00:00Nos invités, deux immenses actrices qui vont connaître dans quelques heures un moment forcément toujours particulier,
00:05même si elles y sont habituées, une montée des marches, une projection en compétition officielle à Cannes
00:11pour l'un des films les plus attendus de cette quinzaine.
00:14Isabelle Huppert et Virginie Effira, bonjour à toutes les deux.
00:17Bonjour.
00:18Merci, on est ravis d'être avec vous en duplex depuis la croisette.
00:21Ce film, c'est Histoire parallèle, film français d'un grand réalisateur iranien, Ashghar Faradhi,
00:27qui sort d'ailleurs en même temps ce film en salle aujourd'hui dans toute la France.
00:31Dans un appartement parisien, une romancière en panne d'inspiration, c'est vous Isabelle Huppert,
00:36et puis ses voisins, vous Virginie Effira ainsi que Vincent Cassel et Pierre Ninet,
00:40pour nourrir sa prochaine histoire.
00:42Jusqu'à l'arrivée d'un jeune homme qui est interprété par Adam Bessa,
00:44qui va faire exploser la frontière entre fiction et réalité.
00:49Et à ce stade, j'évite d'en dire plus sur l'intrigue.
00:51C'est un film sur le pouvoir de la fiction et sur ses conséquences.
00:55Ce que l'on comprend, c'est qu'être artiste, cinéaste, romancier, c'est être un peu voleur.
01:01C'est ne pas avoir peur de piller la vie des autres.
01:04Est-ce que ce sont des questions que vous vous posez, ces questions morales, éthiques ?
01:08Vous, Isabelle Huppert, par exemple, en tant qu'artiste.
01:12Je ne me les pose pas dans ces termes, non.
01:14Je ne pense pas que je vole la vie de personne.
01:18De toute façon, je pense que je m'observe surtout moi-même.
01:22Je ne suis pas sûre que je m'inspire tant des autres que ça.
01:25Bien que j'aime et que j'ai la curiosité de les observer, de les regarder.
01:29Et de ce point de vue, je me retrouve très facilement dans la position de la romancière que je suis
01:35dans le film,
01:36en observatrice du monde, par intérêt, par curiosité, beaucoup aussi.
01:42Mais je ne pense pas que finalement, ça me nourrisse dans ma pratique de comédienne.
01:47Je vous pose la question en ces termes parce que je trouve que le film a un regard assez cruel
01:52sur la création artistique,
01:55parfois un peu méchante.
01:57Est-ce que vous avez ressenti aussi, Virginie Effira ?
02:00Non, moi j'ai l'impression qu'il y a forcément un pillage, mais comme une sorte de pillage inconscient
02:04en fait.
02:04On est nourri par différentes choses.
02:07Je suis d'accord avec Isabelle que c'est à la fois quelque chose de très introspectif,
02:11le fait de créer quelque chose à partir de sa propre matière.
02:14Mais j'ai l'impression que nous-mêmes, on est remplis de plein d'autres destins qu'on croise,
02:19de choses qu'on a vues, d'images, d'un certain schéma politique qui nous entoure,
02:23d'une personne, d'une sensibilité.
02:25Moi, il y a plein de films, par exemple, que j'ai ingurgités et dont certains sont restés en moi
02:29et façonnent aussi des choses que je suis.
02:31Et donc le film pose aussi la question de cette réalité, de cette fiction.
02:34Est-ce que nous-mêmes, quelque part, on ne se raconte pas quelque chose aussi ?
02:37Je sais bien qu'on est à toutes les deux là et qu'on est bien réels, vous aussi.
02:40Mais qu'il y a une partie de fiction qu'on se raconte aussi.
02:44Et même quand on vit, je ne sais pas, une histoire d'amour, par exemple,
02:47les deux personnes n'ont pas la même idée de cette histoire.
02:50Et il y a aussi ce qu'on se fictionne dans le réel.
02:53Dans ce film, la fiction vient complètement bousculer la vie des personnages,
02:58dont le vôtre Virginie Firas.
03:01Est-ce que vous vous dites, je reviens sur cette question Isabelle Huppert,
03:04mais parfois vous faites un métier dangereux que les histoires que vous racontez
03:08peuvent s'imposer dans la vie des gens, de manière parfois un peu brutale ?
