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  • il y a 4 jours
Chroniqueuse judiciaire à Charlie Hebdo, Sigolène Vinson a survécu à l'attentat du 7 janvier 2015 dans des circonstances qui lui ont longtemps pesé. Dans son nouveau livre “La Requine” (Le Tripode), elle évoque les raisons de son exil au bord de l'étang de Berre.

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Transcription
00:00France Inter
00:03La Grande Matinale
00:07Sonia de Villers
00:08Attention, texte puissant, envoûtant.
00:12La chroniqueuse judiciaire de Charlie Hebdo revient à la tuerie qui a fauché 12 de ses amis.
00:17D'autres survivants ont écrit, dessiné.
00:20Elle, elle s'y est longtemps refusée.
00:22Elle a préféré s'exiler, naviguer sur les temps de berre,
00:26un étang malade, un étang pollué, qui la dévore autant qu'il la calme.
00:31Un peu comme les requins.
00:33Vous, ils vous tétanisent, elle, ils la rendent plus forte.
00:38Ainsi va Sigolène Vincent, qui n'a pas baissé les yeux devant les terroristes,
00:44qui nage avec les grands squales,
00:46et qui pense sincèrement que le Yémen est une terre de sortilège
00:51où se profère le pouvoir de recouvrer la vie et celui de donner la mort.
00:57Portrait numéro 155.
01:01Bonjour Sigolène Vincent.
01:02Bonjour.
01:03La requine paraît au tripode.
01:06D'abord, le livre est beau, la couverture est magnifique.
01:09C'est un dessin de votre amie Catherine Meurice, en couleur.
01:13En couleur.
01:14Où on vous voit perché sur votre rocher, dominant.
01:17Vous pouvez nous raconter à quoi il ressemble cet étang de berre ?
01:21Alors l'étang de berre, il est contradictoire.
01:24Il est contradictoire par ses rives et par sa masse d'eau elle-même.
01:30Il a tout un côté industriel de l'ancienne pétrochimie.
01:37Il y a un aéroport marignane.
01:42Mais il a également une rive nord-ouest qui est encore assez sauvage, pas trop urbanisée.
01:49Et ses eaux parfois sont marrons, parfois sont très très claires.
01:52Ses eaux sont malades ?
01:54Ses eaux ne sont pas forcément malades en fait.
01:56C'est-à-dire que la vieille industrie, elle est de la biomasse qui est captive des limons de la
02:01Durance.
02:02Et si aujourd'hui son eau est malade, c'est par les apports d'eau douce de la Durance sur
02:07la chaîne Verdon-Durance pour les centrales hydroélectriques d'EDF.
02:13Et qui déversent de l'eau douce, qui déséquilibrent un écosystème qui est plutôt à la base marin.
02:17Quelque chose vous relie à cet étang.
02:20Et c'est un souvenir d'enfance, un souvenir très puissant.
02:23d'être arrivée au tout début des années 80 avec vos parents et votre frère à Djibouti.
02:30Oui.
02:33Curieusement, quand je suis arrivée sur les rives de l'Ettemberg, j'ai retrouvé des couleurs, des images, une lumière
02:39et des odeurs de l'enfance.
02:41Et je pense qu'on est toujours tous un peu en quête de ça, des impressions de l'enfance.
02:46De la corne de l'Afrique ?
02:48De la corne de l'Afrique, je l'ai retrouvée dans les Bouches-du-Rhône.
02:52Parce que quand j'étais enfant, je vivais près d'une plage où il y avait des cuves d'hydrocarbures.
02:57Donc c'était la nature mêlée à cette exploitation du pétrole ou au stockage du pétrole.
03:03Et c'est ce que j'ai retrouvé vers le golfe de Foss et l'Ettemberg.
03:42Le mercredi 7 janvier 2015, vous vous trouviez dans la salle de rédaction de Charlie Hebdo.
