00:00Bienvenue à l'heure des livres, Eric et Emmanuel Schmitt.
00:02Alors évidemment vous connaissez, vous êtes écrivain, bien sûr, dramaturge, vous êtes membre du jury Goncourt,
00:07vous avez bien d'autres activités à votre arc, pas toutes les citées, donc surtout romancier à succès évidemment.
00:13Et puis après avoir publié il y a peu le cinquième top de votre saga, La Traversée des Temps,
00:18nous vous retrouvons pour un autre livre qui s'appelle Juste après Dieu, Il y a Papa,
00:23un livre qui est paru chez Albain Michel, un roman qui revient sur la vie de Beaux-Arts,
00:29mais aussi sur les liens particuliers qu'il a entretenus avec son père, Léopold.
00:34Et c'est un livre qui paraît après un autre, déjà paru il y a plus de 20 ans,
00:38qui s'appelait Ma vie avec Mozart, dans lequel vous racontiez comment la musique de Mozart avait été,
00:46finalement vous a sauvé la vie, comme un appel vers la vie.
00:52La beauté sauve, c'est ce que disait Paul Valéry.
00:54Oui, oui, un moment difficile de mon adolescence où je m'interrogeais sur le sens de la vie,
01:00je n'étais pas sûr de vouloir continuer, j'avais pas seulement des pulsions,
01:04mais carrément des projets suicidaires.
01:06Et à ce moment-là, une professeure emmène certains de ses élèves à l'Opéra de Lyon,
01:11écouter une répétition d'un opéra.
01:14Les Noces de Figaro, de Mozart.
01:16Au début, rien ne m'intéresse, et puis une femme rentre sur scène, elle se met à chanter.
01:21L'ère de la comtesse.
01:22L'ère de la comtesse.
01:23Et là, en 4 minutes et demie, je suis guéri.
01:27C'est-à-dire que c'est toute la beauté du monde qui m'est rendue,
01:29le désir de vivre, tout ce qui fait battre le cœur.
01:32Donc Mozart est pour moi, à ce moment-là, devenu plus qu'un musicien, mais un guide.
01:37Quelqu'un qui me rappelle qu'on est sur Terre pour admirer et jouir de l'existence,
01:45et ne pas perdre une millette de vie.
01:48Et donc, pour moi, il est aussi important que des philosophes qui m'ont formé.
01:54Il faut dire que c'est un être à part, et dont la musique est évidemment à part.
01:59Alors ce qui est intéressant, c'est que vous évoquez certes sa vie,
02:01mais vous évoquez aussi sa place dans la famille, et le rôle qu'a eu la famille.
02:05Donc évidemment, il y a sa mère.
02:09Wolfgang n'est pas le premier enfant.
02:12Elle a eu beaucoup d'enfants.
02:13Elle a eu 7 enfants, et seulement 2 ont survécu,
02:17ce qui est dans la moyenne de l'époque.
02:18On a oublié, parce que ce n'est pas si loin,
02:20mais heureusement, ça n'arrive plus comme ça.
02:23Et lui-même, Mozart va faire 6 enfants, dont seulement 2 survivront.
02:27Donc on avait l'idée de la fragilité de la vie,
02:30du fait que c'est un privilège et une exception d'être en vie,
02:33et du fait qu'il ne faut pas perdre une seconde pour exister.
02:37Ce que va faire Mozart, qui va mourir à 35 ans,
02:39mais en laissant une œuvre immense.
02:42Alors il y a donc Wolfgang, il y a sa mère, il y a sa sœur,
02:46Nannerl, qui est également musicienne, et Léopold, également musicien.
02:50Donc il est vraiment dans un environnement
02:53qui favorise l'éclosion.
02:55C'est au-delà du talent, en réalité.
02:58C'est un don, puisque très vite, ce que vous racontez,
03:01c'est qu'à 5-6 ans, on détecte un génie.
03:05C'est ça.
03:06À 5-6 ans, il compose.
