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  • il y a 2 mois
Surnommés les "enfants de la Creuse", près de 2 000 Réunionnais ont été arrachés à leur île et placés dans des familles ou des foyers de France métropolitaine entre 1962 et 1984, souvent au prix d'un changement d'identité. L'une d'entre eux, Marie-Germaine Périgogne, aujourd'hui présidente de la Fédération des enfants déracinés des DROM et autrice du livre Les déracinés de La Réunion (Nouvelles Sources, mars 2026), raconte cet exil forcé et le mensonge qui a recouvert sa vie.

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Transcription
00:00Bonjour Marie-Germaine Périgogne.
00:02Bonjour.
00:02Et soyez la bienvenue sur France Inter au terme de cette semaine qui restera dans toutes les mémoires.
00:08Qu'est-ce que vous ressentez après le vote du Sénat ?
00:11Beaucoup de joie, de l'apaisement.
00:14De l'apaisement ?
00:14Beaucoup d'apaisement, oui.
00:16Depuis, ça fait des décennies que l'on mène ce combat.
00:18Et enfin, on arrive au bout.
00:19Mais ça a été une journée mémorable.
00:23Pourquoi ?
00:24Vous vous rendez compte, là, nous sommes arrivés à un vote au Sénat.
00:28Nous sommes arrivés, après des décennies de combat, à ce qu'une loi soit votée à l'unanimité.
00:34C'est exceptionnel, c'est grandiose.
00:37Il n'y a pas de mots pour eux.
00:38Mais tellement, je suis tellement, mais tellement heureuse.
00:41Comme nous tous, nous sommes tous très, très heureux de cette avancée exceptionnelle.
00:46Alors, je voudrais qu'on se replace dans la Creuse, quand vous avez 16 ans, à Brionne,
00:52dans le restaurant de vos parents, qui s'appelait Chez Simone, c'est ça ?
00:55Chez Simone, à Labrionne.
00:57À Labrionne.
00:59Voilà, Labrionne, à côté de Guéret.
01:01Oui, ce village où je me suis retrouvée à l'âge de 7 ans,
01:05après avoir vécu dans une famille d'accueil du côté de Tercia,
01:11où j'ai été vraiment maltraitée.
01:13Et là, j'arrive dans ce village à Labrionne, et bien, ça va,
01:17parce que je suis adoptée par une famille aimante.
01:21Mais je dirais que mon arrivée...
01:23Dont vous êtes la seule enfant.
01:24Je suis la seule enfant, mais mon arrivée dans ce village a été un petit peu perturbante,
01:28parce que je laissais derrière moi, je dirais, une situation difficile,
01:35où j'ai souffert énormément, et là, je me demandais ce qui allait m'arriver.
01:40Alors, vous dites quand même que dans ce café-restaurant,
01:45vous avez d'abord très tôt aidé vos parents adoptifs,
01:49que vous pensiez être vos parents.
01:51Vous avez très tôt, vous les avez aidés à travailler,
01:53donc très tôt, vous êtes en salle avec eux.
01:56Vous dites que votre mère a du mal à dire je t'aime.
02:01Oui, elle a eu beaucoup de mal à dire je t'aime.
02:03Elle était très, je dirais, elle travaillait beaucoup, 7 jours sur 7,
02:09et j'ai manqué, je dirais, j'ai manqué d'affection.
02:13Mon papa, par contre, m'a beaucoup aimée.
02:17Mais bon, c'est parce que c'est vrai que je sortais d'une situation compliquée.
02:23Dans la première famille où vous aviez été placée ?
02:25Oui, ça a été une horreur.
02:26Ça a été une horreur ?
02:27Oui, puisque j'étais maltraitée.
02:28Et notamment un père de famille ?
02:30Il était très violent.
02:31Très violent.
02:32Ah oui, très violent.
02:33Qui frappait, qui vous tirait les cheveux.
02:35Et le seul endroit où je me sentais en sécurité, c'était sous la table.
02:38Mais dans ma famille d'adoption, oui, ça s'est bien passé.
02:41Mais voilà, il y avait quand même quelque chose qui n'allait pas.
