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Depuis les assassinats de Samuel Paty, Dominique Bernard et Agnès Lassalle, enseigner n’est plus un métier comme les autres. Menaces, agressions, intimidations, pressions communautaires, harcèlement des parents : partout en France, des professeurs racontent leur peur quotidienne. Nous avons enquêté sur cette profession devenue l’une des plus exposées de la République.

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00:01Professeur, est-il devenu un métier à risque ?
00:03Alors que les agressions envers les enseignants sont en hausse,
00:10avec près de 1000 violences physiques et verbales par an.
00:16De plus en plus de profs exercent leur métier dans la peur.
00:19J'ai reçu des menaces de mort directement à mon établissement.
00:24Une lettre anonyme qui m'accusait de racisme
00:28et qui m'a menacé de me faire comme à Samuel Paty et à Dominique Bernard.
00:37Nous sommes lundi matin et pourtant je n'irai pas travailler.
00:42Insulte.
00:43Ma maman, je me traite de connasse.
00:45On m'a traité de raciste, d'islamophobe.
00:48Menace.
00:49On avait dit que je serais le prochain Samuel Paty si je continuais de parler.
00:54Agression physique.
00:55L'élève a bousculé l'enseignant en lui portant claques et coups de poing.
01:00Et j'ai un élève devant tout le monde, il a dit que je vais prendre la preuve sur le
01:03bureau.
01:04Des atteintes qui virent parfois au pire.
01:07La France garde en mémoire les assassinats de Samuel Paty.
01:10Il va le poignarder à de nombreuses reprises et il va même le décapiter.
01:14Dominique Bernard ou encore Agnès Lassalle.
01:16Tous assassinés sur leur lieu de travail parce qu'ils étaient enseignants.
01:20Alors comment expliquer ce phénomène ?
01:22Il y a de la violence au sein de l'école parce qu'il y a de la violence partout.
01:25L'élève est devenu roi.
01:26On a des enfants qui ne savent plus rien.
01:28Ils n'ont même pas appris leurs leçons, ils ne savent rien du tout.
01:30Qui sont les responsables ? Quel est le rôle des parents d'élèves ?
01:34Il y a des parents qui se montrent agressifs et violents.
01:36Il y a beaucoup de gens qui considèrent que les professeurs sont des sortes de domestiques.
01:40Et de l'État.
01:41Quand vous savez que si vous voulez réellement faire votre programme, vous allez être menacé.
01:47Et que de toute façon votre institution ne suivra pas, vous vous taisez.
01:53Y a-t-il des solutions ?
01:55Il faut être très clair. Nous exerçons un métier à risque.
01:59Mais qu'est-ce que je fais là ? Moi j'ai plus qu'à me tirer une balle dans
02:02la tête.
02:02Enquête sur les nouveaux martyrs de la République.
02:13Juin 2025, en région parisienne, Marianne, jeune enseignante en début de carrière,
02:19s'apprête à donner ses cours comme chaque matin.
02:21Elle est alors à mille lieues de se douter que sa vie s'apprête à basculer.
02:25J'étais en classe à ce moment-là avec mes élèves
02:28et on est venu me retirer de mon cours en urgence.
02:32C'est à ce moment-là que j'étais emmenée à la direction.
02:36Marianne se rend immédiatement dans le bureau de la chef d'établissement,
02:40sans trop savoir pourquoi.
02:41Elle découvre alors un courrier anonyme à son attention.
02:44Il servissait d'une lettre anonyme qui m'accusait de racisme
02:50et qui me menaçait donc de me faire comme à Samuel Paty et à Dominique Bernard.
03:03Il y avait le nom de Samuel Paty avec sa date de mort, suivi du nom de Dominique Bernard et
03:09de sa propre date de mort.
03:11Et puis juste en dessous, le mien, mon propre nom, avec des points d'interrogation pour le jour, le mois.
03:17Et l'année, c'était prévu pour 2025.
03:20La lettre ne contient que quelques mots, mais le message est sans ambiguïté.
03:24Marianne est menacée de mort.
03:26Cette lettre est terminée par une image d'un cercueil ouvert avec à l'intérieur un squelette.
03:31Donc la menace était sans équivoque, très claire.
03:34Depuis les assassinats de Samuel Paty et Dominique Bernard, chaque menace visant un enseignant fait désormais craindre le pire.
03:42Pour la jeune professeure, c'est le choc.
03:45Donc à ce moment-là, tout s'effondre.
03:47Les enseignants sont en pleurs.
03:49Moi, je suis complètement dans le brouillard.
03:52Je ne réalise pas encore.
03:53Je n'ai pas compris les raisons pour lesquelles on m'a accusé de racisme.
03:58J'ai refait le cours de ces trois années effectuées dans cet établissement.
04:01Je n'ai trouvé aucune raison à cette lettre.
04:04Je n'ai eu aucune altercation avec un quelconque élève qui puisse susciter en tout cas une telle haine.
04:12Elle décide de porter plainte et bénéficie rapidement d'un accompagnement par une cellule spécialisée.
04:17J'ai vu une cellule de crise de l'éducation nationale avec des psychologues qui sont venus pour faire un
04:22constat.
04:24Mais cette protection reste limitée au cadre scolaire.
04:29Une fois les portes de l'établissement refermées, Marianne se retrouve seule et pétrifiée.
04:34Et puis vient le soir, je vais rentrer chez moi seule.
04:38Je passe le portail de l'établissement seule.
04:41Et c'est là que le choc arrive.
04:44Je me sens à ce moment-là en grand danger.
04:47Tout est pour moi une menace.
04:49Le moindre regard, les moindres personnes qui s'approchent un peu trop,
04:53je sens que c'est comme si mon agresseur était là et attendait le bon moment.
04:58Et là, à ce moment-là, je réalise que non, je ne me sens pas en tout cas protégée.
05:04Terrorisée à l'idée de retourner sur son lieu de travail, la jeune femme finit par craquer.
05:08J'ai donc décidé de fuir, de ne plus jamais revenir dans cet établissement,
05:13dans le but de m'éloigner un maximum de cette zone où j'étais en danger.
05:18Elle quitte temporairement la région parisienne pour se réfugier chez ses parents,
05:22à plusieurs centaines de kilomètres.
05:24Depuis, Marianne demande sa mutation pour se rapprocher de sa famille.
05:28Une demande restée sans réponse à ce jour.
05:30Les auteurs de la lettre de menace n'ont jamais été identifiées.
05:34Et aujourd'hui encore, l'enseignante vit dans la peur.