03:48D'abord, vous étiez venue à vélo avec votre amoureux et vous vouliez qu'il assiste à cette conférence de
03:54rédaction.
03:55Et puis, juste devant l'entrée du journal, il a dit « Bah non, finalement, je vous laisse entre vous
04:00».
04:00À quoi ça tient parfois ?
04:02À pas grand-chose, à pas grand-chose, c'est ça ?
04:04Volinsky était assis à votre droite, Bernard Maris juste en face de vous,
04:09Moustapha Ourad, le correcteur, lui était à son bureau.
04:12Au premier coup de feu, vous avez immédiatement compris.
04:15Pourquoi vous avez immédiatement compris ce qui allait se passer ?
04:19J'ai compris parce que j'avais toujours en tête qu'un attentat était possible et depuis mes 9 ans,
04:28indépendamment de Charlie Hebdo,
04:31parce que mon père est lui-même rescapé d'un attentat en 1987 à Djibouti, l'attentat de l'Istoril.
04:38Et depuis l'enfance...
04:40C'était un attentat à la bombe ?
04:42C'était un attentat à la bombe et mon père s'était assis à la table où il y avait
04:45la bombe.
04:46Et l'ami qui l'attendait était en retard, donc il s'est un peu éloigné de la table pour
04:50aller voir au bout de la terrasse s'il arrivait.
04:53La bombe a explosé, elle a fait 9 morts.
04:55À quoi ça tient ?
04:56À quoi ça tient ?
04:57Et du coup, mon père m'avait toujours dit que si un jour je devais subir un attentat à la
05:03bombe,
05:04il ne fallait pas que j'aille tout de suite au secours des blessés parce qu'il pouvait y avoir
05:08un sur-attentat.
05:08Donc depuis mes 9 ans, je suis presque sur le qui-vive.
05:13Vous guettez.
05:15Après avoir tiré sur mes amis du mercredi et parfois du lundi,
05:19Shérif Kouachi a décidé de me laisser la vie sauve.
05:21Il m'a épargnée, il me l'a dit tel quel.
05:24Je t'épargne.
05:25Et vous vivez avec cette phrase depuis très longtemps.
05:31Oui, elle ne me hante plus tant que ça.
05:38Là, dans le livre, je ne cherche pas tant à répondre aux questions que j'ai pu me poser
05:44dans les mois et les années qui ont suivi l'attentat.
05:50Mais oui, il m'a dit je t'épargne.
05:54Il y a une question que vous avez du mal à résoudre encore.
05:58C'est celle du temps.
05:59C'est celle du temps qui est quelque chose qui traverse tout ce livre.
06:03La minute 49 secondes de l'attaque du 7 janvier
06:08vous a paru durer une éternité, une infinité.
06:13Elle vous a paru durer un siècle.
06:15Et puis lors des procès, quand vous avez revu cette minute 49 secondes sur des images de tout est allé
06:22très vite.
06:23Oui, tout est allé très vite.
06:24Et c'est vrai que ce rapport au temps est également important dans le texte, dans la requine.
06:29Parce que c'est ce que j'ai souhaité faire après cet événement.
06:33Et comme je pense que beaucoup de personnes font après un événement tragique,
06:37que ce soit un deuil, un accident, une maladie,
06:39c'est d'avoir un rapport au temps qui soit différent.
06:43Et c'est comme si j'avais abandonné cette mesure humaine,
06:47qui est la première, la primordiale, celle du temps,
06:52et qui s'étire et qui soudain se rétracte.
06:56C'est vraiment un sujet qui m'intéresse, notre rapport au temps.
06:59Et puis il y a le rapport qu'on peut avoir à vos yeux, Sigolène Vincent.
07:04Là vous êtes face à moi, c'est vrai que vous avez des très très beaux yeux.
07:08Ils ont une couleur très particulière.
07:10Ils ne sont ni verts, ni bleus, ni gris.
