00:00Docteur François-Xavier Laurent, bonjour.
00:03Bonjour.
00:04Je travaille au service ADN d'Interpol, l'organisation internationale de la police criminelle.
00:09Pour commencer, est-ce que vous pouvez nous expliquer en quoi consiste ce service
00:14et quel est son rôle aujourd'hui dans les enquêtes ?
00:19Notre unité ADN à Interpol est le point de contact de l'ensemble des 196 pays membres d'Interpol
00:25qui, lorsqu'ils ont un profil ADN, par exemple sur une scène de crime,
00:28mais que cette trace ne matche pas au niveau national,
00:31elle peut être envoyée à Interpol pour être comparée avec des profils ADN
00:34qui proviennent des autres membres pays d'Interpol.
00:38Par conséquent, notre rôle, c'est de pouvoir comparer les données ADN entre les différents pays,
00:42trouver des connexions possibles et ensuite alerter les autorités policières
00:46pour leur permettre de résoudre des affaires internationales.
00:49Aujourd'hui, l'ADN, c'est un pan essentiel dans une enquête criminelle ?
00:56Oui, l'ADN, ce n'est pas la reine des preuves, ce n'est pas parce que vous n'avez
00:59pas d'ADN
01:00que vous n'allez pas pouvoir résoudre potentiellement une affaire ou identifier quelqu'un
01:03puisqu'on peut le faire avec des empreintes digitales aussi notamment,
01:06mais l'ADN, c'est vrai qu'il est présent sur des types de supports ou sur des types d
01:11'objets
01:11que d'autres types de biométrie, par exemple, ne peuvent pas obtenir.
01:16Par conséquent, lorsqu'un corps est très dégradé, lorsque vous avez uniquement des ossements,
01:20par exemple, vous ne pouvez pas utiliser de reconstruction faciale,
01:24vous ne pouvez pas utiliser des empreintes digitales et dans ce cas-là,
01:27l'ADN est très souvent la seule preuve biologique, biométrique
01:30qui peut être utilisée pour pouvoir identifier formellement quelqu'un.
01:34Alors, il y a quelques jours, Interpol a donc confirmé l'identité
01:37d'une femme retrouvée morte en Moselle en 2005, plus de 20 ans après.
01:43Pourquoi ça a mis autant de temps ?
01:46Vous savez, le temps judiciaire est beaucoup plus lent que le temps des séries ou des films,
01:50malheureusement, mais c'est vrai qu'on va se heurter à différentes phases.
01:53C'est-à-dire que lorsqu'on a une affaire, par exemple, d'un corps,
01:56sans savoir quel est le nom de cette personne,
01:59il va être très difficile de pouvoir enquêter sur sa sphère familiale, amicale, professionnelle.
02:04Et donc, très souvent, cette première phase peut être très longue,
02:07surtout pour des femmes qui sont retrouvées comme ça,
02:09victimes de violences et ou de meurtres,
02:11où en fait, ces personnes ne sont pas connues des services de police
02:14et donc on ne peut pas les identifier.
02:16Et c'est à moins d'avoir un témoignage du public,
02:19comme dans le cas de cette campagne Identify Me,
02:22qu'on peut souvent avoir des éléments qui vont permettre
02:24de pouvoir premièrement mettre un nom sur cette personne
02:26et ensuite, peut-être ouvrir un volet plus criminel
02:30pour essayer d'identifier quel pourrait être l'auteur de ce crime.
02:33Et donc, ça va passer également par des enquêtes
02:36et notamment l'utilisation potentiellement de l'ADN
02:38si l'ADN du suspect est retrouvé sur le corps.
02:41Alors, ces enquêtes au long cours, c'est ce qu'on appelle les cold cases.
02:45Comment ça se passe concrètement, une affaire de ce genre ?
02:48Est-ce que la durée, la longueur de certaines enquêtes comme celle-ci
02:53peut rendre certains crimes, on ne va pas dire impossibles à résoudre,
02:56mais de plus en plus compliqués ?
02:58C'est ça le principe de l'ADN aujourd'hui et de votre service,
03:02c'est de réussir à résoudre des crimes qui peuvent être des fois impossibles ?
03:07Exactement. En fait, l'ADN peut être utilisé, par exemple,
03:09sur un cambriolage qui a lieu en début de semaine.
