00:00Fernandel, parlons du Spoonz maintenant.
00:02On a dit que le Spoonz c'était en quelque sorte l'histoire de votre vie,
00:06qu'en réalité vous désiriez plutôt faire des films dramatiques. Est-ce vrai ?
00:10Pas du tout.
00:11Le Spoonz c'est une histoire de Marcel Pagnol.
00:14Nous avons connu, quand nous tournions à Angèle,
00:17un jeune et cervelé qui ne pensait qu'au cinéma.
00:20Je dois dire d'ailleurs qu'il était un peu fada comme on dit à Marseille.
00:24Et devant la discrétion de ce garçon qui nous regardait tourner,
00:30et devant ces questions un peu farfelues,
00:35Pagnol en a tiré un scénario, le Spoonz.
00:38Et pour donner une fin, il a voulu que ce personnage que j'incarnais
00:45soit un homme qui aurait voulu faire une carrière dramatique.
00:50Mais ça ce n'est pas mon genre.
00:51Moi je n'ai pas voulu faire une carrière dramatique.
00:53D'ailleurs je n'ai même pas voulu faire une carrière de cinéma.
00:56Lorsque j'ai fait du cinéma, j'ai accepté la première fois pour me voir.
01:00Et je ne pensais qu'à faire une carrière musicale.
01:02Vous voyez ?
01:03C'est pour ça que je dis à mes jeunes camarades,
01:05quand ils disent « je veux faire du cinéma »,
01:07je dis « ne dites jamais ça.
01:09Dites peut-être qu'un jour je ferai du cinéma. »
01:11Car moi je n'avais pas du tout envie.
01:13Et le cinéma est venu me chercher au musicale.
01:15C'est pour ça que j'ai une grande reconnaissance au musicale.
01:18Et à ce public fidèle.
01:20Car comme je vous le disais tout à l'heure dans notre conversation privée,
01:23avant d'être devant les téléspectateurs,
01:25on pardonne tout à un comique.
01:28Voilà pourquoi au bout de 35 ans de cinéma,
01:32vous me voyez encore devant vous,
01:34chers amis,
01:35en vous remerciant encore de votre accueil quotidien.
01:39Et je dois dire que si je suis Fernandelle depuis 35 ans,
01:44enfin depuis 30 ans, mettons, que j'ai un grand nom,
01:47c'est au public que je le dois.
01:48À ce public qui m'a fait confiance au départ.
01:51Et c'est pour ça qu'il fallait quand même
01:53à ces gens très sympathiques qui sortent ou de l'atelier ou des bureaux,
01:57et qui le soir, le samedi, allaient au cinéma,
02:00leur donner quelque chose pour un peu les délasser.
02:02Et j'ai pensé que si j'avais fait, dans ma carrière déjà longue,
02:07que des films dramatiques,
02:10je n'aurais pas tenu le coup.
02:11Car on ne peut pas intéresser les gens
02:14à faire pleurer pendant 30 ans.
02:18Fernandelle, maintenant, vous êtes non seulement acteur,
02:21vous êtes également producteur.
02:23Oui.
02:23Producteur, vous avez fondé avec Jean Gabin,
02:25Lague Affaire.
02:26Avec Jean Gabin, vous êtes un des monstres sacrés du cinéma français.
02:29Si on y joue encore, Pierre Freinet,
02:31je crois qu'on a fait le tour des monstres sacrés actuels du cinéma.
02:34Il y a Brigitte Bardot, hein.
02:34Brigitte Bardot, dans le domaine féminin, bien entendu.
02:37Il y a Belmondo, maintenant, aussi.
02:38Bien.
02:39Il commence, c'est ça.
02:39Vous êtes producteur.
02:40On a dit, Fernandelle a fait Lague Affaire,
02:42c'était ou pour gagner de l'argent,
02:44ou pour tourner les films qui lui faisaient plaisir,
02:46ou pour choisir ses metteurs en scène.
02:48Qu'en est-il de ces questions ?
02:50Je vais vous répondre aux trois questions.