07:14Pourquoi ne m'a-t-il pas tué ?
07:16C'est quand même une question que vous avez posée dès le lendemain
07:20à un psychiatre spécialiste des accidents collectifs.
07:24Réponse, peut-être que vos yeux vous ont sauvés.
07:27Vous n'avez pas baissé le regard devant le terroriste ?
07:30Ce n'est pas que je n'ai pas baissé le regard,
07:31c'est que je voulais vraiment, je pense, interagir.
07:36À partir du moment où j'ai compris qu'il n'allait pas me tuer,
07:39puisqu'il me le disait, je voulais qu'il y ait une interaction
07:43et maintenir ce lien.
07:45Et après c'est vrai qu'il y a eu des explications
07:48de la part du psychiatre,
07:49mais il m'a donné celles qui allaient me convenir.
07:51Et vous vous posez la question,
07:52certains yeux ont-ils le droit d'être épargnés et d'autres non ?
07:57Ben non.
07:58Tous les yeux du vivant,
08:01quel que soit l'être qui les porte,
08:03humain ou non-humain,
08:04a le droit de rester en vie.
08:07Et c'est vrai que ce psychiatre m'a dit que c'était peut-être...
08:10Ces yeux-là ont peut-être rappelé à Shérif Kouachi
08:14des yeux venus du Yémen.
08:17Et moi, ça me va comme explication.
08:46Je lis La requine de Sigolène Vinson,
08:49Les douze personnes tuées ce matin-là
08:51sont la raison de mes heures passées sur un rocher de safre,
08:54la raison de mon amour fou pour un étant malade,
08:57la raison pour laquelle je parle aux petits oiseaux et aux grands poissons.
09:01L'ennui que j'étanche ressemble à s'y méprendre à de la tristesse,
09:04une tristesse que je n'ai pas choisie,
09:06dont je ne suis pas éprise.
09:08Elle est venue à moi,
09:09je lui opposerai toujours la joie.
09:12Alors en fait,
09:13Les Tempers, c'est ça.
09:15Les Tempers, c'est ça.
09:16En fait, le livre, c'était une interrogation.
09:19C'est pourquoi me suis-je installée au bord de cet étang ?
09:23Et en fait, dans le livre,
09:25l'attentat n'est que, j'ai l'impression,
09:28la donnée, certes tragique,
09:30mais la donnée par le truchement
09:32de laquelle, en fait,
09:34j'en viens à m'intéresser
09:36aux vivants sous toutes ses formes
09:38et à cet étang.
09:41Aux vivants sous toutes ses formes
09:42et aux traces du vivant.
09:44Aux traces du vivant.
09:44Parce qu'il y a un rocher
09:45que vous aimez tant
09:46dans cet étang
09:47et que ce rocher,
09:49apprenez-vous,
09:50est farci de dents de requins
09:52fossilisés.
09:52Oui.
09:54Et ça, c'est ce qui me relie aussi
09:55à l'enfance.
09:56C'est-à-dire que le requin
09:57me suit depuis l'enfance.
09:59C'est l'animal
10:01que je vénère presque.
10:03Et donc,
10:04il y a des dents de requins fossilisés,
10:06des requins du myocène
10:08dans les rochers de safre
10:09de l'étang.
10:10Comme c'est étrange
10:11de vénérer un animal tueur.
10:13Comme c'est étrange
10:14de vénérer un grand squale,
10:16un prédateur.
10:17Comme c'est étrange
10:18de vénérer un animal
10:20qui est relié à la mort
10:22et à la menace énorme
10:23pour l'homme.
10:24Comme c'est étrange
10:24pendant les procès
10:25de l'attentat
10:27de Charlie Hebdo
10:27d'aller à l'aquarium
10:31du Trocadéro
10:32regarder les requins
10:33pour s'apaiser.
