sociétés,
14:41beaucoup se remettent
14:42à penser que la peine de mort
14:43serait une réponse
14:45dans une confusion
14:47et des principes
14:48et du langage.
14:50Alors ne croyez pas
14:51une seule seconde
14:53que le combat
14:54qui est le vôtre
14:55ne vaut pas aussi
14:56pour ici
14:56et pour aujourd'hui.
14:59Et je le dis
15:00aux plus jeunes
15:01qui sont nés,
15:03et c'est une chance,
15:05dans des pays
15:05où l'abolition
15:06était déjà là,
15:07qui n'ont pas eu
15:08à vivre ces débats
15:09et qui pourraient penser
15:11au fond
15:11que c'est de toute évidence,
15:14comme tous les combats
15:15pour les droits humains,
15:18ce sont le fruit de luttes.
15:21Et ces luttes
15:22sont toujours à reprendre.
15:27C'est pourquoi
15:28votre congrès est important.
15:29C'est pourquoi
15:30le combat qui est le vôtre
15:32est essentiel.
15:33Je dirais même
15:34que pour nos sociétés démocratiques,
15:36il est existentiel.
15:39Je vous remercie.
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