00:00Je n'ai vécu 8 ans mais ma décision était déjà prise.
00:02Tout ce que ma mère voulait, j'allais le lui donner.
00:05J'étais en échec scolaire, je pensais que j'étais un abruti
00:07et puis je me suis retrouvé au conservatoire municipal de Menton.
00:10Ça n'existe pas une musique que tu n'aimes pas.
00:12Tu aimes le rap ou tu aimes le rock ou tu aimes le jazz ou tu aimes la variété.
00:15Peu importe si tu aimes la musique, c'est pareil avec le théâtre.
00:17Je m'appelle donc Tigran Mekitarian, je suis comédien, metteur en scène
00:20et j'adapte aussi des romans au théâtre que je mets en scène.
00:25Pourquoi tu as décidé de mettre en scène La Promesse de l'Aube ?
00:27Donc il y a un roman de Romain Garry.
00:29Parce que quand je l'ai lu la première fois, je venais découvrir la vie de Vansoie de Romain Garry
00:35et je trouvais déjà que sa plume était particulière.
00:38La Promesse de l'Aube, c'est une histoire qui me parle parce que tout comme Romain Garry,
00:42je viens d'ailleurs, je suis immigré en France, je suis venu avec une mère seule
00:47qui avait ses deux enfants et qui a dû partir de rien pour pouvoir avoir une vie
00:52où le besoin matériel n'était plus un problème et où on donnait toutes les cartes aux enfants
00:57pour qu'ils puissent faire de leur vie ce dont ils avaient envie,
01:00avec l'espoir dans le fond qu'ils puissent devenir quelqu'un.
01:03Et donc dans les deux personnages de La Promesse de l'Aube,
01:05est-ce qu'il y en a un des deux qui te tient le plus à cœur ?
01:08La mère, très largement, bien plus que Romain Garry,
01:11je trouve que c'est elle qui est admirable et remarquable.
01:13Je trouve que son sacrifice de sa vie, parce qu'elle passe à côté de sa vie,
01:18de femme personnelle, parce qu'elle donne tout pour ses enfants,
01:21est complètement remarquable et c'est ce don, cette foi qu'elle voue de façon inconditionnelle
01:27dans l'avenir de son enfant que moi je trouve admirable.
01:30Tu joues dans ta pièce, en même temps tu mets en scène, tu préfères quoi ?
01:33Est-ce que tu aimes les deux pareils ?
01:34Je préfère mettre en scène parce que le sentiment de pouvoir exprimer une mise en scène
01:39pour donner un point de vue, pour donner une idée, pour raconter quelque chose
01:44est beaucoup plus grand, beaucoup plus fort, on a beaucoup plus de pouvoir aux yeux du spectateur
01:48quand on met en scène, je préfère donc mettre en scène, mais si je dois choisir, c'est jouer.
01:53Parce que je ne peux pas faire sans le jeu.
01:55Comment tu penses que ces textes-là de Molière, de Garry, peuvent toucher un peu la jeunesse en France
01:59qui ne va pas forcément tout le temps au théâtre ?
02:01En fait c'est immanquable, ça touche parce que c'est des grands auteurs.
02:04Ce qui m'a fait plaisir quand j'ai découvert Molière, c'est que j'avais 12 ans,
02:07j'étais en échec scolaire, je pensais que j'étais un abruti,
02:10et puis je me suis retrouvé en conservatoire municipal de Menton d'Art Dramatique
02:13avec Lucien Rousseau qui faisait travailler la langue de Molière, et puis je comprenais tout.
02:17Et puis ça m'avait fait beaucoup le bien de comprendre la langue de Molière.
02:21Je me sentais intelligent, je me sentais puissant, je sentais que je n'étais pas bête,
02:24ça m'a donné de l'assurance, de la confiance en moi.
02:27Maintenant, c'est comme la musique, ça n'existe pas une musique que tu n'aimes pas.
02:31Tu aimes le rap, ou tu aimes le rock, ou tu aimes le jazz, ou tu aimes la variété,
02:34peu importe si tu aimes la musique, c'est pareil avec le théâtre et avec Molière.
02:38La façon dont le metteur en scène amène la langue de Molière, sa façon de traiter le texte,
02:43c'est ça qui va déterminer si le gamin aime ou pas.
02:46Moi, ça m'est arrivé plusieurs fois d'aller au théâtre et de ne pas entendre la langue de Molière,
02:49de ne pas saisir ce qui se passe, de ne pas aimer, même si je suis habitué à cette langue.
02:54Ça dépend du rapport du metteur en scène, surtout.
02:56Tu es né en Arménie, tu es arrivé très jeune en France, je crois, vers Nice.
03:00Quel est le rapport que tu as encore avec ton pays d'origine ?
03:03Depuis que je suis revenu, je ne suis retourné qu'une seule fois, donc pas grand-chose avec le pays.
03:07Par contre, avec la culture arménienne, je baigne dedans parce que la moitié de ma famille est en France.
03:12Je suis très lié à ma famille et on baigne dans cette culture-là, tous les jours, dans notre comportement,
03:17dans notre façon de penser, dans notre idéologie, dans nos coutumes, dans nos façons de nous rassembler, d'être, de
03:23parler.
03:24L'Arménie, c'est le premier pays au monde à avoir adopté le christianisme comme religion d'État.
03:28Moi, je baigne dedans, je suis croyant.
03:31Je ne fais pas mes prières tous les jours, je ne vais pas à l'église tous les dimanches.
03:35Et puis, de toute façon, je mets beaucoup de distance avec ce que l'homme a fait de la religion.
03:39Je fais vraiment la part des choses.
03:41Tout ce qui est de l'ordre des rituels, des traditions, ce n'est pas quelque chose qui me touche
03:45énormément.
03:46Par contre, le rapport à Dieu, à la foi, ça, je baigne dedans, j'essuie.
03:50Et voilà ce que je garde principalement de l'Arménie.
03:53Et ton rapport à Dieu dans ton travail, c'est un soutien ?
03:56Ça me permet de garder la foi dans les moments les plus difficiles.
03:58où je me dis que je suis éprouvé par Dieu pour me rendre plus fort
04:01et que les moments les plus compliqués ne sont là que pour accueillir le soleil après l'orage.
04:07Est-ce qu'il y a une réplique qui te revient, un monologue ou quelque chose que tu aimerais nous
04:11dire ?
04:11Je n'ai vécu 8 ans, mais ma décision était déjà prise.
04:14Tout ce que ma mère voulait, j'allais lui donner.
04:16Car j'ai toujours su que je n'avais pas d'autre mission.
04:18Je ne pouvais pas voir le visage désemparé de ma mère sans sentir grandir dans ma poitrine
04:22une extraordinaire confiance dans mon destin.
04:24Que je n'existais en quelque sorte que par procuration.
04:27Que la force mystérieuse mais juste qui préside au destin des hommes
04:30m'avait jeté dans le plateau de la balance
04:32pour rétablir l'équilibre d'une vie de sacrifice et d'abnégation.
04:36Je me savais promis à des sommets vertigineux
04:38d'où j'allais faire pleuvoir sur ma mère mes lauriers en guise de réparation.
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