03:13Alors je ne crois pas qu'on fasse un métier dangereux.
03:15Je crois que le cinéma est un art finalement suffisamment verteux dans le meilleur des cas.
03:24On sait bien qu'il va y avoir un cinéma qui s'aventure sur des terrains plus dangereux,
03:28comme vous dites, est plus peut-être moins digne d'être vu à ce moment-là.
03:35Mais je crois d'une manière générale, la fiction, le roman,
03:39même quand le cinéma s'aventure dans les zones les plus complexes,
03:43les plus ambiguës, les plus noires, c'est les miroirs qui nous sont tendus.
03:46Et c'est une manière aussi d'exorciser justement ces pensées les plus inavouables,
03:51les plus inconscientes, et que toute la matière fictionnelle,
03:55elle est faite pour ça, pour notre plus grand bien depuis la nuit des temps.
04:00Si vous partez depuis la tragédie grecque, par exemple,
04:03qui traite vraiment avec les passions les plus sombres et les plus inavouables de l'âme humaine,
04:09c'est dans ça qu'on se projette et qu'on a plaisir à se projeter dans toutes les formes
04:14de fiction,
04:15que ce soit la littérature, le cinéma, la peinture, la musique.
04:20On sent que vous avez pris en tout cas beaucoup de plaisir, Isabelle Huppert, à jouer ce personnage.
04:25Vous l'avez dit vous-même en interview, un peu sorcière, cette romancière un peu sorcière dans son antre,
04:30ce grand appartement comme ça.
04:32Oui, parce que Asga Faradhi n'hésite pas à travers ce personnage et ce qu'elle est en train de
04:37filmer
04:37et ce qu'il nous donne à voir à passer de la position d'observatrice assez innocente
04:44à peut-être celle d'espionne, peut-être qu'elle est tout autant innocente dans cette posture-là,
04:50mais sans peut-être même le savoir.
04:53C'est vrai qu'elle regarde à travers un télescope.
04:56Il y a une frontière peut-être qui est un peu franchie entre la simple observation,
05:01le simple regard et puis quelque chose de plus intrusif.
05:05En parlant du caractère intrusif parfois de l'art et de la création,
05:10vous avez en partie répondu à cette question Virginie Effira,
05:13mais c'est aussi une allégorie de ce qu'est qu'être un acteur, une actrice.
05:18C'est accepter de voir sa personnalité, son être, son corps colonisé pour les besoins de la création.
05:26Moi non plus, je n'ai pas le sentiment d'être colonisé à chaque tournage.
05:33Oui, c'est vrai que le film charrie ça, il charrie plein d'autres dimensions du cinéma.
05:40Il joue sur ses différentes images, l'impression qu'on donne, ce qu'on est réellement, tout ça.
05:46Et puis, il évoque d'autres endroits du cinéma.
05:49Moi, dans le film, par exemple, je suis bruiteuse.
05:51C'est un métier qu'on va assez peu représenter.
05:55Il y a un personnage qui se prétend écrivain.
05:57Là aussi, on retrouve l'écriture.
06:00Enfin, on retrouve vraiment l'idée du cinéma et des histoires qu'on raconte et qu'on s'invente.
06:04Et qui sont, même dans le film, là aussi, comme l'a dit Isabelle tout à l'heure,
06:07une sorte de miroir tendu de soi.
06:09Et quelque part, il y a aussi dans ce film quelque chose qui me touche beaucoup.
06:12C'est la fiction qui permet de voir mieux le réel.
06:16C'est-à-dire que quand, tout d'un coup, ces personnages se retrouvent avec une fiction qui a été
06:23faite sur eux,
06:23ça change leur propre dynamique interne.
06:27Et peut-être que ces choses-là étaient là avant, en fait.
06:29Mais ça agit comme un révélateur.
06:32Vous parlez du métier de bruiteuse de votre personnage, Virginie Fiera.
06:36Il y a de très belles scènes dans lesquelles on vous voit reproduisant à la main, de manière artisanale,
06:42le bruit des pas dans le sable, les battements d'elle d'un oiseau.
06:46C'est aussi une ode à l'artisanat.
06:48Même deux liens qui combattent.
06:49Oui, voilà.
06:51Elle bruite avec ses collègues Vincent Casselle et Pierre Ninet un film animalier.
