00:00Bienvenue à l'heure des livres Alain Crugère.
00:03Alors on vous connaît, vous êtes journaliste, vous êtes producteur éditorial du Cercle Cinéma sur Canal+, depuis 2005.
00:11Et puis vous avez aussi produit et animé pendant des années, de 2011 à 2018, une émission culte, une espèce
00:17d'ovni,
00:18qui était diffusée sur France Culture et qui s'appelait On ne parle pas la bouche pleine.
00:22Alors c'était une aventure incroyable, née un peu pour remplir une grille d'été qu'on trouvait, qu'on
00:29voulait garnir,
00:30à l'arrivée des chroniques, des entretiens, avec des personnalités de tous horizons, sur des sujets divers et varillés,
00:38avec un point commun, les saveurs et les savoirs entremêlés.
00:43Alors ces émissions ont été adaptées, puis rassemblées dans un livre que vient de publier Albin Michel,
00:50ce qui s'appelle On ne parle pas la bouche pleine, Encyclopédie culturelle de la gourmandise.
00:55Alors c'est tout ce qu'on aime, c'est un livre qui parle de littérature, d'histoire, de gastronomie,
01:01sans jamais se prendre au sérieux, c'est gourmand, c'est joyeux, c'est érudit, c'est truculant, comme dirait
01:07certains.
01:08Alors l'éditeur présente le livre comme une traversée originale vue du monde, vue du ventre,
01:13c'est une expression que vous utilisez vous-même d'ailleurs.
01:17Qu'est-ce que ça signifie, voir le monde du ventre ?
01:21Je crois que si on ne mange pas, on meurt, déjà.
01:25Donc il vaut mieux bien se nourrir, à tout point de vue.
01:29Et les nourritures culturelles, les nourritures terrestres et spirituelles,
01:35tout ça, ça marche très bien ensemble.
01:36Et je trouve qu'en plus, l'un des plus beaux endroits pour avoir une conversation joyeuse, intelligente et appétissante,
01:47c'est de se retrouver à table.
01:48Alors même si on ne parle pas la bouche pleine, on peut tout à fait parler quand les autres ont
01:53la bouche pleine
01:53et échanger de façon vivante, joyeuse et vraiment nourrissante à tous les sens du terme.
02:00Alors pour pousser un petit cocorico, on aurait envie de croire, de penser que la France,
02:06avec ses 300 fromages, avec cette tradition gastronomique que personne ne remet en cause,
02:13est le lieu par excellence pour justement voir le monde vu du ventre.
02:18Mais c'est le lieu par excellence pour voir le monde vu du ventre.
02:21Est-ce que c'est vraiment le bien ?
02:22Mais oui, bien sûr, je veux dire, en plus, on nous conteste souvent ce...
02:29Oui, on a l'impression que cet impérium est un peu remis en question depuis quelques années.
02:33Oui, oui, oui, c'est vrai, mais en revanche, personne ne peut nous enlever.
02:37Jean de La Fontaine, Châteaubriand, Molière, et c'est aussi par ce prisme-là qu'on peut voir le monde
02:45vu du ventre.
02:45C'est-à-dire que c'est vrai que chez La Fontaine, tout le monde se mange, s'entre-dévore,
02:52c'est la chaîne alimentaire en direct avec les animaux.
02:56Chez Molière, les traiteaux sont à la fois le lieu du théâtre et aussi le lieu de la table.
03:03Et c'est vrai aussi que la lutte des classes existe chez Molière par l'intermédiaire de la table.
03:10Oui, parce qu'effectivement, vous évoquez des écrivains, la gourmandise, la nourriture vue à travers des yeux d'écrivain.
03:18Vous avez cité La Fontaine, il y a aussi Cervantes.
03:22Ah, bien, merveilleux, Florence Delay.
03:23Avec Florence Delay qui en parle, l'académicienne.
03:26Elle était merveilleuse.
03:27Et puis alors, elle me disait cette chose qui était, Cervantes, je l'aime.
