00:00Ce qui m'a frappée, donc, dans le film de Asgard Faradji,
00:02je trouve qu'il y a beaucoup de moments de silence.
00:04Est-ce que vous pensez que c'est la force du cinéma,
00:05ces moments de silence qu'on impose, finalement ?
00:08Si on peut les trouver même en dehors du cinéma,
00:10c'est pas mal aussi, hein ?
00:11Non ?
00:12Oui, surtout dans les salles de cinéma.
00:14Ah, ouais.
00:14Ouh là là.
00:15Ouais.
00:16Les spectateurs, ils font souvent trop de bruit, maintenant,
00:18dans les salles de cinéma.
00:20Ça vous énerve ? Vous dites chute, parfois ?
00:22Ah, je ne dis pas chute, je lui crie.
00:25Ah, carrément !
00:26Ah, ben, carrément.
00:26Ah, ouais, bien sûr.
00:29Ils allument leur portable, c'est insupportable.
00:31Oui, d'accord.
00:32Vraiment.
00:32Il y a même, là, l'exercice qu'on est en train de faire,
00:34en interview, ça me rassure quand je vois des vieilles interviews,
00:36ou parfois, à la radio, il y a encore ça,
00:37sur le service public.
00:39Des gens qui prennent le temps avant de répondre,
00:42qui étayent.
00:43Là, il y a aussi l'idée de l'immédiateté,
00:45de la rapidité, tout ça.
00:47Et au cinéma, oui, en fait,
00:50l'idée, évidemment, que l'histoire corresponde à un algorithme
00:53et qu'on puisse s'accrocher, ne jamais perdre,
00:55ça fait en sorte qu'il n'y a plus d'histoires qui se déroulent.
00:57Il n'y a pas d'émotion qui peut arriver à cet endroit-là.
01:00Et c'est évidemment toujours à l'endroit où il se passe pratiquement
01:06plus de choses entre les phrases, parfois, que pendant les phrases.
01:09Oui.
01:09Comment, en tant qu'actrice, vous allez jouer le silence ?
01:12Et qu'est-ce qui se passe dans votre tête quand vous filmez
01:14dans un moment de silence ?
01:16Alors ça, c'est une très, très bonne question.
01:18Après, il ne faut pas non plus complètement exagérer,
01:19parce que vous allez donner l'impression au spectateur
01:21que c'est quasiment un film mauvais, ce qui n'est quand même pas tout à fait le cas.
01:24C'est quand même un film où on parle un petit peu,
01:26mais c'est une bonne question.
01:27Au fond, qu'est-ce qui se passe dans la tête d'un acteur ?
01:29Je n'ai pas la réponse.
01:30En fait, il ne se passe rien.
01:31Je vais vous décevoir.
01:32C'est antérieur au moment où on filme, ce qui se passe.
01:35Et au moment où on filme, c'est très difficile de définir.
01:39Mais c'est pareil au théâtre, d'ailleurs.
01:41À quoi on pense ?
01:42C'est fascinant.
01:43Parfois, d'ailleurs, on pense à des choses hyper triviales.
01:45Oui, c'est très curieux à quel point la pensée peut être totalement dissociée
01:49de ce qu'on projette et de ce que le spectateur est en train de regarder.
01:55Est-ce que tu essaies de la guider, la pensée, ou c'est ce qui arrive qui est ?
01:59C'est ce qui arrive.
02:00Je n'essaie pas du tout de la guider,
02:01parce que j'ai l'impression que de toute façon,
02:04on est guidé par autre chose.
02:05On a un texte à dire, on a des places à prendre.
02:08Il y a toute une série de contraintes
02:09qui fait qu'on est agi par un certain nombre de choses.
02:15Et finalement, à quoi on pense, c'est une bonne question.
02:16Mais je n'ai pas tout à fait la réponse.
02:18Si on filme et on s'approche,
02:20est-ce qu'il y a une émotion qui va arriver, qui prédomine ?
02:23Oui, quand même.
02:24Oui, parce que ça, c'est la force du regard.
02:26Et surtout quand une actrice, elle aime avant tout ce qu'elle aime.
02:30Quand on la regarde.
02:31C'est pas un peu impressionnant ?
02:33Pardon ?
02:33C'est pas un peu impressionnant, pardon ?
02:35Ah non, c'est pas impressionnant.
02:38Si une actrice a peur d'être regardée,
02:40évidemment, il ne faut pas être actrice.
02:42C'est ce qu'on attend, c'est ce dont on a besoin.
02:45Parce qu'on sait aussi qu'on va opposer une résistance à ça.
02:49Parce que la caméra, à la fois, elle vous cherche et vous lui résistez.
02:52Mais c'est de la résistance que se fabrique la fiction, d'une certaine manière.
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