00:00Les grands reporters à France Télévisions, et en 30 ans, elle a couvert absolument tous les conflits partout sur la planète,
00:06de la Tchétchénie à l'Irak, en passant par l'Afghanistan et l'Ukraine. Dorothée O'Leary, bonjour !
00:11Bonjour Dorothée, vous avez le micro juste devant vous.
00:13Vous êtes aussi maman, maman de deux grands enfants aujourd'hui, Félix et Castille, 22 et 20 ans,
00:20et vous publiez ce livre « Maman s'en va en guerre, ma vie de grand reporter », c'est aux éditions du Rocher.
00:25D'abord, pourquoi ce livre ?
00:27Écoutez, ça fait 30 ans que je suis sur des terrains de guerre, vous venez de le dire,
00:30et ça fait 20 ans que mes enfants me voient partir risquer ma vie sur tous les théâtres de guerre.
00:36Donc je leur devais peut-être quand même une explication,
00:38pourquoi leur maman a risqué sa vie depuis si longtemps, de si nombreuses fois,
00:43parce qu'à chaque fois qu'on met le pied sur un terrain de guerre, il ne faut pas se le cacher,
00:46il y a des dangers vraiment très très importants.
00:49Donc voilà, j'ai voulu un peu m'expliquer pour qu'ils comprennent que c'est un métier de passion,
00:53et qu'ils se disent « elle est partie, elle a pris des risques »,
00:56mais aujourd'hui ils comprennent ce que c'est,
00:59et ma fille rêve de faire un métier qui la passionne autant,
01:02donc j'espère qu'ils me comprendront, j'espère qu'ils me pardonneront,
01:05mais non, mais non, même pas !
01:06Donc déjà ils acceptent, c'est pas si mal, mais je n'ai pas donné la vocation,
01:10non non, ils ne veulent surtout pas faire ça.
01:11Alors vous avez dit que c'est un métier de passion, c'est un métier nécessaire,
01:15il faut informer, il faut être sur le terrain pour expliquer ce qui se passe, témoigner réellement.
01:22Mais quand vous partiez de la maison, quand vos enfants étaient petits,
01:26parce qu'aujourd'hui ils comprennent votre métier,
01:28qu'est-ce qui se passait dans votre tête ?
01:30En fait, le plus difficile, c'est le moment, la veille du départ, le moment du départ.
01:35A chaque fois, depuis qu'ils sont tout petits,
01:37je les regarde dans les yeux, et je leur dis « maman t'aime »,
01:40parce que je me dis « et si je ne revenais pas ? »
01:42Et à chaque fois je me dis ça, à chaque fois, aujourd'hui encore,
01:45quand je pars en Ukraine, je leur dis plus « maman t'aime »,
01:47je leur dis « je t'aime mon chéri, je t'aime ma chérie »,
01:50mais je suis là et je me dis « si je ne revenais pas, il faut qu'ils aient en souvenir ce dernier regard, ce dernier mot ».
01:56Alors je ne vous cache pas que dans l'ascenseur, je ne suis pas toujours fière,
01:59c'est-à-dire que c'est assez bouleversant et j'ai des larmes qui coulent,
02:02mais après, je chasse les idées noires et tout va bien.
02:06C'est votre devoir en fait, qui prend le dessus ?
02:09C'est plus qu'un devoir, c'est que je suis contente de le faire, je suis volontaire.
02:13J'aime, j'aime être dans les pays en guerre, j'aime pas la guerre,
02:17mais c'est tellement extraordinaire ce qu'on vit, les relations, les rencontres.
02:22Là c'est Olga, une artilleuse extraordinaire, maman d'un petit garçon de 6 ans,
02:27et elle me dit, son fils lui dit « bon maman, vas-y, va te battre,
02:30comme ça tu reviendras plus vite à la maison quand vous aurez gagné ».
02:33C'est bouleversant.
02:34Dorothée, vous avez échappé à la mort plus d'une fois,
02:36est-ce qu'il y a une fois précisément où vous vous êtes dit « cette fois c'est fini, je ne reverrai peut-être plus mes enfants » ?
02:43Alors oui, c'était le 17 août 2013 en Égypte, je ne vous raconte pas les détails,
02:48mais je me retrouve avec mon équipe, avec Stéphane, Arnaud et Rym,
02:51l'interprète face à un mur, les yeux bandés, et là ils chargent leurs armes.
02:56Donc là je me dis dans 30 secondes c'est fini.
02:59Et c'est un moment difficile, je pense bien évidemment à mes enfants,
03:02et je me dis j'ai fait ce métier plus de 20 ans, je l'ai aimé passionnément.
03:05Donc quelque part je ne regrette rien, mais je me dis ça se termine mal.
03:08Après je me dis tant qu'à mourir, autant mourir dignement.
03:11Et je me dis c'est pas grave c'est entre toi et toi.
03:13Et là je me dis, et mince c'est la rentrée scolaire, mon fils rentre en 6ème,
03:17et je visualise tout simplement la liste des fournitures scolaires.
03:20Et je me dis mais jamais mon homme va réussir à acheter les bons cahiers.
03:24Et tout ça en une minute face au mur, les yeux bandés.
03:27Voilà, c'est mon équipe, Arnaud Gidon, Stéphane Guillemot,
03:30et on était tous les trois face au mur.
03:32Dieu merci ils ne l'ont pas tiré.
03:34La journée a été compliquée, on nous a accusé d'espionnage,
03:37mais on est encore là et on fait encore le job qu'on aime.