03:33Et c'est vrai que de la pence de Sancho au jeûne de Don Quichotte, il y a une spiritualité
03:41qui passe entre les lignes et une souffrance et à la fois l'appétit de Sancho.
03:48Parce qu'il faut bien se dire que dans la littérature, les gens n'aiment pas, les gens intelligents n
03:54'aiment pas que l'on parle de nourriture.
03:57C'est vulgaire, c'est réservé au bas peuple.
04:00D'ailleurs, c'est vrai chez Cervantes, c'est le serviteur qui se nourrit, qui mange, qui dévore, qui se
04:07régale.
04:08Et c'est vrai aussi chez Molière, c'est là aussi les scapins et les sganarelles qui mangent.
04:14Et vous évoquez aussi Victor Hugo.
04:16Ah, bien, il y a Jacques-Noël Pérez qui parle de la table, des tables, parce qu'il parle aussi
04:21des tables tournantes, ça compte, de Victor Hugo.
04:24Et alors, j'ai eu un commentaire très élogieux sur ce livre d'un monsieur, vous voyez qui est, Fabrice
04:29Lucchini.
04:30Il m'a envoyé un petit message très gourmand, très amical, en disant vraiment, il y a aussi Proust.
04:39Alors, évidemment, tout le monde pense à la fameuse Madeleine qui a failli ne pas être, ce qui est révélé
04:46dans le chapitre dans lequel vous en parlez.
04:49Et chez qui l'alimentation est intimement liée à la sexualité ?
04:53Oui, mais c'est-à-dire que quand on commence à lire, on se rend compte qu'il y a
04:58des sous-entendus absolument permanents.
05:00Mais pas uniquement chez Proust, d'ailleurs, parce qu'on le trouve aussi chez...
05:08Curieusement, on le trouve chez Sade aussi, c'est assez curieux.
05:12Mais on essaie de s'amuser le plus possible.
05:15Alors, ce qui est amusant avec Proust, par exemple, c'est que c'est Yoji Yurakami, qui est un professeur
05:20de littérature japonais,
05:23qui a été au Collège de France, qui a présenté sa thèse, en particulier sur l'alimentation dans l'affaire
05:30Dreyfus.
05:30Enfin, il raconte des scènes tout à fait savoureuses.
05:33Et ce qui est frappant, c'est que cet homme raconte en français, il a une connaissance de l'œuvre
05:40de Proust.
05:41Et sur ce plan alimentaire, c'était délicieux de l'entendre en parler.
05:45Et puis, il y a aussi des personnages assez étonnants qui ont défilé, comme Claude Lanzmann,
05:51qui est venu accompagné de Valérie Solvy, qui est un personnage que connaissent tous les amis de la cuisine et
05:58de la gourmandise,
06:00puisqu'elle a édité une revue qui s'appelle Louchébème.
06:03Absolument, c'était la revue des bouchers.
06:05Et ils sont venus ensemble.
06:08Et ce qui était absolument merveilleux, c'est que Claude Lanzmann s'est quasiment mis à pleurer
06:14quand il a évoqué le steak tartare que lui préparait sa maman.
06:21Le steak de cheval, bien sûr, à l'époque.
06:24Et Valérie Solvy nous avait évoqué, j'allais dire préparé, une queue de bœuf.
06:30Et alors, je dois avouer que j'ai une passion pour la queue de bœuf.
06:32J'ai des souvenirs.
06:33Bernard Paco, dont on parle dans le livre, qui était le chef de l'Ambroisie pendant trois étudiants,
06:38étoiles pendant 37 ans, faisait à une époque, pour son personnel,
06:43mais aussi pour les moins fortunés de ses clients, une queue de bœuf qui était absolument miraculeuse.
06:48Alors, avant de parler des chefs qui, évidemment, ont défilé aussi,
06:52vous avez aussi évoqué avec Rosalie Varda l'importance des gâteaux, des pâtisseries
06:59dans les films de son père, Jacques Demy.