05:38Le témoignage de Marianne illustre la difficulté grandissante
05:41d'enseigner certains sujets sensibles, sans risquer d'être pris pour cible.
05:46De nombreux professeurs disent désormais peser chacun de leurs mots,
05:49de peur qu'un cours, aucune phrase ne dégénère.
05:52Dans les écoles publiques, il y a des gens qui s'autocensurent
05:55et qui ne vont quand même pas parler de tout ou pas présenter tous les livres possibles
05:59sur tel sujet et qui ne vont pas le dire parce que ce n'est pas très glorieux.
06:02Ce n'est pas très glorieux d'avoir devant soi une classe de 30 gamins
06:05qu'on ne peut pas tenir, à qui on ne peut pas empêcher de dire des choses scandaleuses,
06:10qu'on ne peut pas empêcher de ricaner quand on parle de la Chaudra, par exemple.
06:14Parce que c'est évidemment le sujet sur lequel les professeurs s'autocensurent.
06:19C'est la religion.
06:20Selon une étude menée par le Sénat, plus d'un enseignant sur deux du secondaire public
06:25s'est déjà autocensuré pour éviter de possibles incidents portant sur les questions de religion.
06:30Il y a ce climat scolaire et cette violence qui s'installe qui fait que les professeurs,
06:35n'étant pas épaulés par l'institution, perdent confiance, ne peuvent plus réellement enseigner.
06:42Quand vous savez que si vous voulez réellement faire votre programme, vous allez être menacé
06:47ou subir des pressions et que de toute façon votre institution ne suivra pas, vous vous taisez.
06:56Car derrière ces tensions, un sujet revient sans cesse, la place de la religion à l'école
07:02et plus particulièrement celle de l'islam. Contestation de cours, refus de certaines règles.
07:08Dans plusieurs établissements, des enseignants disent faire face à des pressions quotidiennes,
07:12notamment dans les cours d'histoire.
07:14L'autre jour, je disais avant Jésus-Christ et il y a un élève qui me reprend.
07:17Madame, on ne dit pas avant Jésus-Christ, on dit avant notre ère.
07:20Et il me regardait d'un air un peu sournois.
07:21Et j'ai compris qu'en fait, c'est ce qu'on leur dit à la mosquée et qu'ils
07:26voulaient bloquer le Jésus-Christ.
07:28Et là, j'avais le choix entre soit je laissais passer, soit je m'énervais.
07:31Je me suis énervée et je lui ai dit, qu'est-ce que tu racontes ?
07:34Jésus-Christ est un personnage historique. Mais j'en menais pas large.
07:37Parce qu'après, on ne sait pas ce qui va se passer.
07:38S'il n'y a pas un grand frère qui va vous attendre à la sortie. On ne sait pas.
07:42Et les conflits dépassent parfois la salle de classe, notamment à la cantine.
07:46Il y a des élèves qui, de temps en temps, quand c'est le moment de ramadan,
07:50reprochent à une fille d'origine musulmane soit de manger du porc,
07:54parce que dans sa famille, on mange le porc, c'est comme ça,
07:56avec peut-être des parents mixtes.
07:58Ou alors, ils reprochent carrément de manger.
08:01Parce que les autres font le ramadan, donc elles considèrent que leur copine,
08:05qui est du même quartier ou de la même origine, doit faire le ramadan comme elle.
08:08Parfois, pendant la période du ramadan, même les élèves catholiques vont arrêter de manger,
08:13pour pas qu'on leur reproche.
08:15Ils vont sortir manger ailleurs ou ne pas manger.
08:18Ils vont attendre de rentrer juste.
08:19Ou encore dans les cours de sport.
08:21Il n'y avait aucune jeune fille de mon établissement qui allait au cours de piscine. Zéro.
08:25Elles avaient toutes des faux certificats médicaux.
08:27Pourquoi ? Parce qu'elles ne veulent pas se mettre en maillot de bain
08:30ou leurs parents ne veulent pas qu'elles se mettent en maillot de bain devant des garçons.
08:33Là, c'est toujours une omerta là-dessus.
08:35Les cours de gym se mettent en short ou en maillot de bain.
08:39La question du port du voile à l'école reste également explosive.
08:43À Tourcoing, Frédérique, enseignante, a été agressée par une élève
08:47après lui avoir demandé de retirer son voile dans l'établissement.
08:50Elle m'insulte. Elle me dit « ouais, vous faites chier ».
08:54Elle m'a poussée dans des escaliers qui mènent à la grande porte.
08:58Et après, bousculade, elle m'attrape par les bras
09:01jusqu'à ce fameux moment où elle me gifle.
09:05Alors, l'école française est-elle encore capable de faire respecter le principe de laïcité ?
09:10Aujourd'hui, j'ai ce sentiment que la laïcité n'est toujours pas acquise.
09:15C'est compliqué de faire respecter les principes et valeurs de la République à l'école.
09:21En 2023, pour répondre aux polémiques sur les tenues vestimentaires et tenter de réaffirmer un cadre commun,
09:27Gabriel Attal, alors ministre de l'Éducation nationale, lance une expérimentation de l'uniforme scolaire
09:33dans une centaine d'établissements.
09:35Parmi les volontaires, l'école André Chénier à Neuilly-sur-Marne, en Seine-Saint-Denis.
09:39Son directeur de l'époque, Nicolas Bourrez, est à l'origine de cette candidature.
09:44Moi, je me suis porté volontaire par rapport à l'école.
09:4775% des parents d'élèves ont voté et ça a donné, pour mon école, 68,5% d'opinions
09:55favorables.
09:56Si la majorité des parents d'élèves est séduite par l'idée de l'uniforme à l'école,
10:00le projet déclenche aussi une vague de critiques extrêmement violentes.
10:04Au retour des vacances de printemps, un communiqué,
10:06un comité de défense de l'école publique à Neuilly-sur-Marne me mettant en cause,
10:11m'assimilant à l'extrême droite et déclarant que j'avais une obsession vestimentaire
10:16qui cachait une obsession anti-musulmane.
10:18Le communiqué s'en prend violemment au directeur,
10:21pourtant simplement engagé dans une expérimentation gouvernementale.
10:24L'obsession vestimentaire de M. Bourrez cachait une obsession anti-musulmane.
10:30Donc là, on affirme que j'ai une obsession vestimentaire,
10:34donc pour l'uniforme scolaire bien entendu, et qui cache une obsession anti-musulmane.
10:39Je vais déposer plainte le lendemain.
