00:00Je n'ai pas décidé d'être portaire de guerre, ça m'est tombé dessus.
00:03En fait, ce qui m'est tombé dessus, c'est qu'il y avait une guerre qui commençait.
00:06C'était en 1999, une guerre entre la Russie et la Tchétchénie.
00:12Et je suis rentrée dedans, je me suis plongée, je m'y suis immiscée.
00:15Et moi, mon problème après, c'était pas de rentrer dans la guerre, c'était d'en sortir.
00:19Les pays dans lesquels j'ai travaillé sont des pays dans lesquels on ne fait pas attention aux femmes.
00:24Grave erreur.
00:25Le premier jour où je suis arrivée en Tchétchénie, j'étais en pantalon, j'avais une veste, j'avais des
00:30chaussures de marche.
00:31Et il n'a pas fallu longtemps pour que je comprenne que si je continuais à être habillée comme ça,
00:35ça n'allait pas aller du tout.
00:36Parce que j'étais trop visible.
00:38C'est un pays musulman, une république musulmane de la Fédération de Russie.
00:42Donc elles sont en jupe, elles portent un foulard, elles cachent leurs cheveux.
00:47Et je me suis dit, il faut que je me mette comme elles pour pouvoir être vraiment en immersion dans
00:52la population
00:53et pouvoir me déplacer sans qu'on prête l'attention sur moi.
00:57Sur le terrain, pour moi, l'essentiel, c'est la lenteur.
01:01Alors je sais que ça peut paraître paradoxal dans le monde rapide dans lequel on est aujourd'hui,
01:04mais si on est trop pressé, on rate tout.
01:08Donc j'habitais chez les gens.
01:10J'étais donc confrontée aux mêmes difficultés qu'eux, parce que dans la guerre, il n'y a plus rien
01:14qui fonctionne.
01:15Il n'y a plus de transport, les enfants ne vont plus à l'école.
01:18Tout est disloqué.
01:19Et puis j'allais aussi avec les combattants, que ce soit en Tchétchénie, que ce soit en Irak, que ce
01:23soit en Afghanistan.
01:25Cette minorité qui fait la guerre, parce que c'est une minorité qui fait la guerre et une majorité qui
01:28la subit.
01:29Donc je passais constamment des uns aux autres pour essayer toujours de raconter leur histoire,
01:35sans prendre parti, sans être d'un côté ou de l'autre.
01:37Ce qui est compliqué, c'est quand on rentre, quand on rentre, justement, qu'on quitte la guerre et quand
01:42on revient dans son pays.
01:43Moi, quand je rentrais en France, j'avais l'impression d'être face à un mur d'indifférence.
01:46Et c'est quand j'écrivais que je me rendais compte de tout ce à quoi j'avais échappé, en
01:51fait.
01:52Mais je me disais que j'avais beaucoup de chance.
01:54Donc je ne me plaindrais jamais de cette charge mentale, parce que moi, j'ai eu la chance de quitter
01:59la guerre
01:59et de revenir ici, en France, où il n'y a pas de guerre.
02:02Les personnes sur qui j'ai écrit, elles n'avaient pas cette chance.
02:05Moi, les guerres que j'ai couvertes, elles n'ont pas brisé ma vie.
02:08Elles ont forgé ma carrière de reporter de guerre et forgé également mon caractère.
02:14Ce qui importe, c'est de garder son sang-froid.
02:17Et moi, je peux être capable de garder mon sang-froid et justement, dans des moments très dangereux,
02:23de ne pas le perdre, alors qu'au contraire, quand je suis dans le luxe,
02:28ce que j'appelle le luxe de ma vie confortable ici à Paris,
02:31m'énerver pour rien du tout, c'est-à-dire perdre mon sang-froid.
02:35Alors que dans la guerre, cette vigilance a cru et qui m'a aidée à rester vivante.
02:39En fait, c'est grâce à ça que je suis restée vivante.
02:40Si on la perd, cette vigilance, on est mort.
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