02:44Parce que je ne ressemblais pas du tout à mes parents.
02:47Moi, la petite fille, bien bronzée avec les cheveux, très crépus.
02:50Je leur posais beaucoup la question, mais pourquoi je ne vous ressemble pas ?
02:54Et je pense que ce mensonge...
02:56Qu'est-ce qu'on vous répondait ?
02:58Mon maman me montrait la photo de mon papa.
03:01Elle me dit, regarde, il est bronzé comme toi, tu lui ressembles.
03:04Et à un moment donné, quand on martèle dans la tête d'un enfant, je suis ton papa, je suis
03:07ta maman.
03:08J'y ai cru, j'étais vraiment leur fille.
03:11Et pourtant, vous êtes arrivée, Marie Germaine, où vous êtes arrivée, vous aviez déjà sept ans.
03:15Sept ans, ce n'est pas rien.
03:16À sept ans, on a déjà beaucoup de souvenirs.
03:17Tout a été enfoui, tout a été occulté.
03:19Pour moi, oui, j'ai complètement occulté cette période parce que, dans cette famille d'accueil où j'étais maltraitée,
03:26j'étais dans un monde où je n'existais pas.
03:29Et voilà, je pense que j'occulte, oui, cette période pour me protéger quelque part.
03:36Et par ailleurs, vous êtes la seule petite fille noire d'un village où il n'y a que des
03:42blancs.
03:43Que des blancs, vous recevez des kilos de racisme.
03:46Oh, y aï aï aï, la première journée d'école a été un enfer.
03:51Ça a été une journée difficile pour moi.
03:53J'ai eu très peur.
03:54J'ai eu très peur.
03:56Je me suis mis accroupie dans la classe.
03:59Je me demandais ce que je faisais là.
04:01Et pour moi, c'était encore un nouvel abandon de ma mère adoptive.
04:05Et quand je me suis dit, mais où je suis ?
04:08Mais qu'est-ce qui se passe ?
04:09L'instituteur a été obligé de fermer la porte à clés.
04:11J'ai hurlé, hurlé.
04:13Et là a commencé le racisme puissance 10.
04:16Ça a été Blanche-Neige, Négresse.
04:21Tu t'es mal lavée, retourne dans ton pays.
04:23C'est catastrophique.
04:25Et c'est quelque chose...
04:26Ça ne vous a pas empêché d'être une excellente élève ?
04:29Ah, j'ai été une excellente élève.
04:33J'ai toujours été une excellente élève.
04:35Je savais qu'il fallait que je travaille de toute façon pour réussir ma vie.
04:38Oui.
04:39Alors, qu'est-ce qui fait que tout ce récit, brinque-ballant, mais néanmoins construit et que vous êtes complètement
04:47appropriée, qu'est-ce qui fait que tout ça s'effondre ?
04:51Ça s'effondre surtout à l'âge de 16 ans, où j'apprends par hasard.
04:55Ah, je me souviens trop de ce moment où ma maman me dit, on est dans la cuisine.
04:59Et elle me dit, va chercher quelque chose dans l'armoire.
05:02Je ne me souviens plus de ce que c'était.
05:04Et je ne trouvais pas.
05:05Donc, je fouille.
05:05Je fouille.
05:06Et là, je tombe sur un document.
05:08Je lis un document qui me dit que je m'appelle Marie-Germaine Perrigoy, née à Bois-de-Neuf-Saint
05:13-Paul, à La Réunion.
05:15Et là, je me dis, mais c'est où La Réunion ? C'est où Bois-de-Neuf-Saint-Paul
05:19?
05:19Ça a été un tsunami d'émotions.
05:22J'ai ressenti de la colère de la haine.
05:23Je me suis assise sur le lit et ça a été...
05:26Ça veut dire que tout a surgi ?
05:27Tout ce qui était en vous, tout ce que vous aviez enfermé, cadenassé ?
05:31C'est-à-dire qu'immédiatement, quelque chose s'est effondré ?
05:35Immédiatement, ça s'est effondré.
05:37Ça a été, pour moi, ça m'a brisée, quoi.
05:41Complètement.
05:43Complètement.
05:44Ça a été un moment extrêmement violent.