10:41Je reviens à l'école pile au moment de la sortie.
10:44Et en passant devant la sortie, je vois des groupes de parents
10:49distribuer ce communiqué pour me mettre en cause et me diffamer publiquement.
10:53et m'assimiler à l'extrême droite et dire que j'étais anti-musulman.
10:58Devant l'ampleur prise par les événements,
11:00le directeur de l'école commence à craindre pour sa sécurité et imagine le pire.
11:05On est quand même quelques années après l'assassinat, l'effroyable décapitation de Samuel Paty.
11:12Le risque, le risque, il est plein et entier.
11:16Accusé d'anti-musulman, ça peut déclencher des velléités offensives de n'importe quel détraqué
11:22qui pourrait s'inventer une mission et venir, pourquoi pas,
11:29porter atteinte à l'intégrité physique du directeur en question, donc de moi-même.
11:33C'est très inquiétant quand même. On peut prendre peur quand on lit ça.
11:37Épuisé, il finit par quitter son poste.
11:39Avant son départ, il publie une vidéo sur les réseaux sociaux
11:42pour dénoncer un climat devenu invivable.
11:45Nous sommes lundi matin et pourtant je n'irai pas travailler.
11:49Je n'irai pas dans l'école que je dirige depuis 15 ans.
11:52Voilà, je ne suis pas retourné travailler.
11:55Je ne suis pas retourné dans l'école.
11:57J'ai éloigné entre guillemets la cible de manière à être sûr que déjà l'école était protégée.
12:03Le plus difficile, ça a été quand même de quitter l'école sans pouvoir la quitter réellement,
12:08c'est-à-dire sans pouvoir dire au revoir tout simplement aux gens,
12:11sans pouvoir certains élèves avec qui on s'investit énormément.
12:16J'ai quelques élèves en tête.
12:20Comme Nicolas Bourrez, de plus en plus d'enseignants disent aujourd'hui abandonner leur métier sous la pression.
12:25Je suis Didier Lemaire. J'ai été professeur de philosophie.
12:29Je suis rentré dans l'éducation nationale en 1991.
12:32J'ai d'abord enseigné dans tous les lycées difficiles de banlieue.
12:38Villeneuve-la-Garenne, Genevilliers, Epinay-sur-Seine.
12:42Didier Lemaire, professeur de philosophie, avait choisi d'enseigner dans des quartiers difficiles par conviction.
12:48J'aimais bien prendre des classes particulièrement difficiles
12:52parce que je savais que je pouvais les conquérir et leur donner le goût de la philosophie.
12:58Et pour moi, c'était un défi souvent très plaisant plutôt que de faire des classes confortables.
13:04J'ai été muté ensuite à Trappes en 2000.
13:08Et je m'y suis fort plu parce qu'il y avait vraiment une diversité d'élèves à cette époque
13:14-là.
13:14Des élèves qui, même si certains n'avaient pas un très bon niveau, étaient très partants pour apprendre.
13:21Mais il y a une dizaine d'années, le professeur a observé une bascule majeure au sein de ses classes.
13:27Après les attentats de Charlie Hebdo et du Bataclan, j'ai pris conscience que ces élèves ne vivaient pas dans
13:36le même monde que le Mian.
13:37Autant avant cette période-là, ils se projetaient aisément dans la société française,
13:43autant par la suite j'ai senti chez certains des bouleversements dans leur positionnement.
13:50Après l'attentat du Bataclan, une de mes meilleures élèves dans une classe de futures infirmières
13:54a cessé de m'adresser la parole, de me regarder et de travailler.
13:59Et je comprends que j'étais perçu à ce moment-là comme un ennemi.
14:04Plus les années ont passé, plus j'ai senti que, malheureusement, l'islamisme gagnait, y compris dans mes classes.
14:11Lorsque, par exemple, vous avez des élèves qui organisent la séparation des filles et des garçons à l'intérieur d
14:18'une même classe, par exemple.
14:23L'enseignant décide alors de se battre contre l'islamisme à l'école.
14:26Selon lui, ses premières victimes sont les élèves musulmans,
14:30soumis à des pressions communautaires et à des tentatives de radicalisation.
14:34La religion est utilisée par les islamistes pour fracturer la République.
14:41Il y a un bon réservoir de jeunes issus de l'immigration, même si c'est deuxième, troisième, voire quatrième
14:47génération,
14:49qui baignent dans une sorte de culture musulmane mais qu'ils ne connaissent pas très bien, au fond,
14:54et qui sont facilement malléables parce qu'ils sont dans des quartiers déjà assez isolés, plutôt pauvres.
15:00Et donc ces jeunes qui parfois sont partis, et beaucoup, attrapent faire le djihad en Syrie,
15:10ils ont été la proie de ces djihadistes qui cherchent à fracturer notre société.
15:16Pourquoi ? Parce que leur morale n'est pas une morale de l'individu,
15:21n'est pas une morale de la liberté, n'est pas une morale de l'égalité.
15:25C'est une morale totalitaire pour laquelle l'individu n'existe pas.
15:30Donc ce n'est pas lui qui choisit sa religion, ce n'est pas lui qui choisit ses croyances.
15:35L'école apparaît comme un obstacle à ce projet.
15:39Didier Lemaire décide alors de prendre publiquement la parole.
15:43Mais ce coup de gueule va s'avérer fatal pour sa carrière.
15:46J'ai écrit une lettre aux enseignants pour sonner l'alarme, en quelque sorte.
15:50Et cette lettre qui a été publiée dans l'Obs a mis la ville en ébullition.
15:56On m'a traité de raciste, d'islamophobe.
15:59On avait dit notamment que je serais le prochain Samuel Paty si je continuais de parler.
16:04Il est devenu impossible pour moi d'enseigner, donc j'ai été suspendu de mes fonctions d'enseignant.
16:09Et je le regrette parce que pour moi c'était un métier merveilleux.
16:13Écarté de l'enseignement, Didier Lemaire dirige aujourd'hui une association
16:18destinée à défendre les agents de la fonction publique, confrontés aux pressions et aux menaces.
16:27Si les enseignants vivent dans un tel climat de peur et d'insécurité aujourd'hui,
16:31c'est aussi à cause de trois drames qui ont successivement secoué la France ces dernières années.
16:36Le premier reste gravé dans toutes les mémoires.
16:39L'assassinat en 2020 de Samuel Paty, professeur d'histoire-géographie, tué par un terroriste islamiste radicalisé.
16:46Samuel Paty, il enseignait au collège du Bois d'Aulnes à Conflans-Saint-Honorin.
