00:007h47, Quentin, on va reparler avec votre invité de notre justice sous pression depuis la mort de la petite Liana.
00:05Oui, bonjour Kéliane Blanchet.
00:07Bonjour, merci pour votre invitation.
00:08Merci d'être avec nous, déléguée en Occitanie de l'Union Syndicale des Magistrats pour le ressort de la Cour
00:12d'appel de Nîmes.
00:13Également, juge placé délégué au tribunal judiciaire d'Alès.
00:17Avec nous donc au lendemain de cet hommage populaire à Liana.
00:21160 marches ont eu lieu hier partout en France, notamment à Nîmes.
00:25Elle vous inspire quoi d'abord cette émotion qui traverse toute la France depuis la semaine dernière ?
00:30Cette émotion, elle est normale.
00:33Et je veux dire, il faut avoir conscience que nous, les magistrats, on l'a ressenti aussi pendant tout le
00:37week-end.
00:38Moi, je suis allé voir tous les collègues dès lundi matin pour voir leur ressenti.
00:41Ils sont tous traumatisés par ce qui s'est passé.
00:44Ils veulent tous savoir ce qui s'est réellement déroulé pendant cette enquête.
00:47C'est pour ça qu'on a une inspection générale de la justice qui est mise en place par le
00:51ministre.
00:52C'est une très bonne chose. Nous, on la soutient.
00:54S'il doit y avoir des sanctions individuelles, il faut que ces sanctions soient mises en place.
00:58C'est normal. S'il y a des dysfonctionnements, ils doivent être révélés.
01:02Nous, en revanche, ce qu'on souhaite, c'est que cette responsabilité éventuellement individuelle
01:07ne soit jamais analysée en dehors du contexte dans lequel on est censé travailler
01:12et dans lequel on doit traiter toutes ces plaintes.
01:14Alors justement, on va parler du contexte de l'affaire Liana.
01:17Liana, il y a beaucoup d'indignation.
01:19On a parlé d'émotion, mais indignation en raison du profil du ravisseur présumé de Liana.
01:23Il fait l'objet depuis 2017 de sept plaintes.
01:26Sept plaintes ou signalements pour violences sexuelles,
01:28faits pour lesquelles il n'a jamais été entendu.
01:31Comment la justice a-t-elle pu passer à côté de son cas ?
01:34Ce n'est pas forcément exceptionnel, en fait.
01:36Il faut bien comprendre que quand on a une plainte,
01:38l'objectif, surtout dans les affaires de Mörs,
01:40qui sont très particulières parce qu'on a peu d'éléments de preuve,
01:43l'objectif, justement, c'est d'essayer de recueillir le maximum d'éléments
01:46avant d'entendre quelqu'un.
01:47Donc, on va essayer d'entendre les témoignages,
01:49on va essayer d'avoir des expertises,
01:50on va essayer de réentendre les victimes pour savoir s'il y a des contradictions ou pas.
01:54Et c'est avec l'ensemble de ces éléments, ensuite, qu'on va entendre.
01:57Là, on parle de faits qui remontent à 2017.
01:59Et d'ailleurs, Gérald Darmanin disait hier,
02:01il aurait dû, avant la disparition de Liana, être mis en examen ce suspect.
02:06Et c'est pour ça qu'on a une inspection.
02:08Et c'est pour ça que l'Inspection Générale de la Justice va faire son travail
02:11pour savoir, effectivement, quels ont été les réels dysfonctionnements dans cette affaire.
02:14Oui, alors, c'est effectivement le terme qu'utilise Gérald Darmanin.
02:18Il dit, lui, que ce dysfonctionnement n'est pas lié à un manque de moyens
02:22accordés à la justice.
02:23Il a raison quand il dit ça ?
02:25Alors, nous, on serre les dents quand on entend ça.
02:27Notamment aussi quand le président de la République nous dit
02:30qu'il ne veut pas entendre la question de moyens.
02:32Il faut bien comprendre qu'en France,
02:33il y a une pénurie de moyens dans la justice, encore aujourd'hui.
02:37quand on sait qu'en Europe, les procureurs sont en moyenne 12 pour 100 000 habitants,
02:44qu'en France, nous sommes 3.
02:46Dites-vous bien que le nombre de magistrats au parquet
02:49qui doivent traiter les plaintes est divisé par 4 par rapport à nos voisins européens.
02:53Donc, il ressemble à quoi le quotidien aujourd'hui d'un magistrat ?
02:56Par exemple, au tribunal de Nîmes ?
02:57Au tribunal de Nîmes, pour le parquet en tout cas,
02:59ils doivent jongler entre la permanence,
03:02donc les appels des enquêteurs pour savoir comment on oriente les enquêtes,
03:05les masses de piles de courriers de toutes les enquêtes
03:08qui doivent encore être traitées par courrier,
03:10qui ne sont pas prises par voie téléphonique.
03:12Ils jonglent ça avec l'instruction,
03:14parce qu'ils ont aussi une action à l'instruction,
03:15et aussi les audiences.
03:17D'où peut-être ce que disait Gérald Darmanin,
03:19de prioriser, et notamment prioriser,
03:21ces affaires de viol sur enfants.