02:52Pour les metteurs en scène, je les ai toujours choisis.
02:56Il y a une question de disponibilité.
02:59Pour les films, on ne m'a jamais imposé un film.
03:02On m'a proposé un film, je l'ai accepté ou je l'ai refusé.
03:06Quand je tourne un film, je crois toujours faire le chef-d'oeuvre de l'année.
03:10Des fois, j'ai fait le chef-d'oeuvre la semaine dernière.
03:12C'est tout.
03:13Quand tu as gagné beaucoup plus d'argent,
03:15si je me suis associé avec Jean Gabin,
03:17parce que nous sommes de vieux amis,
03:19ce n'est pas uniquement pour gagner de l'argent,
03:22et je vais vous en donner les raisons.
03:26Parce que nous avons pensé que, tous les deux,
03:30en faisant des films,
03:32qui nous a réunis ensemble pour la première fois,
03:35depuis que nous sommes vedettes,
03:37dans la Gingras,
03:39nous allions faire plaisir à ce public
03:42qui a conservé cette amitié pour nous deux.
03:46car je dois vous dire que Jean et moi,
03:49nous sommes les deux seules vedettes
03:52qui avons tenu depuis tant d'années.
03:55Cette association a été un genre de remerciement pour le public.
03:59Or, pour faire un film tous les deux,
04:01on ne pouvait pas nous payer un producteur.
04:04Vous voyez où j'en viens.
04:06Ce n'est donc pas pour gagner de l'argent,
04:08car l'agent gras,
04:09qui a été notre premier film,
04:12est sorti sur les écrans français
04:15en décembre 1964.
04:18Il a fait jusqu'à présent
04:20un milliard de recettes guichées en France,
04:24et nous n'avons pas encore touché un sou
04:26avec Jean Gabin de nos appointements.
04:28C'est la première fois que nous faisons un film gratuit.
04:32Fernandel, vous allez tourner des films,
04:35nous vous en souhaitons encore plusieurs,
04:37mais de toute façon, un jour, il faudra vous arrêter.
04:39Oui, on l'a dit souvent.
04:41Quand le public ne viendra plus.
04:44Ce n'est pas une question de force physique.
04:46Pour vous, c'est uniquement une question de succès auprès du public.
04:49C'est-à-dire que, vous comprenez,
04:50je me demande comment il faut faire.
04:52C'est un métier où on ne voit pas passer les années.
04:56Et je vieillis avec le public.
04:58Et ce public ne se rend pas compte
04:59que je n'ai plus 25 ans.
05:02Il y aura plus, remarquez.
05:05Un peu plus du double.
05:07Seulement, ce public,
05:09quand on me rencontre,
05:10le public qui a l'habitude de me voir au cinéma,
05:13les gens me disent,
05:14mais vous ne changez pas.
05:15Parce que je change avec eux.
05:16Je change comme la famille.
05:18Tous les trois mois, on me voit à l'écran,
05:19on me voit à la télé, on me voit quelque part.
05:21Alors je change avec eux.
05:22Et d'après eux, vous n'avez pas bougé.
05:24Si, j'ai bougé.
05:25J'ai bougé, mais je bouge avec eux.
05:28Et c'est pour ça que très souvent,
05:29lorsque je peux faire une petite apparition sur la scène,
05:31comme il m'est arrivé au mois de novembre,
05:33où je suis allé aux Etats-Unis et au Canada,
05:35je suis allé voir le public pour leur dire
05:36qu'il n'y avait pas de raison,
05:37qu'eux me voient souvent
05:38et que moi, je ne les vois jamais
05:39puisque nous sommes des cousins,
05:41paraît-il, avec les Canadiens.
05:43D'ailleurs, je dois dire que
05:44mon petit espice du débit
05:45avait fait un très gros succès
05:46et j'ai retrouvé ce public et cet accueil
05:48où j'ai joué à bureau fermé
05:50pendant dix jours à Montréal.
05:52Alors, j'ai pensé que
05:54lorsqu'on me pose la question
05:55« Quand vous retirez-vous ? »
05:58il faut poser la question au public.
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