03:08Et puis c'est bien.
03:12Et en fait, son père Léopold est un père très moderne pour l'époque,
03:17parce que d'abord, il donne la même éducation,
03:19la même instruction à sa fille et à son fils,
03:21ce qui était rare.
03:23Et ensuite, il leur offre tout, la musique, la géographie,
03:25l'histoire, les voyages, les langues, les mathématiques.
03:28Et Mozart, évidemment, la musique va être une révélation pour lui.
03:32Et son père, qui est professeur de musique
03:35et vice-maître de chapelle du prince archevêque de Salzbourg,
03:40va lui livrer tout son savoir.
03:42Et ce père va avoir aussi l'intelligence.
03:44Quand Wolfgang, à 10 ans, se rend compte que lui
03:46ne peut plus rien lui apprendre, tellement son fils est doué.
03:50Et à ce moment-là, c'est une autre série de voyages
03:51qu'ils vont faire en Europe pour qu'ils rencontrent
03:53les plus grands maîtres et qu'ils continuent son ascension.
03:57Et en même temps, le père prend ici un risque immense,
04:00c'est-à-dire de permettre à son fils de se rendre compte,
04:03peut-être un jour, que son père, en fait,
04:05est un musicien très moyen, sinon médiocre.
04:08Ce que Mozart réalisera,
04:11et il finira par mépriser ce père qu'il a tant aimé.
04:16C'est lui qui dit, juste après Dieu, il y a papa.
04:19Et il va y avoir une distance prise
04:22entre cet homme et son fils.
04:24Oui, on le voit à la fin du livre,
04:27en recevant une énième lettre de son père,
04:31alors qu'il est marié, des enfants,
04:33qui lui donne des conseils.
04:34Il s'irrite, c'est-à-dire, c'est Mozart,
04:37qui reçoit des conseils, c'est-à-dire de son père musicien,
04:40mais qui l'a dépassé très, très, très largement.
04:43Complètement.
04:44Et puis, c'est le drame d'un père,
04:47au sens où ce père fait tout pour son fils.
04:49Il prend même des risques,
04:50puisqu'il prend des congés sans solde,
04:52pour emmener son fils devant les grands de ce monde,
04:55faire découvrir le génie de son fils.
04:57Il prend tous les risques,
04:58mais lorsque Mozart est adulte,
04:59il n'a pas envie que son fils prenne les mêmes risques.
05:02Il veut la sécurité pour son fils.
05:04Il veut un poste dans une grande maison, etc.
05:07Et Mozart va être le premier musicien de l'histoire de la musique
05:09à dire, non, non, je ne travaille pas pour une maison,
05:12je suis, on dirait aujourd'hui, freelance,
05:15et je vivrai de mes compositions.
05:19Il ouvre la voie,
05:20tout le monde va s'engouffrer dans cette voie après lui,
05:23il le payera très cher,
05:24il le payera de sa santé et de sa vie.
05:26Oui, parce qu'en fait,
05:26il ne supporte pas les carcans, Mozart,
05:28donc il veut très vite s'échapper de Salzbourg,
05:31qui est trop étroite pour son talent,
05:35il veut partir en Italie.
05:36Puis après, il y a le prince archevêque Colorado
05:40qui voulait juste l'enfermer dans un rôle de fournisseur,
05:45finalement, de musique religieuse.
05:48Et lui, il sent qu'il est au-dessus,
05:53qu'il peut faire plus.
05:54Et c'est ça aussi qui est révolutionnaire.
05:55Il ne veut pas être un simple fournisseur.
05:58Complètement.
05:59Il a l'idée de ce qu'est un artiste.
06:01Et il a l'idée de sa valeur.
06:03Je crois que c'est même son drame.
06:05Parce que je pense qu'il est le seul
06:06à se rendre compte qu'il est Mozart.
06:07Si, il y a son père qui se rend compte,
06:10sa soeur,
06:11et Joseph Hayden, le grand compositeur.