06:55C'est une ode à l'artisanat aussi, ce film.
06:58Il y a aussi le personnage d'Isabelle Huppert qui tape son roman à la machine.
07:02On sait que l'intelligence artificielle et les questions qu'elle engendre sont au cœur de ce festival de Cannes.
07:09Il faut défendre l'artisanat.
07:11C'est aussi ce que dit ce film ?
07:14Bien sûr, oui.
07:15Il faut le défendre.
07:16En même temps, l'artisanat, l'artisanat, c'est un phénomène qui est là, qui existe.
07:21C'est difficile de lutter contre.
07:23Donc, il faut trouver les meilleurs moyens pour prendre ce qu'il y a de meilleur
07:27et essayer de lutter contre ce qu'il peut y avoir de pire.
07:30C'est vraiment une réponse médiane que je vous fais.
07:34Mais je pense que c'est la seule que je peux trouver pour le moment.
07:37Je reviens à votre personnage assez truculent, Isabelle Huppert.
07:41Notamment dans une scène absolument savoureuse avec Catherine Deneuve qui joue votre éditrice.
07:46Vous avez pris beaucoup de plaisir à la retrouver face à face.
07:50Oui.
07:51Nous n'étions pas retrouvés depuis huit femmes.
07:54Huit femmes de François Ozon.
07:56Et on a une fois de plus un face à face assez agressif.
08:04Vous dites à chaque fois qu'on se voit au cinéma, on s'engueule.
08:06Oui, c'est vrai.
08:09Il me reste à explorer autre chose.
08:11En tous les cas, c'était merveilleux de la retrouver dans cette scène qui était vraiment savoureuse.
08:17Il y a beaucoup de scènes comme ça dans le film qui sont très bien.
08:19Parce qu'il y a un ton qui est annoncé dès le début du film.
08:23Mais Asgard Faradhi varie constamment de ce ton.
08:26Et il y a des scènes dans toute la partie.
08:28Nous, on se rencontre très peu avec Virginie.
08:30On est très contentes d'être l'une à un côté de l'autre.
08:32Moi, en tout cas, parce qu'on se croise simplement dans le film.
08:35Et donc, j'avais le plaisir de retrouver Catherine Deneuve dans cette scène longue et d'un ton un peu
08:47différent du reste du film.
08:49Dans cette scène, d'ailleurs, votre personnage, Isabelle Huppert, a un peu de mal à supporter la critique.
08:54Dans quel état d'esprit êtes-vous ?
08:55Puisque dans quelques heures, c'est ce qui va vous arriver.
08:57Le verdict du public, en tout cas le premier public au Palais des festivals après cette projection officielle.
09:04Et le verdict de la critique, Virginie Effira, dans quel état vous êtes à quelques heures ?
09:07Moi, assez sereine.
09:08Les choses, elles sont faites.
09:10On n'y peut rien, en fait.
09:11Les choses, elles sont faites.
09:13Moi, j'ai l'impression de vivre intensément le film au moment du tournage.
09:16Et après, j'aime assez bien que ce soit les gens qui en disposent.
09:19Et qu'ils pensent absolument ce qu'ils veulent.
09:20Et tout m'intéresse, en fait.
09:22Vraiment.
09:23Donc, oui.
09:26Assez sereine.
09:27Et pas avec cette idée d'un verdict.
09:29Parce qu'il n'y a pas une vérité sur un film.
09:31De nouveau, on revient.
09:33Mais il y en a plein.
09:34Et ça m'intéresse d'avoir celle de différentes personnes.
09:36Et ce qui est formidable, et Isabelle connaît ça bien mieux que moi,
09:39c'est tout d'un coup une réception de différents continents, de différentes sensibilités.
09:43Ça, c'est assez passionnant quand même.
09:44Vous avez présenté...
09:45Oui, je crois qu'on peut beaucoup apprendre.
09:47Que Virginie a dit très justement en entendant des commentaires sur le film.
09:52Y compris peut-être les commentaires, forcément pas les plus positifs.
09:54Mais on apprend à...
09:55Voilà.
09:56Un film, c'est fait pour ça.
09:58Au fond, chacun le reçoit d'une manière unique.
10:01Chacun a sa propre réponse à un film.