16:53Cette tragédie a bouleversé le corps professoral à tout jamais.
16:56Chez les enseignants, ça a causé un tremblement de terre.
16:59Il y a un avant et un après.
17:03Depuis ce jour fatidique du 16 octobre 2020, la donne a changé pour tous les enseignants du pays.
17:09L'histoire a trouvé son origine dix jours plus tôt.
17:12Dix jours plus tôt, Samuel Paty, à l'occasion d'un cours d'instruction morale et civique,
17:18qui portait sur la liberté d'expression,
17:22avait choisi volontairement de montrer deux caricatures de Mahomet,
17:29qui étaient des caricatures qui avaient fait la une du journal Charlie Hebdo.
17:34On est dans une classe de quatrième et il avait pris la précaution,
17:38sachant qu'il y avait des élèves d'origine musulmane,
17:43de les prévenir que c'était des images qui pouvaient éventuellement choquer.
17:47Donc il donne ce cours et le soir même, une jeune fille de 13 ans va se plaindre à son
17:55père
17:56de ce qui s'est passé pendant le cours.
17:59Alors j'ajoute quand même que cette jeune fille n'était pas présente au cours.
18:04On lui a rapporté les propos.
18:07C'est à ce moment précis que la machine infernale se met en marche
18:11et personne ne pourra plus l'arrêter.
18:12Il se trouve que son père, Brahim Shina, est un musulman radicalisé plus plus.
18:20Brahim Shina va commencer à poster sur les réseaux sociaux
18:25quasiment un appel à la haine et même un appel au meurtre.
18:29Et ça, ça va durer pendant dix jours.
18:31Un délai extrêmement long et extrêmement court en même temps.
18:35C'est-à-dire que personne ne pouvait s'imaginer que ça se terminerait comme ça.
18:39Il y a des menaces, les profs ont l'habitude d'en avoir.
18:44Là, en l'occurrence, il y a une montée en puissance.
18:48Il a à ses côtés Abdelkrim Seffrioui, qui sera d'ailleurs condamné avec lui
18:52dans cette terrible affaire.
18:54Et ces deux hommes totalement radicalisés vont mener donc une campagne
18:59sur les réseaux sociaux absolument terrible.
19:04Cette chasse aux sorcières sur les réseaux sociaux finit par alerter un jeune russe d'origine tchétchène radicalisée.
19:10Abdoulak Andzorov, qui lui est ce qu'on appelle un peu une cellule dormante.
19:14C'est-à-dire qu'il n'appartient à aucune organisation criminelle particulière.
19:18Il n'est pas rattaché à une équipe de terroristes.
19:23Il est seul et il se réveille un matin.
19:25Il a eu accès à ses réseaux sociaux et il a considéré qu'il fallait régler le problème de la
19:32manière la plus expéditive qui soit.
19:33Et ce vendredi 16 octobre 2020, en fin d'après-midi, le terroriste décide de passer à l'acte.
19:40Il va se présenter devant le collège où enseignait Samuel Paty, donc à Conflans-Saint-Honorin.
19:46Il va sous-loyer plusieurs élèves pour identifier formellement Samuel Paty parce qu'il ne le connaît pas physiquement.
19:54Il va l'agresser à la sortie du collège. Il est armé d'un énorme couteau.
19:59Il va le poignarder à de nombreuses reprises et il va même le décapiter.
20:02La police arrive très vite sur place.
20:05Abdoulak Hanzorov va se montrer agressif à l'endroit des policiers et il va être abattu par les forces de
20:12l'ordre.
20:13Donc malheureusement, on n'aura jamais d'explication de lui sur son passage à l'acte.
20:20La barbarie du meurtre a provoqué une immense vague d'émotions dans toute la France.
20:24Samuel Paty, assassiné parce qu'il avait décidé d'apprendre à ses élèves à devenir citoyen.
20:30Et a traumatisé les enseignants du pays.
20:33Je m'en suis toujours pas remise donc c'est pas comment je l'ai vécu mais c'est comment
20:36je le vis.
20:37Je l'ai extrêmement mal vécu parce qu'on avait un âge qui était assez proche.
20:40Père de famille également.
20:42Ce qu'il faisait en cours, c'était mon travail aussi.
20:47J'ai eu du mal à l'accepter.
20:49Comment est-ce qu'on peut mourir en faisant plus beau métier du monde ?
20:54Pour ne jamais oublier, ce drame a été adapté sur grand écran.
20:57Le film, l'abandon, nous plonge dans les derniers jours de la vie de Samuel Paty.
21:01Ça me semble important tout ce qui peut permettre d'alimenter le souvenir de Samuel Paty parce que,
21:06pour reprendre une phrase de Winston Churchill, un peuple qui oublie son passé se condamne à le revivre.
21:16Pourtant, alors que personne ne pourra jamais oublier ce qui est arrivé à Samuel Paty,
21:21à peine trois ans plus tard, une autre tragédie du même genre va venir ébranler cette maxime.
21:26Le 13 octobre 2023, Dominique Bernard, professeur de lettres, est tué dans son établissement à Arras, dans le Pas-de
21:33-Calais.
21:33Ce gamin, il s'appelle Mohamed Mogouchkov. Il a 20 ans.
21:38Dominique Bernard, ce jour-là, partait déjeuner au self.
21:42Et pour ce faire, il fallait sortir du lycée et le self se trouvait en face.
21:47C'est pendant ce court trajet que l'enseignant va se faire sauvagement agresser.
21:51Mohamed Mogouchkov est armé d'un couteau. Il va se jeter sur Dominique Bernard, le poignarder à plusieurs reprises.
21:59Et on sait qu'un petit peu avant, il avait déjà agressé trois membres du personnel de ce lycée.
22:08Sur ces images, filmées par des élèves, on distingue l'assaillant, couteau à la main, pénétrant dans l'enceinte du
22:14lycée.
22:28Les autres membres du personnel éducatif survivront à l'attaque, contrairement à Dominique Bernard.
22:34Il est touché à la gorge et au thorax et il ne survivra pas à ces blessures.
22:41La police est appelée et arrive très rapidement sur place et interpelle Mohamed Mogouchkov.
22:50Ce radicalisé de 20 ans, Fiché S, était bien connu des services de renseignement.
22:54Alors pour l'anecdote quand même, il avait été contrôlé par la DGSI la veille.
22:59Il n'avait rien sur lui, il n'y avait rien dans son téléphone.
