00:00Il y a un rapport entre Bernadette Chirac et le côté royal, vous allez voir.
00:03Alors, Bernadette Chirac n'a jamais porté de couronne, vous en conviendrez.
00:06Mais néanmoins, elle a longtemps donné à l'Élysée une allure de petite cour républicaine.
00:11Tout d'abord, il y a ce nom, Bernadette Chaudron de Courcelles.
00:15Déjà, le nom nous dit quelque chose.
00:16C'est l'ancienne France, les familles enracinées, l'éducation stricte,
00:19les dîners où l'on apprend très tôt que le vêtement est un langage.
00:22Chez elle, une robe n'était jamais seulement une robe,
00:25un taillard n'était jamais seulement un taillard, c'était une armure.
00:28Une façon de dire, je suis à ma place, je connais les codes, je tiens mon rang.
00:33En France, la première dame, vous le savez, n'a pas vraiment de statut officiel.
00:37Bernadette Chirac lui a donné une silhouette, un maintien, on a envie de dire un pli impeccable.
00:41Elle n'était pas dans la séduction, elle était davantage dans la distance,
00:45dans le protocole, dans le contrôle.
00:47Elle avait quelque chose des grandes dames de cour,
00:49celles qui parlent peu, qui observent beaucoup
00:51et qui savent que le pouvoir se joue dans les détails.
00:55On parle beaucoup de ces robes.
00:56Bertrand, est-ce qu'elle avait un style particulier, son propre style, si je puis dire ?
01:02Absolument, Bernadette Chirac, ce n'est pas la robe spectaculaire, la fantaisie,
01:05la mode qui court après son époque.
01:07C'est le tailleur bien coupé, la jupe au genou, la veste structurée,
01:11le rang de perles, la broche, le brushing impeccable,
01:14le sac tenu comme un sceptre.
01:16On pourrait parler d'un côté aristochique à la française,
01:20pas l'aristocratie tapageuse,
01:21pas le luxe qui crie, plutôt une élégance sèche, maîtrisée,
01:25parfois sévère, mais immédiatement lisible.
01:28Et derrière cette silhouette, il y a des maisons, des noms,
01:31presque comme une géographie du luxe français.
01:34Bernadette Chirac fréquente Dior, Saint Laurent, mais surtout Chanel.
01:37Le nom qui se détache, c'est Karl Lagerfeld.
01:40Le maître de la rue Cambon ne la transforme pas.
01:42Il va la moderniser par petites touches,
01:45par une veste mieux dessinée, par une allure plus nette,
01:47par une raide d'or, soudain devenu style.
01:50Bernadette Chirac ne devient jamais une femme de mode,
01:53elle reste une femme de rang.
01:54Mais Lagerfeld comprend très tôt qu'il ne faut pas la déguiser,
01:57il faut simplement transformer son maintien en signature.
02:00Et puis, attention, il ne faut pas réduire Bernadette
02:02à ses tailleurs de jour.
02:04À l'Élysée, il y avait aussi l'autre théâtre,
02:07celui du soir, les dîners d'État, les visites officielles,
02:11pour accompagner un chef d'État, pour recevoir un roi,
02:13pour recevoir une reine ou un président étranger.
02:17Mais Bernadette savait donner à la République française
02:19cette solennité qui ressemble parfois, furieusement,
02:23il est vrai, à une cour.
02:24Puisque vous êtes quand même un spécialiste des familles royales,
02:27mon cher Bertrand, vous avez réussi à trouver un lien
02:30entre Bernadette Chirac et Lady Diana.
02:33À nouveau, parce qu'il y en a un,
02:34et je ne l'invente pas du tout, vous allez voir.
02:36C'est même peut-être le pont le plus joli
02:38entre cette chronique française et l'univers royal.
02:41Bernadette Chirac reçoit Diana.
02:42On est à l'Élysée, on est en septembre 1995.