05:48Et alors maintenant que vous avez tout reconstitué, patiemment,
05:52de votre histoire, de vos sept premières années que vous aviez entièrement enfouies et enterrées,
05:58j'aimerais qu'on se les raconte.
06:00Donc, où est-ce que vous êtes née ?
06:02Je suis née à Bois-de-Neuf-Saint-Paul, à La Réunion.
06:05À quoi ça ressemble, Bois-de-Neuf-Saint-Paul ?
06:07Bois-de-Neuf-Saint-Paul, aujourd'hui, je sais.
06:09Mais quand j'avais trois ans, je n'ai aucun souvenir de ma naissance jusque dans cet avion
06:16où je n'ai que des flashs et où je vois qu'on est plein d'enfants, plein d'enfants.
06:21Vous avez quel âge quand on vous met dans l'avion ?
06:22Trois ans.
06:23J'ai trois ans avec toute ma fratrie et plein d'enfants, plein, plein d'enfants.
06:28Donc, plein de petits-enfants réunionnais qui atterrissent à Orly.
06:32Nous sommes tous partis de Roland-Garros, de Sainte-Marie,
06:36et nous avons tous transité par Orly.
06:39Est-ce que vous savez maintenant qui était votre mère biologique ?
06:43Oui, vous le savez.
06:44Là, maintenant, oui, aujourd'hui, je sais qui était ma mère.
06:47Elle s'appelait comment ?
06:51Ça me fait beaucoup de peine de ne pas pouvoir en savoir plus.
06:58Ma maman biologique, elle est morte très jeune.
07:02Elle avait 28 ans.
07:05Et c'est vrai que quand j'en parle dans mon livre, je trouve que je n'ai pas assez
07:10d'éléments.
07:11Je ne sais pas assez de choses sur elle.
07:14Et ça me manque parce que...
07:16Vous avez découvert bien plus tard que vous aviez une grande sœur
07:20qui, elle, était plus âgée que vous.
07:22Donc, elle avait plus de souvenirs que vous.
07:24C'est par elle que vous avez pu, et par des gens du village,
07:28que vous avez pu reconstituer un tout petit peu de son histoire ?
07:33Oui, par ma grande sœur qui, pourtant, elle, est souvent en hôpital psychiatrique
07:39parce qu'elle vit avec les démons du passé.
07:41Mais c'est surtout avec les Gramounes de La Réunion.
07:43Qu'est-ce que c'est que les Gramounes ?
07:45Les Gramounes, ce sont les personnes âgées de La Réunion.
07:48Les Gramounes.
07:49Oui, les Gramounes.
07:50C'est les vieux du village.
07:51Les vieux du village.
07:52C'est ceux qui se souviennent.
07:53Ils sont très respectés à La Réunion.
07:54Très, très respectés.
07:55Et j'ai appris petit à petit, aussi par la famille, par mon parrain,
08:00que j'ai retrouvé mon vrai parrain, parce que j'étais baptisée deux fois.
08:04Donc, mon vrai parrain de La Réunion, qui m'a parlé un peu de ma maman.
08:08Mon papa biologique, que j'ai retrouvé en 2020, qui m'a parlé un peu de ma maman.
08:14Cette maman, elle s'appelle Marie-Suzanne Rivière.
08:17Oui, Marie-Suzanne.
08:17Elle vendait des fleurs.
08:19Oui.
08:19Elle vivait dans une misère noire.
08:22Et elle a vu naître ses six enfants dans une misère absolue.
08:27Et oui, il faut se replonger dans le contexte de l'époque.
08:30Début des années 60.
08:32Oui, où La Réunion, il y avait beaucoup de misère à La Réunion.
08:35Beaucoup de misère.
08:36Et bon, moi, je me dis que peut-être que ce déracinement,
08:40c'était peut-être d'une bonne intention,
08:42parce qu'il fallait enlever ses enfants de la misère.
08:45Mais le problème, c'est qu'il n'y a pas eu de suivi.
08:48On a été balottés.
08:50On a été transférés comme des objets déracinés.
08:53C'est terrible.
08:55Surtout, on vous a menti.
08:56On vous a menti pendant tellement d'années.