23:02Il a passé une heure, je crois, dans les services de renseignement et il l'avait remis dehors.
23:07Il n'avait absolument rien à lui reprocher.
23:09Le terroriste a assassiné son ancien professeur, alors que celui-ci n'avait pourtant aucun différent avec lui.
23:15Quand il est entendu par la police, il dit qu'il avait la volonté de s'attaquer à l'institution
23:20scolaire, celle de la République,
23:24qui est contraire à ses propres valeurs d'islamistes radicalisés.
23:29Il considérait que les professeurs de ce collège étaient des mécréants.
23:35Il parle de cible et il parle d'opération.
23:40A l'image du meurtrier de Samuel Paty, Mohamed Mougouchkov ne fait partie d'aucune organisation terroriste.
23:47C'est les plus compliqués à cibler pour la police.
23:49C'est des mecs qui, un matin, se réveillent en disant je vais passer à l'acte.
23:53Et passer à l'acte, c'est facile, il suffit de prendre un couteau dans le tiroir de la cuisine.
23:57Et là, en l'occurrence, c'est un petit peu ce qui s'est passé.
23:59Les investigations ont démontré que le meurtre de Dominique Bernard a été minutieusement préparé par Mohamed Mougouchkov.
24:05Il avait même choisi la date, un vendredi 13, en référence aux attentats de Paris du 13 novembre 2015.
24:12Aujourd'hui incarcéré dans l'attente de son procès, le terroriste a tenté de s'évader de la prison de
24:17Strasbourg.
24:18Avec un autre prisonnier, ils ont tenté de s'évader.
24:21On a retrouvé une scie à métaux, ils avaient commencé à scier les barreaux de leurs cellules.
24:25Et fort heureusement, ce projet a capoté.
24:32La même année, une autre enseignante perdait la vie sous les coups de l'un de ses élèves, au collège
24:36Saint-Thomas-d'Aquin, à Saint-Jean-de-Luz.
24:38Agnès Sassal était professeur d'espagnol.
24:41Une femme d'une cinquantaine d'années, aimée par tous, reconnue comme une excellente professeure.
24:49Et le 22 février 2023, peu avant 10 heures, elle était en train de terminer son cours d'espagnol.
24:56Parmi les élèves, il y a un certain Tom.
24:58Tom qui a 16 ans.
25:00Il se lève à ce moment-là.
25:02Il va à la porte d'accès de la classe.
25:06Il la verrouille à clé.
25:07Il sort de son cartable un couteau, un grand couteau de cuisine.
25:12Et il s'approche d'Agnès Sassal et il va la poignarder à plusieurs reprises.
25:17Là, c'est la sidération complète, la panique dans la classe.
25:20Vous imaginez tous ces mômes qui ont entre 15 et 16 ans,
25:24qui assistent à un assassinat en direct.
25:27Et on n'assassine pas n'importe qui, on assassine leur professeur.
25:33Rapidement interpellé par la police, l'adolescent, psychologiquement instable,
25:37ne parvient pas à expliquer son geste.
25:39Trois ans plus tard, il est condamné à 15 ans de réclusion criminelle.
25:42Une peine lourde pour un mineur, mais jugée trop clémente par certains.
25:46La vie d'une preuve vaut 15 ans.
25:48C'est la remarque que je me suis faite.
25:49Le seul qui est tenu un propos émouvant, c'est le mari d'Agnès Sassal,
25:56qui dit cette phrase extraordinaire,
25:57On est tous des parents.
25:59Et pour eux aussi, ça va être très dur.
26:02C'est-à-dire que cet homme à qui on a enlevé la femme,
26:05prend encore le temps de s'apitoyer sur les parents de l'assassin de sa femme.
26:09C'est-à-dire la grandeur de ce monsieur et probablement également de son épouse.
26:15Cet homme avait déjà ému la France entière, trois ans auparavant,
26:19lors de l'enterrement de sa compagne.
26:21Le mari sort et devant le cercueil de sa femme, se met à danser.
26:31Toi qui n'as peut-être pas compris, comme je t'ai dit au petit temps, Paris.
26:42Et ils dansent autour du cercueil.
26:44Pour lui rendre un dernier hommage, parce qu'ils avaient l'habitude de danser.
26:48Et cette image, je crois, elle a marqué la France entière.
26:54De nombreux enseignants exercent donc leur métier dans un climat d'hostilité permanent.
26:59Et sous cette chape de plomb, face à ces élèves agressifs,
27:02certains d'entre eux préfèrent même transiger avec leurs principes.
27:05Mais des professeurs courageux ont décidé de ne pas se soumettre
27:09et de continuer à exercer leur métier avec conviction et fermeté.
27:12C'est le cas de Catherine Weil, professeure de mathématiques,
27:15qui accepte en 2018 un poste dans un lycée professionnel réputé difficile
27:20du 14e arrondissement de Paris.
27:24Première chose, c'est que je suis arrivée un 8 octobre.
27:29Ni l'inspecteur qui m'a reçu en entretien, ni le proviseur qui m'a reçu en entretien
27:33ne m'ont dit que j'avais une collègue qui avait pris le poste avant moi
27:36dès la rentrée et qui avait démissionné au bout de 15 jours.
27:39Et c'est mes collègues qui me l'ont dit
27:41une fois que je suis arrivée en salle des professeurs.
27:45Donc en fait, il y a eu une forme de dissimulation.
27:48Très vite, l'enseignante comprend pourquoi sa collègue a quitté l'établissement
27:51quelques semaines seulement après la rentrée.
27:53Il y avait une violence inouïe.
27:56Il y a des élèves qui se battent entre eux,
28:00il y en a qui ont des tasers,
28:02il y en a qui tambourinent à la porte de la salle des professeurs,
28:06il y en a qui jettent des tabourrets sur les professeurs.
28:11Moi, j'ai été insultée à de multiples reprises.
28:15Mais même plongée dans ce climat extrêmement tendu,
28:18l'enseignante ne compte pas donner satisfaction aux fauteurs de troubles
28:21qui ne poursuivent qu'un seul et unique but.
28:24Ils étaient contents d'avoir fait partir ma collègue avant moi
28:27et ils essayaient de faire la même chose avec moi.
28:30Dans cette classe de seconde, il y avait des élèves de 15 ans
28:32qui viennent d'arriver du collège,
28:34mais il y avait aussi des élèves qui avaient doublé, triplé,
28:38qui avaient 18 ans en seconde et ils n'étaient pas du tout là pour étudier.