06:13Mais à part ça,
06:14personne ne se rend compte qu'il est Mozart.
06:16Tout simplement parce que les gens
06:18écoutent avec leurs yeux
06:19et pas avec leurs oreilles.
06:20Quand il est petit, qu'il a 6 ans,
06:22qu'on doit lui mettre des coussins
06:23pour jouer sur un clavecin,
06:24tout le monde se rend compte qu'il est génial.
06:26Mais quand il a 21 ans
06:27et qu'il est au milieu d'autres musiciens,
06:29ce n'est plus avec les yeux qu'on écoute,
06:31c'est avec les oreilles.
06:32Et là, les gens n'ont pas d'oreilles,
06:33ils ne se rendent pas compte.
06:34Donc, il va être quand même isolé
06:36dans son génie.
06:38Il va quand même mourir.
06:39Il n'y aura personne à son entièrement.
06:40Il sera dans la fosse commune.
06:42Et c'est 5 ans plus tard
06:44que la réputation va commencer à grandir
06:46et que Constance, sa femme...
06:47Sa femme, notamment.
06:49Voilà, qu'on a tellement méprisé.
06:51Elle va être une veuve Mozart
06:52absolument exceptionnelle.
06:54D'abord parce qu'elle a 2 enfants
06:55tout jeunes à faire vivre
06:56et à éduquer.
06:57Et ensuite, parce qu'elle adorait
06:59cet homme.
06:59et elle va participer
07:01à l'expansion
07:02de la légende Mozart.
07:05Avant d'arriver
07:06à l'âge adulte,
07:07vous revenez aussi
07:07sur ces années.
07:08Il n'a pas eu d'enfance
07:10d'une certaine façon.
07:11Alors que lui,
07:13on le représente toujours
07:14comme ce que vous le faites d'ailleurs,
07:16un enfant joyeux,
07:18plein de vie,
07:19débordant de vie,
07:21incontrôlable,
07:21ça déborde de partout.
07:23Mais il n'a pas eu d'enfance.
07:24Il était sur les routes sans cesse.
07:26Il a vécu 35 ans,
07:2710 ans de voyage.
07:29Et qui sont surtout
07:30mis dans l'enfance.
07:32Et puis une enfance
07:32extrêmement studieuse.
07:33Mais il lui-même en redemandait.
07:35Et au fond,
07:36je vois comme un trajet
07:38dans sa vie
07:38qui est la reconquête
07:39de l'enfance
07:39puisque la quasi-dernière oeuvre
07:42qu'il écrit,
07:43La flûte enchantée,
07:44qui est maintenant
07:44peut-être l'opéra
07:45le plus joué au monde,
07:46La flûte enchantée,
07:47c'est l'esprit d'enfance.
07:48Comme si tout d'un coup,
07:49il s'offrait une enfance
07:50avec la simplicité,
07:52avec la pureté,
07:53avec l'innocence
07:55juste avant de mourir.
07:56Et vous revenez aussi
07:57à un moment
07:57sur l'écriture
07:58du fameux Requiem.
08:00Bien sûr.
08:00Absolument sublime
08:01qui est comme une
08:03annonce de sa mort prochaine.
08:05C'est une prémonition pour lui.
08:06C'est ce qu'il dit.
08:06Enfin, il le ressent comme ça.
08:08Et moi, j'y vois aussi
08:09le Requiem
08:09qu'il écrit
08:10pour la mort de son père.
08:11Parce que quand son père meurt,
08:12ce père qu'il a tant aimé,
08:14quand son père meurt,
08:15il se protège.
08:17Et il va feindre l'indifférence
08:19en apprenant sa mort.
08:20Et même,
08:21il va faire une chose horrible.
08:22Il va écrire ce jour-là
08:24une oeuvre de musique
08:25qui s'appelle
08:25Une plaisanterie musicale
08:26qui est une accumulation
08:30de tous les clichés
08:31d'un mauvais musicien.
08:32Le jour de la mort de son père,
08:34c'est directement adressé
08:35à son père.