08:58Ah là là.
08:59Et surtout, mentir aux parents.
09:01Moi, je dis que c'est un mensonge d'État,
09:02parce qu'on n'a pas, chez les parents, comme ça,
09:05dire qu'on prend vos enfants pour un avenir meilleur.
09:08Ne vous inquiétez pas, ils vont réussir.
09:09Et ils vont revenir.
09:10Vous avez compris, petit à petit, en reconstituant votre histoire,
09:14qu'il y avait de nombreuses familles à La Réunion
09:17qui avaient un souvenir effroyable de ces années 60.
09:21C'est une voiture rouge qui sillonnait les routes de campagne à La Réunion.
09:25Qu'est-ce que c'était que cette voiture rouge ?
09:26L'autorose.
09:27L'autorose.
09:28L'autorose.
09:29L'autorose.
09:30Créole.
09:31Rouge, rouge, rose, rose.
09:32D'accord.
09:33Et oui, amie tout pas, non, elle a bien existé,
09:37mais il n'y avait pas qu'une voiture rouge,
09:39il y avait une de chevaux grises et d'autres, parce que...
09:43C'était les voitures de la DAS.
09:44C'était les voitures de la DAS, les assistantes sociales
09:47qui sillonnaient l'île vers les familles pauvres,
09:50qui faisaient signer des papiers aux parents.
09:53Nos parents qui étaient illettrés
09:55et qui ne savaient pas ce qu'ils signaient en fin de compte.
09:57On leur a promis un bel avenir à leurs enfants.
10:00Alors, bien sûr, comme ils étaient dans la misère,
10:02ils ont signé quoi que.
10:04Des fois, c'est un pouce.
10:05Des fois, c'est une croix.
10:06Et des fois, c'est la signature de quelqu'un d'autre.
10:09Donc, oui, c'est un mensonge vis-à-vis de nos parents.
10:13Et surtout que certains parents,
10:15après avoir signé ces papiers,
10:17se sont dit, oh là là, qu'est-ce que j'ai fait ?
10:18Ils ont tenté de récupérer leurs gosses.
10:21Et jamais ?
10:22Jamais.
10:23Les enfants étaient partis.
10:24Pourquoi vous vous appelez Périgogne ?
10:28Ça y est, j'ai retrouvé ma véritable identité.
10:31Je suis redevenue réunionnaise.
10:33Alors, vous êtes redevenue réunionnaise.
10:34Mais si on repart depuis le départ,
10:37à la Brionne,
10:38donc chez Simone,
10:40dans ce restaurant,
10:41vous vous appelez Valérie Laveau.
10:43Voilà.
10:44À la naissance, vous vous appelez comment ?
10:46À la naissance, je m'appelais Marie-Germaine Périgogne,
10:49née à Bois-de-Neuve-Saint-Paul.
10:51Et pourtant, Monsieur Périgogne n'est pas votre vrai père.
10:55Non.
10:56C'est-à-dire que Germain Périgogne a reconnu tous les six enfants,
11:03à part que les deux premiers sont bien les enfants de Germain Périgogne,
11:08mais les quatre derniers enfants ont des papas différents.
11:16Et oui, on en apprend des choses.
11:20Quelle histoire à tiroir.
11:22Aïe, aïe, aïe.
11:23Quelle histoire à tiroir.
11:24C'est terrible.
11:26Quand vous avez retrouvé votre fratrie,
11:28petit à petit,
11:30est-ce que vous avez pu renouer des liens,
11:33les uns envers les autres,
11:35ou est-ce que ce déracinement,
11:37il s'est accompagné d'un tel déchirement humain
11:39de cette fratrie,
11:40que c'était difficile de se sentir frères et sœurs
11:43après toutes ces années ?
11:44La fratrie a été complètement déchirée.
11:46Quand on arrive dans ce foyer à Guéret,
11:49la fratrie a été éclatée.
11:51Les trois premiers sont restés à la dâge jusqu'à leur majorité.
11:54Les trois dernières ont été adoptées par des familles différentes.