10:35Oui, parce que
10:36ce ne sont pas des tueurs,
10:37c'est des animaux
10:38qui mangent,
10:40qui ont besoin de manger,
10:41qui ont besoin de force
10:43et c'est le summum
10:44de l'évolution.
10:46Ils sont beaux,
10:48quand ils ne sont pas pris
10:48par la frénésie
10:50de la faim,
10:51ils sont d'un calme
10:52presque olympien.
10:53Et moi,
10:54j'en fais presque
10:54des créatures psychopompes.
10:56C'est-à-dire,
10:57elles m'emmènent...
10:58Il faut vous expliquer
10:59ce que c'est qu'une créature psychopompe.
11:00C'est des créatures psychopompes,
11:02c'est celles qui nous conduisent,
11:04nous accompagnent
11:05vers la mort,
11:06mais elles me font faire
11:07des allers-retours.
11:08C'est l'animal
11:09qui me guide
11:10vers la mort,
11:11me ramène au vivant,
11:12me ramène à la mort,
11:13me ramène au vivant.
11:14Et c'est un animal
11:15qui a très peu évolué.
11:18Petite,
11:19vous en aviez trouvé un échoué
11:21quand vous étiez enfant
11:22à Djibouti
11:23et vous vouliez
11:25qu'il vive.
11:26Oui,
11:26mais il était mort.
11:27Il était mort,
11:28Mais vous l'aviez pris
11:29dans vos bras,
11:30sous les yeux de votre père
11:31et vous l'aviez remis à l'eau.
11:32À l'eau,
11:32en pensant qu'il pourrait repartir,
11:34qu'il pourrait
11:36ressusciter,
11:36reprendre un peu d'air
11:37et repartir vers le large.
11:38Il y a quelque chose aussi
11:40avec la dent du requin
11:42qui n'est pas,
11:43comment dire,
11:43un gris-gris,
11:44qui n'est pas un talisman.
11:45C'est beaucoup plus que ça.
11:48Ça devient des personnages
11:50à part entière du livre.
11:52Les dents,
11:52parce que du coup,
11:53j'en possède beaucoup,
11:54en plus des miennes,
11:56donc des requins,
11:56des dents de requins fossilisés.
11:59Et c'est vrai que les dents,
12:00c'est ce qui reste de nous
12:01quand il n'y a plus rien.
12:03C'est par là qu'on identifie,
12:04par exemple,
12:05des morts sans identité.
12:07Et c'est vraiment
12:09ce qui reste
12:10de ce qui a été.
12:12Et là,
12:12les dents de requins fossilisés,
12:14elles remontent
12:15à 20 millions d'années.
12:17Et elles sont encore là
12:18et elles témoignent
12:20d'une existence,
12:21d'une existence
12:22qui s'est passée
12:22sur cette planète Terre.
12:23Là aussi,
12:24il y a des réminiscences
12:25de l'attentat.
12:26Quand même,
12:26ça revient,
12:27parce que vous dites
12:28j'ai vu des dents,
12:29des dents scintillées.
12:31Je les ai vues au sol,
12:32je les ai vues
12:33dans une mare de sang.
12:35Et puis,
12:37vous étiez intéressée
12:38à une dent
12:38de George Harrison.
12:40Oui,
12:40parce qu'il avait
12:41une canine
12:42à un moment donné
12:43qui était un peu
12:44proéminente
12:45et je me posais
12:45la question
12:46de savoir
12:46si cette dent
12:48avait forgé
12:50son talent,
12:51enfin,
12:51si sa façon de parler,
12:54de composer
12:54ou d'écrire.
12:56Mais personne au monde
12:58ne s'est posé
12:58cette question
12:59sur George Harrison
13:00des Beatles.
13:01Moi,
13:02je me la suis posée
13:03parce que je me pose
13:03la question pour moi
13:04si ma façon
13:05de me tenir
13:07influe ou pas
13:08sur ma façon
13:08d'écrire.
13:09Si j'écrivais plus droite,
13:10est-ce que j'écris
13:11autre chose ?