10:03Et c'est vrai qu'à Cannes, c'est un peu un concentré de la multiplicité de toutes ces réponses
10:08dans un temps donné très court.
10:10Et vous êtes bien placé pour le savoir, puisque vous avez présenté, vous Isabelle Huppert, plus de 25 films en
10:14compétition.
10:15Vous avez été...
10:16J'ai entendu que c'était un record.
10:17Oui.
10:18Membre du jury, présidente du jury.
10:21Vous, 10 films.
10:22Virginie et Fira, vous avez été maîtresse de cérémonie.
10:24Ça vous fait toujours quelque chose, malgré tout, de gravir les marches, d'être sur le tapis rouge.
10:29C'est fini.
10:30Oui, oui.
10:31Ben oui, évidemment.
10:33Bien sûr.
10:33Oui.
10:34Même en arrivant ici tout à l'heure, quoi.
10:36Oui, oui.
10:37À la fin, on est très excités.
10:38Et en même temps, l'excitation, ça peut revêtir différentes couleurs.
10:43Oui, non, c'est une chance.
10:44La chance, Virginie et Fira, d'être même dans deux films en compétition.
10:48Soudain, de Ryusuke Hamaguchi, qui est également dans la sélection officielle cette année.
10:54Ce sont deux films français, tournés en France.
10:57Deux grands réalisateurs étrangers, iraniens pour Asghar Faradhi, japonais pour Hamaguchi.
11:02Qu'est-ce que ça dit de la France ?
11:04Ça reste...
11:05C'est une immense fierté, en fait, d'avoir un système de financement du cinéma qui permet que des films
11:10singuliers, précis, exigeants,
11:14d'une grande beauté et qui se défont complètement des schémas du strict rendement commercial puissent exister.
11:21Et je pense qu'on peut tous être fiers de ça.
11:23Et que la France soit une terre d'accueil à la fois pour Faradhi, et ça a déjà été le
11:28cas,
11:28et pour quelqu'un comme Ryusuke Hamaguchi, qui a fait un film, je pense, pour 10 yeux, aussi, quoi.
11:33C'est merveilleux.
11:35Et il faut continuer à défendre ce modèle de financement, malgré les remises en cause de plus en plus prégnantes
11:44?
11:44J'ai l'impression que, moi, les remises en cause, elles viennent surtout d'endroits où...
11:49Parfois, il est complexe, ce système de financement.
11:51Tu as l'impression que, du coup, c'est de l'argent public.
11:55Mais il faut le remettre, il faut évidemment le défendre à tout prix.
11:58Le défendre à tout prix, mais peut-être que ceux qui ne le défendent pas, c'est parce qu'ils
12:01ne le comprennent pas.
12:02Alors, il faut mieux leur expliquer.
12:03Voilà, il vaut mieux leur expliquer.
12:04Il faut leur expliquer que c'est grâce à ce système que nous envient bon nombre de pays.
12:09Il y a un pays au monde qui a le même système qu'il y a la Corée, par exemple.
12:12Enfin, surtout sur ce qui concerne notre avance sur recettes, par exemple,
12:15qui est un système complètement verteux, parce que les recettes d'un film vont au financement d'autres films.
12:24Et voilà, il ne faut pas que ce système change.
12:28C'est grâce à ça que, comme disait Virginie très justement,
12:32le cinéma français se trouve impliqué dans un nombre très, très grand de coproductions avec d'autres pays.
12:39Et qui permettent un règlement international et qui permettent de faire des œuvres réellement singulières.
12:45Des œuvres comme ce film, Histoire parallèle d'Ajgar Faradhi,
12:48film sur le pouvoir de l'imaginaire, surtout, avec notamment Isabelle Huppert,
12:52je n'en dis pas plus, la métaphore du canard et de la bouteille.
12:55Mais en tout cas, un film sur la puissance de l'imaginaire à une époque où la réalité est de
13:03plus en plus difficile à supporter.
13:05Voilà, un bon programme.
13:07Histoire parallèle d'Ajgar Faradhi en projection ce soir, donc, en compétition officielle à Cannes
13:13et dans le même temps, en salle dans toute la France.
13:15Merci à toutes les deux, Isabelle Huppert et Virginie Effiera.
13:18Merci.
13:18Merci.
13:19Merci.
13:19– Sous-titrage FR 2021
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