11:57Moi, quand j'apprends que j'ai une fratrie à l'âge de 16 ans,
12:00que je croisais mes frères et sœurs dans Guéret,
12:02sans savoir qu'ils étaient mes frères et sœurs,
12:04et ce, pendant des années, c'est un choc.
12:07Donc, j'ai retrouvé mes frères et sœurs.
12:11On essaie de se comprendre,
12:14on essaie de se connaître,
12:17mais l'exil est un sujet tabou.
12:22Et ce n'est pas évident,
12:23sauf quand un de mes frères me dit
12:25« Tu sais, on a tenté de t'approcher à un moment donné. »
12:30Et là, j'ai replongé à ce jour où j'avais 11 ans,
12:33où je vois ces trois personnes de la même couleur que moi
12:38arriver dans ce bar.
12:40Et bien, je n'ai pas pu les approcher
12:42parce que mes parents n'ont pas voulu.
12:45Et la DAS leur disait surtout
12:47« Il est hors de question que vous alliez vers vos petites sœurs. »
12:51Et pourquoi ?
12:52Pourquoi tout simplement, soi-disant,
12:54ne pas nous blesser,
12:58pour ne pas briser soi-disant ce bonheur qu'on avait ?
13:03Non, non, ce n'est pas possible.
13:04Votre vie, et vous l'avez raconté dans un livre extrêmement sincère,
13:09Marie-Germaine Périgogne,
13:12est émaillée par plusieurs tentatives de suicide.
13:14Oui.
13:15Comme si, et pourtant je vous vois là en face de moi,
13:18la soixantaine passée tellement rayonnante,
13:20tellement rayonnante, mais tellement rayonnante, tellement solaire.
13:24Et pourtant, vous avez été rongée par une forme de désespoir,
13:28mais d'une profondeur et d'une noirceur terrible depuis très très jeune.
13:33J'ai été rongée par cet exil,
13:37j'ai été rongée aussi par le mensonge de toute une vie,
13:42j'ai été rongée par toute cette histoire que j'apprends,
13:44et puis aussi tout ce qui s'est passé dans ma vie de femme, de mère,
13:51et d'exilée, qui a fait qu'à un moment donné, ça ne va pas dans sa tête.
13:55On est perturbée et traumatisée,
13:57donc oui, j'ai fait des tentatives de suicide,
14:01comme beaucoup d'autres.
14:02Et je vous remercie pour le compliment,
14:06parce que comme quoi je suis rayonnante et solaire.
14:09Et aujourd'hui, c'est vrai que je porte ce combat,
14:12et je comprends aussi tous mes compatriotes
14:16qui, eux aussi, ont fait des tentatives de suicide,
14:19et en savoir que mon frère, lui, s'est vraiment suicidé.
14:23Il s'est pendu, il avait 32 ans,
14:25il a laissé derrière lui ses petites filles,
14:28il a laissé derrière lui un tel traumatisme.
14:30C'était insupportable, c'était insupportable,
14:33en fin de compte, déjà, d'avoir vécu cet exil,
14:39de retrouver ses petites sœurs.
14:40Ça l'a tellement broyée, ça l'a tellement perturbée,
14:45qu'il a mis fin à ses jours.
14:46Mais je regrette tellement,
14:48mais je regrette tellement de ne pas avoir connu ce frère.
14:51C'est quelque chose qui me manque énormément,
14:54aujourd'hui.
14:56À quel âge vous avez quand vous revenez pour la première fois à La Réunion ?
14:59Une trentaine d'années.
15:00Il ne se passe pas grand-chose à ce moment-là ?
15:03Ça a été un véritable déni pour moi.
15:06Quand j'ai mis les pieds sur mon île natale pour la première fois,
15:10j'ai ressenti beaucoup de culpabilité.
15:12Parce que je laissais ma mère, surtout ma mère adoptive,
15:16qui refusait complètement que je retrouve mes origines,
15:19qui refusait complètement que je retrouve mes racines.
15:23Et votre père, pareil ?
15:25Mon papa adoptif, non, moins lui, beaucoup moins.
15:30Il était beaucoup plus sensible.
15:33Et voilà, c'était différent.
15:35Ma mère était beaucoup plus autoritaire.