13:12Moby Dick,
13:13Moby Dick,
13:14au cinéma.
13:15Est-ce que ce n'est pas
13:15Moby Dick
13:16qui vous a pris
13:17votre jambe ?
13:22Oui,
13:23c'est Moby Dick
13:24qui a déchiré
13:25mon corps
13:26et mon âme
13:27jusqu'à ce qu'ils
13:27mêlent ensemble
13:28leur sang.
13:31Oui,
13:32Matelot,
13:33je la poursuivrai
13:34jusqu'au Cap Horn
13:35et je cinglerai
13:36tout autour
13:37du Malström
13:38de Norvège
13:39et jusqu'autour
13:40des flammes
13:41de l'enfer
13:42sans pouvoir
13:43renoncer
13:43à la poursuivre.
13:48Ce grand cachalot blanc,
13:50le grand cachalot
13:51d'Hermann Melville,
13:52après l'attentat,
13:53vous vous l'êtes fait
13:54tatouer
13:55sur l'avant-bras.
13:56Je le vois là,
13:57ce grand tatouage.
14:00Et vous le dites
14:00très bien
14:01dans le livre
14:01que le squall
14:02de Spielberg
14:04dans les Dents de la Mer,
14:05film que vous avez vu
14:06chaque année
14:07depuis que vous êtes enfant,
14:08comme le cachalot
14:10de Moby Dick,
14:10ce ne sont pas
14:11tout à fait
14:13des êtres vivants,
14:15ce ne sont pas
14:15tout à fait
14:16des êtres imaginaires,
14:17ce ne sont pas
14:17tout à fait
14:18des prédateurs,
14:19ce ne sont pas
14:19tout à fait
14:20des amis
14:20ni des fantômes.
14:21C'est un peu
14:22de tout ça.
14:22C'est un peu
14:23de tout ça.
14:24Il y a
14:25ces créatures
14:26au sens propre
14:27qui ne représentent
14:28qu'elles
14:29et il y a
14:30tout ce qu'elles figurent,
14:32ce qu'elles incarnent.
14:34Et effectivement,
14:35le Moby Dick,
14:36c'est plus que Moby Dick,
14:37c'est peut-être
14:39une conscience
14:40supérieure
14:42et évidemment,
14:43Moby Dick,
14:44pour moi,
14:45est plus intéressant
14:46que le capitaine Akab.
14:49Trois ans après
14:50l'attentat,
14:50Sigolène Vincent,
14:51vous avez voulu
14:52rentrer à Djibouti,
14:53revenir à Djibouti,
14:55s'assurer
14:55de ce qui pouvait rester
14:57de votre enfance
14:58parce que vous avez
14:59des souvenirs merveilleux
15:00à Djibouti,
15:02savoir si tout avait
15:03volé en éclats
15:05ce jour de janvier 2015.
15:08Et donc,
15:09vous faites un très beau
15:10voyage là-bas
15:12et puis,
15:13vous revenez à Djibouti-ville
15:15et puis là,
15:15il y a un urgent
15:16qui tombe,
15:17c'est-à-dire que
15:18Peter Sheriff,
15:19à ce moment-là,
15:20probable commanditaire
15:21des attentats,
15:23vient d'être arrêté
15:23et il vient d'être arrêté
15:25à Djibouti
15:27où il se cachait
15:28sous une fausse identité.
15:31Et le hasard
15:33fait que vous allez
15:34vous rentrer à Paris
15:36dans l'avion,
15:37le même avion
15:38où lui va être rapatrié.
15:41Ça n'arrive ?
15:43Pas qu'aux autres,
15:45ça m'arrive à moi.
15:46Ça vous arrive à vous ?
15:47Oui,
15:48parce que du coup,
15:49c'était en 2018,
15:49décembre 2018,
15:50j'avais besoin
15:51de retourner à Djibouti,
15:53j'ai grandi
15:54aux routes du Héron,
15:57quasiment au pied
15:58d'un minaret.