08:36Mais pourquoi ?
08:36Parce qu'en lui,
08:37il y a quelqu'un
08:38qui refuse de souffrir.
08:39Parce que dans ce Mozart
08:40de 30 ans
08:41qui perd son père,
08:42il y a le Mozart de 5 ans,
08:43de 10 ans, de 20 ans
08:44qui adorait son père.
08:45Et ceux-là,
08:46ils vont s'effondrer.
08:47Alors, il se protège
08:48par la moquerie,
08:50par le sarcasme.
08:51Mais évidemment,
08:523 ans après la mort
08:53de son père,
08:53cette protection
08:54n'a plus lieu d'être.
08:55Et je crois qu'il commence
08:56son travail de deuil.
08:57Et pour moi,
08:58il l'accomplit
08:58dans ce recuillème
09:00qui est pour moi aussi
09:01un recuillème
09:02dédié au repos
09:03de l'âme de ce père
09:04qu'il a tant aimé.
09:05Je terminerai là-dessus.
09:06Qu'est-ce qui vous touche
09:07le plus dans l'œuvre
09:09tellement gigantesque
09:12et diverse de Mozart ?
09:16D'abord, la grâce.
09:17C'est-à-dire que souvent,
09:19je dis que Beethoven cherche,
09:21Mozart trouve.
09:22Ou même, il a trouvé.
09:23Et pourquoi Mozart
09:24plus que Bach ?
09:25Parce qu'on aurait pu
09:26entre les deux formes
09:28de génie différents.
09:29J'adore.
09:30Bach, pour moi,
09:31c'est la musique
09:32que Dieu compose.
09:33Mozart, c'est la musique
09:34que Dieu écoute.
09:37parce que tout d'un coup,
09:38la grâce est advenue.
09:40Et je suis sûr
09:41que la musique de Mozart
09:42permet à Dieu
09:43de croire en l'homme.
09:45Oui, c'est vrai.
09:46Parce que tout d'un coup,
09:49l'humanité est aussi capable
09:51de ça,
09:51de cette suspension
09:54dans la beauté
09:55et dans la grâce.
09:56Puis pour moi,
09:57c'est un modèle d'écriture,
09:58mais y compris
09:58pour l'écrivain que je suis.
09:59C'est-à-dire,
10:01dire tant
10:02avec si peu de notes
10:03et moi, dire beaucoup
10:04avec très peu de mots.
10:06Et puis,
10:07l'apparente facilité
10:08qui cache en fait
10:09un grand travail.
10:10Un grand travail derrière.
10:11Parce que Mozart
10:11était le musicien
10:12le plus cultivé
10:13de son époque,
10:14dès son enfance.
10:15Et puis aussi,
10:17l'amabilité.
10:19C'est-à-dire,
10:19Mozart donne l'impression
10:21qu'on peut pénétrer
10:22n'importe quel sujet.
10:23Un grand séducteur
10:23comme Don Juan,
10:24les enfers à la fin.
10:26Tout ça avec la même grâce
10:27qu'une petite servante
10:28qui a perdu une aiguille
10:29et qui pleure.
10:31et cette amabilité,
10:33c'est-à-dire,
10:33cette façon d'aller
10:34au-devant de l'autre,
10:36c'est aussi une qualité
10:37que j'aime
10:37et que j'essaye.
10:39Je ne suis pas Mozart,
10:40mais moi,
10:41en tant qu'écrivain,
10:42de pratiquer.
10:43En tout cas,
10:43je vous conseille vraiment
10:44de lire ce livre
10:45juste après Dieu,
10:45Il y a Papa
10:46chez Albain Michel.
10:47D'abord,
10:48c'est un plaisir de lecture.
10:49Ensuite,
10:49vous courrez
10:50pour écouter à nouveau
10:52du Mozart,
10:53quel qu'il soit.
10:53Merci beaucoup,
10:55Éric Emmanuel.
10:55Merci.
10:56Merci.
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