28:44Selon Catherine, ces élèves plus âgés,
28:46qui se comportaient comme des caïds, terrorisaient le reste de la classe.
28:49Quand je suis arrivée le premier jour, il y avait la rangée des caïds.
28:54Alors je vais les mimer.
28:55Ils étaient comme ça, assis.
28:58Et puis les autres, les 20 autres, ils étaient collés au mur.
29:03Et il y avait vraiment une notion de suprématie territoriale.
29:08Certains de ces jeunes auraient même utilisé l'établissement
29:11pour recruter de petites mains liées au trafic de drogue.
29:14Et donc eux, ils étaient là pour recruter des porteurs, des guetteurs,
29:19des nourrices.
29:20Cette zone-là du 14ème, c'est une zone qui est hyper dangereuse.
29:24Mais la professeure refuse de se laisser intimider.
29:28À chaque débordement, elle exclut systématiquement les responsables de sa classe
29:32jusqu'à ce jour du mois de février où la situation dégénère.
29:35J'ai appelé le surveillant pour qu'il vienne chercher l'élève en question.
29:38Donc là, ça a mis 13 minutes.
29:40Et donc ce caïd est parti avant.
29:43Mais enfin, il m'avait empêché de faire cours pendant 13 minutes.
29:46Bon, moi, je reste zen.
29:48Je sais qu'il est là pour m'empêcher de faire cours et montrer aux autres son pouvoir.
29:57Après cette énième altercation, l'enseignante décide de rédiger un nouveau rapport
30:01en précisant qu'elle n'accepterait plus cet élève en cours.
30:04Un document que le proviseur adjoint a décidé de transmettre pour la première fois
30:08à la famille de cet élève problématique.
30:10Une décision qui va provoquer une réaction en chaîne.
30:13Pendant l'intercours, il est venu et il a dit
30:15« Est-ce que c'est vous qui avez écrit un rapport sur moi qui a été envoyé à ma
30:20famille ? »
30:20Et j'ai dit « Oui, c'est moi qui ai écrit un rapport sur vous ».
30:22Il est ressorti et dans la minute qui a suivi, un individu cagoulé est entré
30:27et m'a aspergé à bout portant avec une bombe lacrymogène
30:30et pas une petite d'autodéfense, une comme celle de la police.
30:34J'ai des brûlures horribles.
30:36Et je vais dans la salle de préparation de TP et je me mets la tête sous le lavabo.
30:43Suite à cette agression, Catherine décide de porter plainte.
30:46Ils ont fait une enquête et puis au départ ils ont classé son suite.
30:51Donc mon avocat a écrit au procureur et je me suis portée partie civile.
30:56Donc cette fois, il y a eu une ordonnance de non-lieu pour auteur inconnu.
31:01Mais moi dans ma plainte, j'avais mis qui je pensais était le commanditaire.
31:06Celui qui était rentré deux minutes avant.
31:08Et bien il a été convoqué deux fois par la police, il n'est pas venu.
31:12Et donc mon avocat a fait une demande d'acte, qu'il soit convoqué et qu'il vienne.
31:19Et ça a été refusé par le juge.
31:22Et donc il y a eu une ordonnance de non-lieu pour auteur inconnu.
31:25Et j'ai pas fait appel parce que j'ai estimé que si la société veut pas se défendre,
31:29c'est pas moi avec mes petits bras qui peut faire quelque chose.
31:32Mais selon elle, ni la justice, ni l'institution scolaire
31:36ne lui apporteront le soutien qu'elle espérait.
31:38Et le proviseur, je vous ai amené son aide, il m'écrit après l'agression.
31:43Est-ce que je veux rester ? Est-ce que je veux partir ?
31:46Et que de toute façon, il comprend que pour moi la décision est difficile
31:49parce que j'ai pris ces classes à cœur et que je les ai menées avec succès.
31:55Dans ce mail que Catherine nous a transmis,
31:57le proviseur adjoint la félicite en effet pour son travail accompli au sein du lycée.
32:02Mais deux ans plus tard, convoqué sur commission rogatoire,
32:06il change son fusil d'épaule et déclare que l'enseignante était incompétente
32:09et ses cours pas adaptés à des lycées improfessionnels.
32:12Parce qu'il est pris entre le marteau et l'enclume.
32:15Enfin, pour faire simple, la peur de se faire engueuler par le recto A.
32:17Et pour sa carrière, etc.
32:24Et si la recrudescence des violences de certains élèves envers les professeurs
32:28était aussi encouragée par leurs parents ?
32:32Sur les réseaux sociaux, cette mère de famille se vante d'avoir été violente
32:36avec l'enseignante de son enfant.
32:38POV, le jour où j'ai giflé la prof à ma fille.
32:44Il y a des parents qui se montrent agressifs et violents.
32:47Il y a beaucoup de gens qui considèrent que les professeurs sont des sortes de domestiques
32:51qui sont là pour obéir.
32:53Ça prend des formes diverses.
32:55Ça peut être de la violence physique,
32:57débarquer dans le bureau du directeur ou de la directrice.
32:59Ça peut aller jusqu'à, oui, aller dans les couloirs,
33:01chercher les professeurs et leur casser la figure.
33:03En février dernier, à La Rochette, en Seine-et-Marne,
33:06un père de famille de nationalité turque
33:08s'est introduit en pleine salle de classe
33:11pour frapper un professeur
33:12avant de le menacer de décapitation.
33:16À Rennes, en octobre 2025,
33:18un directeur de maternelle a été menacé de mort par le père d'une élève.
33:22Ce dernier refusait que l'enseignant de sa fille soit un homme.
33:25et exigeait un changement de classe.
33:28Parmi les motifs les plus fréquents d'agression de professeurs
33:31par des parents d'élèves,
33:32les mauvaises notes attribuées à leurs enfants.
33:34Encore vu le cas, il y a pas longtemps,
33:36d'une collègue qui m'a appelée
33:37parce qu'elle avait mis une mauvaise note
33:40à un élève qui n'avait pas travaillé,
33:42qui n'avait pas révisé.
33:43Et la mère exigeait le retrait de cette note
33:47sous prétexte que ça allait entacher l'avenir de son enfant.
33:51On est dans ce type de réaction-là.
33:53Et selon cette enseignante,
33:55aussi surréaliste que cela puisse paraître,
33:58les menaces de parents finiraient parfois
34:00par influencer les notes de leurs enfants.
34:02Par peur des représailles ou de nouveaux incidents,
34:05certains professeurs reconnaissent céder à la pression.