15:59les cinq prières par jour
16:01pour moi étaient un moment
16:03vraiment important,
16:04surtout la prière du soir.
16:07Elle est imprimée en moi
16:09parce qu'elle s'accompagnait
16:10du cri des corneilles
16:12et du jour finissant
16:14et des hommes et des femmes
16:16qui sortaient de la mer
16:18et des requins
16:19qui commençaient
16:21à chercher leur nourriture,
16:23c'était l'heure de la chasse.
16:26La dernière prière
16:27était pour moi
16:27un moment très particulier
16:28et très important
16:29et je voulais voir
16:30si j'étais encore transportée
16:34par ça.
16:34Donc je suis retournée
16:36à Djibouti
16:36et un jour
16:37où je vais nager
16:38avec les requins-baleines,
16:41donc c'était un jour
16:43assez merveilleux
16:44même si je n'aime plus trop
16:45nager avec les requins-baleines
16:46parce qu'on les gêne
16:49tout simplement
16:50et en rentrant,
16:51l'ami chez qui je loge,
16:53Idil,
16:53m'apprend effectivement
16:54que Peter Sheriff
16:55a été arrêté
16:57deux jours plus tôt
16:58et ma première réaction
16:59c'est qu'il ne va pas
16:59prendre l'avion avec moi.
17:01Sachant qu'il y a un vol
17:02pour le samedi
17:03et évidemment
17:04en posant cette question
17:05je savais pertinemment
17:06qu'il prendrait l'avion.
17:0722 décembre 2018
17:08le vol Air France
17:10AF 669
17:12vous êtes tous les deux
17:13à l'arrière
17:13mais je veux dire
17:15la probabilité
17:16que le commanditaire
17:17d'un attentat
17:18et que
17:18une des rares survivantes
17:20de cet attentat
17:21voyage dans le même vol
17:22Djibouti-Paris
17:23est absolument sidérante.
17:25D'ailleurs
17:25il y a même
17:26une juge d'instruction
17:27qui a eu du mal
17:28à y croire.
17:29Oui oui
17:29c'est
17:31et j'ai pas d'explication
17:32à donner à ça
17:34parce que
17:35je...
17:36Si ce n'est
17:36que vous êtes sorti
17:37de l'avion
17:38que vous avez vu
17:39des hommes
17:41en armes
17:42cagoulés
17:43qui attendaient
17:44le cortège
17:44de celui
17:46qui avait été
17:46constitué prisonnier
17:47et que vous vous êtes
17:48écroulés en larmes
17:49à l'aéroport.
17:49Oui parce que
17:50je me suis dit
17:50personne
17:51là c'est peut-être
17:53bête comme réflexion
17:53mais je me suis dit
17:54personne n'a pris soin
17:55de moi.
17:56C'est à ça
17:57que j'ai pensé
17:57je me suis dit
17:58quelqu'un aurait pu
17:59regarder la liste
18:00des passagers
18:01et se dire
18:02que ce vol-là
18:03rendrait peut-être
18:03quelqu'un triste
18:05moi
18:05en l'occurrence
18:07et voilà
18:08mais après
18:08j'ai eu l'occasion
18:09lors du procès
18:10de Peter Sheriff
18:11de lui raconter ça
18:13et voilà
18:14et pour lui
18:15il n'y avait pas
18:15de coïncidence
18:16il y avait un destin
18:18un destin croisé
18:19croisé
18:20commun
18:21Sigolène
18:22Vincent
18:23Larroquine
18:23texte magnifique
18:25qui paraît aux éditions
18:26du Tripode
18:27et très beau livre
18:28avec la couverture
18:29et le dessin
18:29de Catherine Meurice
18:30merci beaucoup
18:32d'être venue ce matin
18:33sur France Inter
18:34merci beaucoup
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