07:00Alors, tout le monde connaît le Codam, le cake d'amour.
07:04Oui, nous mangerons des pâtisseries, mais oui, ça se chante, c'est vrai,
07:10mais il y a tellement de choses qui se chantent en mangeant aussi.
07:14Alors, vous le disiez, il y a eu des chefs aussi qui ont défilé, évidemment.
07:18Alors, certains sont venus pour évoquer des chefs d'hier, comme Carême.
07:22Ça, c'est l'historien...
07:24Alors, ça, c'est Pascal Horry qui nous a parlé d'Antonin Carême.
07:30Et alors, on découvre un autre personnage que celui qui existe dans la série télévisée,
07:36qui est passé l'an dernier.
07:37Mais c'est un personnage absolument passionnant,
07:40parce que c'est un homme qui a fait de la diplomatie réellement à table.
07:45Donc, on peut aussi faire de la diplomatie à table.
07:48On ne se contente pas de se cultiver.
07:50Et alors, son passé, aussi, notamment Pierre Gagnère, Alain Passart, Thierry Marx,
07:57vous avez rendu à une sorte de concert particulier dans les cuisines de Guy Savoie,
08:02à la Monnaie de Paris.
08:03Alors, parliez-nous de ce concert.
08:05Non, c'était un concert d'instrument de cuisine,
08:09parce qu'il y a un langage qui est assez commun
08:12entre la batterie de cuisine et celle de Ringo Starr.
08:17Il y a beaucoup de parenté.
08:21Et moi, il y a une chose qui me frappe aussi,
08:23c'est l'humilité de ces grands chefs.
08:27Parce que, qu'est-ce qui se passe ?
08:29Quand on fait la cuisine, on crée quelque chose,
08:33et cet aliment, ce lien, ce qui nous réunit,
08:39cette religion de la table disparaît.
08:42Donc, il faut avoir un moral d'acier
08:46pour voir son œuvre disparaître à la fin de chaque service.
08:49Et ce qui me passionne, c'est cet échange
08:52qui existe entre les éléments mémoriels,
08:57tout ce qui va nous rester après un repas,
08:59ces merveilleux souvenirs,
09:01ces saveurs qui nous restent
09:04quand on pense que la table est desservie
09:06et qu'on continue à vivre avec ces plaisirs de table.
09:12Et juste pour terminer sur une touche éminemment française,
09:15vous évoquez même le ventre d'Obelix.
09:18Ah ben, j'évoque le ventre d'Obelix, bien sûr,
09:21parce qu'il est capital, il a la forme d'une marmite.
09:24Et j'évoque aussi les recettes de Gaston Lagaffe,
09:27parce que je pense à nos amis belges
09:28et que la gastronomie, ça existe aussi.
09:31Alors, on n'a pas parlé de Vergeux ?
09:36Bruno Vergeux, qui a été avec vous, un complice.
09:38Avec qui on a démarré cette émission,
09:42et qui d'ailleurs sort bientôt lui aussi un roman
09:45qui s'appelle La recette chez Alba Michel,
09:48et qui est un personnage passionnant.
09:51Qui a ouvert un restaurant.
09:53Il a un restaurant qui s'appelle Table,
09:56alors inspiré par une émission
09:58qu'on avait faite avec Philippe Sartre sur la grande bouffe.
10:01Il a fait son restaurant,
10:02qui est peut-être le meilleur restaurant de Paris.
10:07En tout cas, je vous conseille vraiment de lire ce livre.
10:10Ça vous mettra l'eau à la bouche,
10:12ça vous mettra de bonne humeur.
10:15C'est ce que vous disiez, c'est charmant, joyeux.
10:18Ça s'appelle On ne parle pas la bouche pleine,
10:20et c'est paru chez Alba Michel.
10:23Merci.
10:24Merci.
10:25Merci Alain Crugère.
10:26Merci à vous, Ed Filda.
10:27Sous-titrage Société Radio-Canada
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