03:40C'est des moments incroyables j'imagine, terrifiants.
03:44Et à la fois il y a des moments de légèreté sur les départs en mission
03:50avec votre équipe et les rencontres que vous pouvez faire.
03:53Qui est-ce que vous avez rencontré,
03:55qu'est-ce qui vous a marqué le plus dans ces années de travail ?
03:58Alors beaucoup de rencontres.
04:00Alors déjà il y a beaucoup de rire, parce qu'il faut décompresser,
04:03parce que voilà, même après cette journée terrible,
04:06ce simulacre d'exécution, mais qu'est-ce qu'on s'est marré.
04:09Et alors il y a des rencontres avec les gens qu'on interview.
04:12Alors j'ai eu la chance par exemple de rencontrer Nelson Mandela.
04:15J'avais 27 ans, j'ai passé une demi-heure en tête à tête avec Mandela,
04:18qui était un amour.
04:20À un moment je parlais anglais, j'étais tellement impressionnée de le voir,
04:23que j'en bafouille, et puis ma dernière question, il ne comprend rien.
04:26Donc il est là, il me regarde, il a l'air de dire
04:28mais qu'est-ce qu'elle veut dire cette jeune fille ?
04:30Et je deviens toute rouge, et il me dit
04:32« Sorry, I didn't get your question, je n'ai pas compris votre question. »
04:35Et là je prends mes notes et je le lis.
04:37Et vraiment des moments comme ça, c'est absolument magique.
04:39Mais j'ai rencontré Poutine aussi, c'était pas magique du tout,
04:42c'était très impressionnant, avec un regard glacial.
04:45Et puis il y a toutes ces rencontres qu'on ne voit pas dans les reportages
04:48et qu'on garde vraiment au fond du cœur.
04:50Je reviens à votre relation avec votre mari,
04:53qui a permis aussi que vous puissiez partir à l'étranger.
04:56Il a permis, je ne lui demande pas l'autorisation.
04:59Ce n'est pas ce que je voulais dire, mais disons qu'il faut aussi...
05:02L'assurer.
05:04L'assurer à la maison avec les enfants.
05:06C'est en cela qu'il a permis que vous puissiez pratiquer votre métier.
05:10Et il y a des moments de légèreté avec vos enfants aussi,
05:13notamment quand vous leur faites par exemple réciter les poésies
05:16ou les tables de multiplication, alors que vous, vous êtes sur la ligne de front.
05:19Alors, disons que je suis sur un terrain, la ligne de front n'est pas loin,
05:22mais c'est un moment calme, sinon je ferais autre chose que les appeler.
05:25Mais voilà, tout change, j'appelle et ma fille me dit
05:29« Oui, j'ai une poésie pour demain, vas-y, tu veux me la réciter ? »
05:32Voilà, on les voit, ils sont trop mignons.
05:34Ils sont jolis, magnifiques.
05:36Et donc, au téléphone, elle commence à me réciter sa recitation.
05:40Et puis à ce moment-là, j'entends un tir d'obus,
05:42qui n'est pas à 10 mètres, mais qui est à 100 mètres, à 200 mètres.
05:45Et je couvre le téléphone pour ne pas qu'ils entendent.
05:47Et je dis « Excuse-moi ma chérie, je n'ai pas entendu, est-ce que tu peux recommencer ? »
05:50Elle me fait « Non maman, j'en ai marre, je te l'ai déjà récité, donc ça suffit. »
05:54Je dis « Ok, ce n'est pas grave, ça va aller comme ça. »
05:56Et ça fout l'étape de multiplication.
05:58Mais en fait, ils n'ont pas choisi mon métier, ils n'ont pas choisi.
06:01Je n'amène pas la guerre à la maison.
06:03C'est à moi d'être dans l'ambiance de la maison, dans le quotidien.
06:08Vous étiez reporter de guerre avant de devenir maman, il me semble.
06:13Est-ce qu'il y a des moments où on se dit « C'est trop, il faut que j'arrête. »
06:17La coupabilité, nous les femmes, on est des expertes en coupabilité, je crois, parfois.
06:22Il y a évidemment beaucoup de culpabilité, encore aujourd'hui, encore plus quand ils étaient petits.
06:28Parfois, l'entourage ne comprend pas « Pourquoi tu pars alors que tes enfants sont tout petits ? »
06:32Moi, ce que je veux dire, c'est que je ne suis pas une mauvaise mère, au contraire.
06:35Je pense que leur avoir appris la passion, le courage de dépasser l'ouverture au monde,
06:42l'ouverture aux autres, et puis être très présente quand je reviens.
06:45Moi, j'estime que je suis même une meilleure mère de part de ce métier.
06:48Et le message, c'est aussi de dire à toutes les mamans, et surtout aujourd'hui,
06:52si vous avez la chance de faire un métier que vous aimez, n'arrêtez pas quand vous avez des enfants.
06:57Vous pouvez vous organiser, vous allez leur apporter beaucoup d'amour.
07:00Moi, dans le livre, ma fille m'écrit une lettre bouleversante,
07:03parce que je lui ai dit « Dis-moi ce que tu as pensé de toutes ces années où je suis partie. »
07:07Et en fait, non seulement elle me pardonne, mais elle me comprend.
07:10Je crois que ce témoignage, ce matin, donne envie de vous lire.
07:13« Maman s'en va tant guère », Dorothée Olieric, c'était votre témoignage ce matin.
07:17On va faire une courte pause.
07:19Merci Dorothée.
07:20Merci à vous.
07:21On se retrouve.
07:22A tout de suite.
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