03:12Il suffit que des prélèvements ADN sur un cambriolage soient envoyés à Interpol
03:16pour que ça matche trois jours après avec un suspect connu d'un autre pays européen, par exemple.
03:21On va avoir des délais de résolution qui sont extrêmement courts.
03:24Malgré tout, sur certaines affaires, surtout des affaires anciennes
03:27dans lesquelles, à l'époque, peut-être les technologies ADN n'étaient pas aussi performantes
03:31qu'actuellement, ces affaires restent longtemps sur la pile des dossiers qu'il reste à traiter.
03:37Et c'est parfois une avancée technique ou un nouveau juge d'instruction
03:40qui va permettre de pouvoir remettre cette affaire sur la pile.
03:43Et c'est ce qui se passe sur beaucoup d'affaires de la campagne Identify Me,
03:47où en mettant un nouveau regard, une nouvelle lumière sur ces affaires,
03:50en pouvant utiliser des nouvelles technologies,
03:53des nouvelles techniques d'analyse génétique, par exemple,
03:55on va pouvoir déceler des preuves matérielles
03:58qui n'avaient pas pu être récoltées à l'époque.
04:00Vous en avez parlé, la campagne Identify Me.
04:03Un appel à témoins avait été lancé par Interpol en 2024.
04:06C'est ce qui a fait avancer cette identification.
04:10C'est une méthode.
04:11Alors, comment elle fonctionne concrètement, cette méthode ?
04:13Et aujourd'hui, on l'a vu, est-ce qu'elle marche suffisamment bien ?
04:18Donc, Identify Me, partie du constat qu'il y a partout en Europe
04:22un certain nombre d'affaires de femmes retrouvées mortes
04:25de suite de violences ou de crimes
04:27et qui, en fait, n'ont pas pu être identifiées.
04:30La plupart du temps, on pense que ces femmes viennent d'un autre pays
04:34que le pays dans lequel elles ont été retrouvées mortes
04:36et que le fait que la famille ne soit pas forcément au courant
04:39où leur fille ou leur sœur est partie,
04:42ces informations-là n'arrivent pas à être mises en contact.
04:45Et donc, interpeller là pour un peu remettre les pièces du puzzle ensemble,
04:48c'est-à-dire faire un lien entre une affaire d'une personne disparue dans un pays
04:52et un corps retrouvé dans un autre pays qui, effectivement, corresponde à la même personne.
04:57Et donc, Identify Me, le but, c'est de pouvoir demander l'aide au public
05:01en diffusant sur notre site Internet des photos des reconstructions faciales des victimes,
05:06des informations sur le lieu, la date de découverte des corps,
05:09est-ce qu'elles avaient des bijoux particuliers, des vêtements, des cicatrices, des tatouages ou autre,
05:13tout élément que le public peut regarder et peut ensuite nous envoyer un message
05:19en nous disant « je reconnais ce tatouage, je reconnais cette photo, un témoignage du public, peut-être la clé,
05:25il faut juste arriver à cibler quelle est la personne qui a cette information-là pour qu'elle puisse nous
05:29la donner ».
05:29C'est ce qui s'est passé avec ce cas en Moselle, c'est-à-dire c'est une personne
05:33qui l'a reconnue ?
05:35Alors, dans ce cas-là, c'est une affaire un peu particulière
05:36parce que le corps a été retrouvé en France et, effectivement, la personne vivait en France.
05:41Donc, on est sur le cas d'une affaire nationale.
05:43Donc, dans ce cas-là, effectivement, Identify Me a permis de mettre en lumière cette affaire auprès du public,
05:49peut-être lui donner aussi une importance un peu plus ou peut-être plus de moyens humains ou matériels
05:55aux forces qui sont en charge de l'enquête.
05:57Et cette affaire, donc, c'est la cinquième affaire qui est résolue grâce à l'affaire Identify Me.
06:02Nous avons eu quatre autres femmes qui ont pu avoir leur nom reconnu depuis,
06:07mais c'est vrai que c'est la première affaire pour laquelle un volet judiciaire, en tout cas criminel,
06:11est ouvert pour essayer de comprendre ce qui s'est passé et qui peut être l'auteur de ce crime.
06:16Et vous l'avez dit à cette identification, cinquième call case résolu par Interpol
06:20via notamment le service ADN où vous travaillez François-Xavier Laurent.
06:23Merci pour vos explications, docteur.
06:25Merci beaucoup.
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