03:22C'est ça qui est à l'origine, d'après lui,
03:24du dysfonctionnement dans l'affaire Liana.
03:26Et alors nous, la difficulté qu'on a avec la question de la priorité,
03:29c'est que trop de priorité tue la priorité.
03:31Il faut bien savoir que depuis 2025,
03:34le parquet, le ministère public,
03:36a reçu 42 circulaires, 72 dépêches depuis janvier 2025.
03:40Ça fait un total de 6 à 7 par mois.
03:43En sachant que dans chacune d'elles, principalement,
03:45on nous dit quels sont les actes qui sont prioritaires,
03:47les contentieux qui sont prioritaires.
03:49Mais ça, pardon, je vais faire une comparaison peut-être
03:50qui vous paraîtra hasardeuse,
03:52mais c'est comme nous, quand on travaille,
03:53on reçoit des centaines de mails par jour qu'il faut traiter.
03:56C'est pas la même chose.
03:57Ces dépêches et ces circulaires,
03:58ils nous disent là où on doit porter notre action en priorité.
04:02Mais dans chacune d'elles, en fait,
04:03on a une priorité qui est différente.
04:05Donc, un exemple, le 27 janvier 2025,
04:08deux circulaires.
04:09La première nous dit
04:10la priorité numéro un du gouvernement,
04:14c'est le narcotrafic.
04:15Le même jour, deuxième circulaire,
04:17la priorité, c'est les violences faites aux femmes et aux mineurs.
04:20Il faut savoir que ces circulaires, on en a tout le temps.
04:22Là, je regardais, juin 2025, encore,
04:24la priorité du gouvernement, c'est le logement indigne.
04:29Donc, en fait, tout est prioritaire.
04:31Et quand nous, on se retrouve devant notre masse de contentieux,
04:35peu importe ce que va choisir le substitut, en fait,
04:37c'est un choix impossible.
04:38Il va choisir le narcotrafic si il y a un incident de l'autre côté,
04:40on va lui reprocher de ne pas avoir choisi cette priorité-là.
04:43En revanche, s'il se porte sur les violences
04:44et qu'il va y avoir, par exemple, un double homicide
04:47avec des tiers qui vont subir des coûts de la part du narcotrafic,
04:50on va dire, pourquoi vous n'êtes pas penché sur le narcotrafic ?
04:52Donc, qu'est-ce qu'il faudrait pour gérer toutes ces priorités
04:55qui n'en sont plus une, puisque tout est priorité, comme vous dites ?
04:58La priorité, c'est un choix politique.
05:00C'est une responsabilité politique, c'est des choix de société.
05:03Et je pense qu'il y a des choix de société
05:05qui doivent être faits en conscience.
05:07Et ensuite, si on veut que tout soit prioritaire,
05:09il nous faut des moyens.
05:10Des moyens, donc des hommes, des magistrats, en plus, pour le parquet ?
05:12Et des forces de l'ordre.
05:13Et des forces de l'ordre, quand on dit qu'il faut du bleu à chaque coin de rue.
05:16Oui, c'est un choix politique, et ça peut être une bonne chose.
05:18Moi, je n'ai pas d'avis dessus.
05:19Nous, on est partisans à politique.
05:20Donc, nous, que ce soit à droite ou à gauche,
05:23on n'a pas d'opinion à donner là-dessus.
05:24Mais le problème, c'est que s'ils sont dans la rue,
05:26ils ne sont pas en train de traiter les enquêtes dans les bureaux.
05:28Bon, j'avais une dernière question à vous poser.
05:30Gérald Darmanin a justement convoqué les procureurs généraux hier à Paris.
05:34Il leur a demandé de reprendre les 70 000 plaintes qui touchent aux enfants.
05:38Ça, concrètement, ça peut déboucher sur quoi ?
05:40Le fait de reprendre 70 000 plaintes ?
05:42Plein de choses.
05:43Ça peut être un classement sans suite,
05:44parce qu'on considère qu'il n'y a pas suffisamment d'éléments pour donner suite.
05:47Ça peut être une poursuite de l'enquête avec des...
05:49Ce que je veux dire, c'est que ce n'est pas de la com.
05:51Ça devrait déboucher derrière sur des actions concrètes de la part de la justice.
05:55Depuis hier, les parquets, surtout le ressort national,
05:58ont ressorti les plaintes et ont commencé à les retraiter.
06:00On n'a pas attendu, effectivement, de savoir ce qu'on était exactement
06:03pour se mettre en ordre de bataille.
06:05Et ça va être pareil chez toutes les forces de l'ordre
06:08qui vont ressortir leurs plaintes pour savoir ce qu'il en est.
06:10C'est les directives du gouvernement.
06:12On les applique, c'est notre rôle.
06:13Bon, pour être complet, le garde des Sceaux a été auditionné hier à l'Assemblée.
06:17Il doit l'être aujourd'hui par la Commission des lois du Sénat.
06:19Je vous remercie beaucoup, en tout cas, Kéliane Blanchet,
06:21d'avoir été avec nous déléguée de l'Union syndicale des magistrats en Occitanie,
06:25je le rappelle, et juge placé délégué au tribunal judiciaire d'Adès.
06:28Merci beaucoup.
06:28Merci à vous.
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