15:37Et je crois que, peut-être, fallait-il cacher quelque chose ?
15:41Je ne sais pas, mais en tout cas,
15:42elle ne voulait absolument pas que je retourne.
15:43Et quand je suis arrivée là-bas, je me suis dit,
15:45oh mon Dieu, mais qu'est-ce que je fais là ?
15:48Oh là là, ma maman ne va pas du tout aimer ce que je fais.
15:52Et pourtant, je suis allée dans des familles.
15:56J'ai vu la misère et je n'étais vraiment pas bien.
16:00Je suis restée pendant...
16:01Mais donc, c'est le conflit de loyauté éternelle.
16:03C'est-à-dire, soit vous êtes déloyale à La Réunion,
16:06soit vous êtes déloyale à La Creuse et à cette famille adoptive.
16:12Et vous ne vous trouvez nulle part entre les deux ?
16:14Je n'étais ni de là-bas, ni d'ici.
16:17Je ne savais pas qui j'étais.
16:18J'étais complètement paumée, en fin de compte.
16:20Complètement perdue.
16:21Et qu'est-ce qui vous fait prendre conscience
16:23que votre histoire et celle de vos frères et sœurs
16:26dépassent largement celle de votre simple famille ?
16:29Qu'est-ce qui vous fait comprendre que c'est une affaire d'État ?
16:32Que vous êtes des centaines d'enfants,
16:34si ce n'est des milliers, dans la même situation ?
16:37Au départ, quand j'entends Jean-Jacques Martial, en 2000,
16:40déporté plainte contre l'État pour vol, viol, séquestration...
16:43Qui est-ce ?
16:44Jean-Jacques Martial, c'est un exilé qui a beaucoup souffert,
16:47qui a été violé par son père adoptif.
16:51Voilà, il fait partie des 2015 enfants qui ont été arrachés à leur terre natale.
16:55Mais moi, à ce moment-là, j'entends Jean-Jacques Martial en réunionnais de la Creuse.
17:02Je me suis dit, ça y est, c'est juste un tout petit groupe dans la Creuse.
17:06Jamais j'aurais pensé qu'il y avait un tel drame autour de cette histoire.
17:12Et c'est à un moment donné, quand j'ai voulu comprendre cette adoption,
17:18je voulais absolument retrouver cet acte de naissance original.
17:21C'était une obsession pour moi, c'était vraiment devenu obsession.
17:24Et là, je retourne à la réunion avec mes enfants, mes valises,
17:30et je décide de commencer un combat collectif.
17:35Et c'est à ce moment-là que je comprends que nous sommes très nombreux.
17:42Au départ, c'était 1615 enfants.
17:46On est à 2015 aujourd'hui.
17:48Et là, aujourd'hui, on est à 2015.
17:50Donc, en 2013, on commence à parler de l'histoire
17:53avec le documentaire Une enfance en exil de William Calley,
17:57les 1615 enfants.
17:58Et après, il y a eu la pose d'une œuvre d'art à la réunion,
18:03à l'aéroport.
18:05Pourquoi on a choisi ce lieu ?
18:06Parce que c'est là où tout a commencé pour nous.
18:09Et donc, on commence déjà à mettre...
18:11C'est le début de la déportation.
18:13On commence, on commence, et la résolution en 2014.
18:17Erika Barretsch, qui porte ce combat à l'Assemblée nationale.
18:21Erika Barretsch, qui est d'un soutien incroyable.
18:26C'est vraiment grâce à elle que tout a commencé pour nous.
18:30Et vous, quand est-ce que vous retrouvez votre père biologique ?
18:34En 2020, je retrouve mon papa biologique en 2020.
18:36Donc, c'est très récent.
18:38C'est très récent.
18:39C'est très, très récent.
18:40Et ce moment où je retrouve mon papa biologique
18:43est un moment intense en émotions,
18:45autant pour lui que pour moi,
18:46mais aussi un moment qui est un peu déchirant, quelque part,
18:49parce qu'il se lève de ce canapé.
18:53Mon parrain était avec moi.
18:54Il se lève.
18:55On se lève tous les deux.
18:57Il me prend dans ses bras.
18:57On se met à pleurer.