02:45La scène est magnifiquement symbolique,
02:47puisque d'un côté, on a la princesse de Galles,
02:49vous le voyez, et de l'autre,
02:50qui est une icône mondiale,
02:52la femme la plus photographiée de la planète,
02:54et de l'autre, Bernadette Chirac,
02:55qui est première dame française depuis quelques mois seulement,
02:58encore raide, encore très protocolaire,
03:00mais déjà installée dans son rôle.
03:02Diana arrive avec cette grâce un peu blessée,
03:05j'ai envie de dire,
03:06qui était la sienne.
03:07Bernadette incarne, elle, la tenue,
03:09la réserve, la France officielle.
03:10Regardez, deux femmes que tout semble poser,
03:12mais que le vêtement rapproche.
03:14Diana utilisait la robe pour dire sa liberté,
03:17sa fragilité, sa reconquête.
03:18Bernadette Chirac l'utilisait pour dire la stabilité,
03:21le rang, l'endurance.
03:22Il y a même un détail précieux.
03:24En 1995, Bernadette Chirac cherche un cadeau
03:26pour Diana venue à Paris.
03:28Elle se tourne vers Dior,
03:29qui lui conseille de lui offrir ce sac
03:32que l'on surnomme le chouchou.
03:33Bernadette l'offre donc à la princesse.
03:35Diana va l'adorer, le porter, le reporter,
03:38la poser aux photographes du monde entier,
03:40et ce sac devient le Lady Dior.
03:42C'est encore aujourd'hui le modèle
03:43le plus vendu de chez Dior.
03:45Autrement dit, par un cadeau de première dame,
03:47Bernadette Chirac a fait entrer un objet français
03:49dans la légende de Diana
03:50et donc dans la légende mondiale.
03:52Bon, finalement, Bertrand,
03:53que racontent les robes de Bernadette Chirac ?
03:55Elle raconte une époque,
03:56elle raconte une France
03:57où l'on pensait encore
03:58qu'une femme publique
03:59devait d'abord savoir tenir,
04:01ne pas se livrer,
04:02ne pas trop bouger,
04:03ne pas trop se montrer.
04:04Mais elle raconte aussi une revanche,
04:06car Bernadette Chirac a longtemps été regardée
04:07comme l'épouse d'eux,
04:08l'épouse de Jacques Chirac,
04:10l'épouse trompée,
04:11l'épouse silencieuse,
04:11et puis peu à peu,
04:12elle est devenue un personnage à part entière.
04:14Il y a les pièces jaunes, bien sûr,
04:16il y a la corresse, bien sûr,
04:17il y a cette parole
04:17de plus en plus acérée,
04:18parfois redoutable,
04:19et cette manière de survivre à tout,
04:21aux humiliations,
04:22aux drames familiaux,
04:22aux défaites, aux maladies,
04:24à la solitude aussi.
04:25Mais ces vêtements, eux,
04:26changent peu.
04:27C'est cela qui est fascinant.
04:28Bernadette Chirac n'a jamais cherché
04:29la métamorphose spectaculaire,
04:31elle a préféré la constance.
04:32Comme si son tailleur disait
04:34« Vous pouvez changer de monde,
04:35changer de président,
04:37changer de mode.
04:38Moi, je reste debout. »
04:39Il y avait chez elle quelque chose
04:40d'une reine douairière de la République,
04:42une femme sans couronne, certes,
04:44mais avec un sens absolu du rang,
04:46une femme qui n'a jamais voulu
04:47être une icône de la mode,
04:48mais qui a fini par devenir
04:49une silhouette historique.
04:51Bernadette Chirac n'a jamais laissé
04:52une robe mythique comme Diana,
04:54elle n'a jamais laissé une couleur
04:55symbolique comme Elisabeth II,
04:56par exemple.
04:57Elle a laissé autre chose,
04:58un pli, une posture,
04:59une façon de ne jamais
05:00complètement céder.
05:01Et finalement, c'est peut-être
05:03cela son dernier style,
05:04avoir traversé un demi-siècle
05:06de pouvoir sans jamais défaire
05:08le pli de son tailleur.
Commentaires