34:07Les parents qui viennent réclamer vis-à-vis des résultats de leurs enfants
34:11obtiennent en général satisfaction.
34:12Donc ça veut dire que même si nous, on a un avis,
34:15en final, on nous demande de nous écraser.
34:17Moi, il m'est arrivé, par exemple,
34:18de mettre des zéros sur des devoirs non rendus
34:20en me disant que ça va faire réagir les élèves.
34:22C'est moi qui me suis fait convoquer dans le bureau
34:24et on m'a expliqué que je n'avais pas le droit de mettre de zéros
34:27et que Madame Machin, c'était plein
34:28et qu'effectivement, c'était presque une faute grave.
34:32Les parents ne peuvent pas dire de l'école.
34:35Faites tout sous-entendu également ce que nous devons faire.
34:42Les parents d'élèves devraient s'occuper de l'école, vraiment.
34:45Au lieu de ça, ils préfèrent nous traiter de fainéants
34:47et nous laisser leurs gosses et puis débrouiller vous.
34:49Résultat, regardez où on en est.
34:50L'éducation, c'est un partenariat.
34:52Vous êtes le prof et les parents éduquent.
34:54Si les parents n'éduquent pas, qu'est-ce que vous voulez qu'on fasse ?
35:00Nous nous sommes rendus à la sortie d'un collège de banlieue parisienne
35:03pour sonder les élèves sur la vision qu'ils ont de leurs professeurs.
35:06Et ce que nous avons entendu est tout aussi édifiant qu'inquiétant.
35:26Alors comment la relation entre élèves et enseignants a-t-elle pu se dégrader à ce point ?
35:30Les professeurs sont-ils réellement en danger aujourd'hui ?
35:35Depuis les lois Jules Ferry de 1882,
35:38l'instruction est obligatoire pour tous les enfants vivant en France.
35:41L'école, c'est le dernier endroit où règne la conscription obligatoire.
35:45Il n'y a plus d'armée en France, vous n'êtes pas obligés de faire l'armée.
35:47En revanche, à 3 ans vous êtes à l'école, jusqu'à 16 ans c'est obligatoire.
35:52En 2025, de l'école maternelle jusqu'au lycée, près de 12 millions d'élèves fréquentaient l'un des 60
35:58000 établissements scolaires du territoire.
36:00Pour encadrer et instruire ces apprentis citoyens, la France compte plus de 850 000 enseignants.
36:06Un métier qui, selon beaucoup d'entre eux, ne cesse pourtant de se dégrader.
36:09Mon regard d'enseignant converge avec celui de syndicaliste.
36:14On se rend compte que le métier devient de plus en plus difficile.
36:17On sent beaucoup de dépit, beaucoup de difficultés, avec des élèves qui remettent en question le contenu pédagogique.
36:29Selon un récent sondage, 85% des enseignants constatent un effondrement du niveau scolaire ces dernières décennies en France.
36:35J'ai quand même ce sentiment qu'il y a un glissement. J'ai l'impression qu'il y a
36:39une forme de régression.
36:40Le niveau baisse d'année en année, puisqu'on peut comparer par exemple une dictée des années 1960 à la
36:46même dictée que vous faites aujourd'hui.
36:47En moyenne, vous allez voir que le nombre de fautes est multiplié par 3, 4, 10.
36:54Selon Sarah, professeure de français au collège, la suppression progressive d'heures de cours dans les matières générales n'est
37:00pas étrangère à cette baisse de niveau.
37:02Là, je sors d'une heure de cours avec mes élèves. Ils n'ont même pas appris leurs leçons. Ils
37:06ne savent rien du tout.
37:07On est sur les formes de phrases, la phrase interrogative. On a fait une leçon hier, ils n'ont même
37:10pas apprise.
37:11Donc on est dans quel univers ? On a des enfants qui ne savent plus rien et on ne peut
37:15plus rien leur apporter.
37:16Moi, quand j'avais 6 heures de français, je pouvais faire quelque chose.
37:19Maintenant, je n'ai plus 4 heures et demie, je vois des gamins couler.
37:21Et puis, sous mes yeux, je ne sais plus quoi faire.
37:25À bout de nerfs, cette passionnée de 39 années d'expérience lance aujourd'hui un véritable cri du cœur.
37:31Moi, je n'ai pas signé pour ça. J'ai signé par passion, pour l'amour de mon pays, l
37:35'amour de ma culture.
37:36Je ne peux plus. On leur donne 10 lignes à lire, ils ne comprennent pas.
37:39On est dans une impuissance complète. Ces enfants, c'est notre futur.
37:42Mais c'est quoi notre futur ? Ils ne savent pas lire.
37:4560% ne comprennent pas ce qu'ils lisent. Il faut ouvrir les yeux.
37:48Mais qu'est-ce que je fais là ? Moi, je n'ai plus qu'à me tirer une balle
37:51dans la tête.
37:52Selon elle, nos dirigeants ne voudraient pas que la vérité sur le niveau réel des élèves en France n'éclate
37:58au grand jour.
37:58En fait, l'école est une sorte de casserole. On met le couvercle dessus. On ne veut pas savoir ce
38:03qui s'y passe.
38:04Et quand ça explose de temps en temps, tout le monde est vertueusement indigné. Mon Dieu, comment on se fait
38:08?
38:13Ces dernières années, l'école est devenue une véritable cocotte minute qui explose régulièrement.
38:18Car cette chute de niveau s'accompagne également d'une forte poussée de la violence.
38:22Il y a de la violence au sein de l'école parce qu'il y a de la violence partout.
38:25L'école a toujours été le reflet de la société.
38:27Les premières victimes sont souvent les professeurs.
38:30Cette banalisation de la violence fait que nous exerçons un métier à risque.
38:34La première médiatisation qui m'avait interpellé,
38:38c'était celle de l'élève qui avait braqué son enseignante avec un pistolet factice.
38:53Cette scène sidérante s'est déroulée dans un lycée à Créteil en 2018.
39:05A l'époque, du ministre de l'Education nationale Jean-Michel Blanquer à Emmanuel Macron,
39:12en passant par le ministre de l'Intérieur Christophe Castaner, toute la classe politique s'était émue de l'affaire.
39:18Depuis, les violences contre les enseignants semblent s'aggraver d'année en année.
39:23Au fil des années, on voit de plus en plus de phénomènes de ce type.
39:27Il est un peu plus de 11 heures lorsqu'un élève de seconde sort un couteau de son sac et
39:32poignard de sa professeure à la gorge.