18:58Il me dit, oui, je suis ton papa.
19:02Mais ça fait longtemps que je te vois à la télévision.
19:05Mais j'ai honte de moi.
19:06Et là, je lui dis...
19:07C'est-à-dire qu'il avait compris,
19:08depuis toutes ces années, que vous étiez sa fille ?
19:10Il avait compris.
19:11Il savait.
19:12Il savait.
19:12Il savait.
19:13Il savait que j'étais sa fille.
19:17Par contre, un moment,
19:19après, quand on en a parlé,
19:20il me dit,
19:21normalement, tu aurais dû rester avec moi et ma maman.
19:24Mais les services sociaux voulaient absolument prendre tous les enfants.
19:29Et après, quand il m'a vue partir,
19:31il m'a dit, j'ai le cœur gros.
19:32J'ai eu le cœur très gros.
19:33J'ai pleuré de toutes les larmes de mon corps.
19:37Mais après, il pensait que j'étais morte.
19:39Et quand il m'a vue à la télévision...
19:41Il commençait à mener le combat.
19:43À mener le combat.
19:44Quand il m'a vue à la télévision,
19:46là, il s'est dit,
19:48oui, elle est vivante.
19:51Mais voilà, moi, il m'a fallu du temps pour aller vers lui, quand même.
19:56Parce que c'est dur, psychologiquement.
19:59C'est très, très, très traumatisant.
20:02Et ce moment de retrouvaille avec mon papa biologique,
20:07c'est un moment tellement fort, tellement fort.
20:11Et je lui ai dit, mais tu n'as pas à avoir honte.
20:14Ce n'est pas de ta faute.
20:16C'est le gouvernement de l'époque.
20:18Il m'a dit, je regrette.
20:20Je regrette tant.
20:22Mais bon, c'est comme ça.
20:24Et ça se passe très bien avec lui.
20:25Et vous qui, aujourd'hui, êtes entrée vraiment dans la lumière,
20:29qui avez porté le combat,
20:31qui avait été la voix de tellement, tellement de ces enfants déracinés,
20:34vous avez un regret, un regret,
20:38qu'il faudra des années pour réparer.
20:40C'est que vous avez, à votre tour, menti à vos trois enfants.
20:44J'ai eu trois enfants.
20:46J'ai menti surtout aux deux premiers,
20:48parce que, a priori, on reproduit souvent ce que l'on vit.
20:56Ils avaient quel âge, quand vous leur avez dit ?
20:58Ils étaient adolescents, comme moi.
20:59Comme vous.
21:00Ils étaient adolescents, et je leur ai dit ce qui m'était arrivé.
21:05Je leur ai dit quelles étaient leurs origines.
21:08Et là, ça a été choquant aussi pour eux.
21:11Mais ça a été quand même, parce que je les ai tellement protégés.
21:16Je les ai tellement protégés.
21:17Par contre, le dernier, Nicolas, lui, il a vécu vraiment,
21:21parce qu'il est parti tout jeune avec moi à La Réunion.
21:25Il a vécu toutes les étapes du combat.
21:26Toutes les étapes du combat.
21:28Et aujourd'hui, ce qui est incroyable, c'est quand on lui demande
21:30« Qui es-tu ? »
21:33Il me dit, parce que pourtant il est inaguerré,
21:35mais il me dit « Moi, je suis réunionnais. »
21:39Merci beaucoup, Marie-Germaine Périgogne.
21:42Quelle est la prochaine étape de ce combat,
21:44maintenant que le Sénat a voté à l'unanimité ?
21:47Nous allons être très vigilants,
21:48parce qu'il faut absolument que les décrets soient mis en place
21:51rapidement, avant la fin de l'année.
21:54J'ai rencontré la ministre des Outre-mer, Naïma Mouchou.
21:57Elle nous a bien encore dit, le 16 juin,
22:02qu'elle allait tout faire pour que ces décrets soient mis en place
22:05avant la fin de l'année.
22:06Et après, la Commission nationale sera mise en place
22:10et nous allons travailler sur les réparations,
22:13les deux volets des réparations.
22:15Merci beaucoup.
22:17Merci à vous.
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