39:46L'élève le projette au sol, aidé par l'un de ses camarades. Plusieurs coups sont portés à l'enseignant.
39:52Aujourd'hui, nous ne sommes plus face à des faits divers. Nous sommes face à un phénomène de société.
40:01Les statistiques de 2025 font froid dans le dos. 87% des enseignants déclarent avoir été témoins
40:07ou informés d'au moins un fait de violence dans leur établissement pendant l'année scolaire.
40:11Les chiffres, ils sont juste dingues. Le nombre d'agressions. Et encore, tout ne remonte pas.
40:17Parce que ça apparaît dans les enquêtes que fait l'Education nationale elle-même.
40:22Par exemple, il y a 10% des lycées qui concentrent 40% des agressions.
40:30Donc notre élite nationale, elle n'est pas concernée.
40:34Parce que ces enfants ne vont pas dans des établissements où il y a de la violence.
40:39Les 10% où la violence est concentrée, c'est des lycées professionnels.
40:45C'est en effet dans un lycée professionnel que cette professeure de français a subi des agressions verbales
40:50qu'elle a préféré passer sous silence.
41:16Et pour cette enseignante, les attaques ne se sont pas limitées à ces agressions verbales.
41:21Moi, je me suis retrouvée la première année avec des atteintes plutôt sexuelles.
41:25J'ai un élève qui m'a pincé le sein.
41:28Voilà, on était en cours. Je donnais des documents ou je ne sais quoi.
41:32Il est venu me pincer le sein. Donc il a eu des jours d'exclusion.
41:35Une agression sexuelle qui a profondément bouleversé sa vie.
41:38J'ai rencontré mon premier psychiatre.
41:40Moi, j'ai changé définitivement. Je n'ai pas été la seule.
41:43On était 3-4 jeunes profs. On a changé notre tenue.
41:46Mais effectivement, tu n'as plus jamais vu.
41:48Maintenant, c'est pantalon, c'est pas de décolleté.
41:53Ce phénomène de violence entre les murs de l'école n'a pas non plus épargné Sarah.
41:58L'enseignante a déjà fait les frais d'une mauvaise blague qui aurait pu lui être fatale.
42:03On les met en groupe et moi, je circule dans les groupes avec ma tasse.
42:06Voilà. Et puis, à la fin du cours, je bois ma tasse.
42:08Et je me dis, tiens, ça avait un drôle de goût.
42:10Et puis bon, je pars dans ma voiture.
42:12Et là, en fait, ils avaient mis le parfum dans ma tasse.
42:14Et j'ai eu un choc anaphylactique et j'ai eu la chance d'avoir un médecin derrière moi
42:17qui a compris qu'il s'est arrêté et qui m'a fait un shoot.
42:19Sinon, je ne serais plus de ce monde.
42:23Certains enseignants constatent au quotidien l'affaiblissement de leur autorité sur les élèves.
42:28Une altération qui fait perdre à l'école sa raison d'être initiale.
42:31À nos yeux, il doit y avoir une exigence.
42:35Mais on a ce sentiment que, en fait, cette exigence, elle est inversée.
42:39C'est-à-dire que les élèves et les parents exigent des enseignants
42:45comme s'ils étaient, je veux dire, nos supérieurs.
42:49L'élève est devenu roi.
42:51C'est-à-dire qu'il n'y a plus ce rapport de verticalité
42:54qui est normalement un rapport bienveillant de l'enseignant à l'élève.
42:58L'élève, il ne vient plus s'élever.
43:00Le mot élève veut dire qui s'élève, qui va au-dessus de soi.
43:05Et aujourd'hui, ce n'est plus, je dirais, le modèle de l'école.
43:09Le modèle de l'école, c'est de materner des élèves,
43:14de leur faire passer du temps, mais ce n'est plus de les instruire.
43:21Des élèves qui font la loi dans les salles de classe, devant des professeurs qui peinent à se faire respecter.
43:26Une inversion des rôles inacceptables pour le corps professoral.
43:30Depuis 30 ans, on leur dit, moi je l'ai vu arriver, l'enfant est au centre du système.
43:35Ce n'est pas vrai. Le savoir doit être au centre du système.
43:37L'enfant n'est pas là, il n'est pas dans une cour de récré.
43:39Il est là pour apprendre, il est là pour se former, il est là pour devenir un citoyen.
43:45Quand j'ai commencé ma carrière, j'ai quand même entendu cette anecdote assez stupéfiante
43:49et pourtant ô combien révélatrice d'une culpabilisation du système.
43:53J'ai une collègue de langue qui avait été traitée de salope par un élève.
43:57La question qu'on a posée à l'enseignante, qu'est-ce que vous avez dit à l'élève pour
44:03qu'il vous traite de salope ?
44:04Cette réaction-là montre très clairement un déséquilibre profond au sein de notre système éducatif.
44:15En France, en vertu de la loi sur l'école obligatoire jusqu'à 16 ans,
44:18il est très difficile de renvoyer un élève fauteur de trouble.
44:22Un chef d'établissement qui voudrait exclure un enfant doit lui retrouver un autre établissement.
44:26Donc en réalité, on n'exclut pas les fauteurs de trouble, on les déplace.
44:30Tu me donnes machin qui a essayé de mettre le feu, je te donne bidule qui raquette les autres.
44:35Tu me donnes truc qui trafique de la drogue, je te donne chose qui insulte la maîtresse.
44:41C'est comme ça que ça se passe pour de vrai.
44:43Les chefs d'établissement s'échangent les fauteurs de trouble, parfois en masquant un petit peu les dossiers.
44:49Parce que si les parents savaient qui arrive dans l'école, je pense qu'ils enlèveraient leurs enfants de l
44:55'école tout de suite.
45:01Agressés, violentés, abandonnés par leur hiérarchie et de moins en moins respectés par les élèves,
45:06les enseignants français font aussi partie des cadres de la fonction publique, les moins bien rémunérés.
45:132771 euros nets mensuels en début de carrière à un peu plus de 3300 euros en fin de parcours.
45:18Conséquence, le métier ne fait plus rêver.
45:20Et depuis 2008, l'éducation nationale doit faire face à une véritable explosion des démissions des enseignants,
45:26en hausse de près de 700%.
45:28Et dans certains établissements, ceux qui restent exercent leur métier dans un climat d'insécurité et de peur.
45:37Derrière chaque professeur menacé ou agressé, c'est toute la République qui vacille.
45:42Face à une violence désormais banalisée, une question demeure.
45:46Jusqu'où l'école pourra-t-elle encore tenir ?
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