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00:00Bienvenue dans Légende de l'écran, le rendez-vous passionnant qui explore les
00:03fascinants des personnalités marquantes du monde des écrans.
00:06Aujourd'hui, plongeons-nous dans la carrière de Patrick Devers.
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00:30Patrick Bourdeau, que l'on connaît aussi sous le nom de Patrick Devers,
00:33est issu d'une véritable dynastie d'artistes. Sa mère, Mado Morin, comédienne de théâtre,
00:38fait partie d'un clan que le milieu surnomme les petits Morins. Une famille où la scène
00:42est une seconde nature. Parmi ses demi-frères, on retrouve Jean-Pierre Morin, Yves-Marie Morin
00:47et Dominique Collignon Morin. Plus tard, deux autres enfants rejoindront cette retrouve familiale,
00:52Jean-François Vleric et Marie-Véronique Morin, qui prendra plus tard le pseudonyme de Marie
00:57Viart. Ensemble, ils participent à de nombreux films, séries, pièces de théâtre et émissions
01:02de radio. Le premier mari de Mado Morin, Pierre-Marie Bourdeau, bariton de profession,
01:07est le père de ses deux premiers enfants. Mais Patrick, lui, est né d'une liaison avec
01:12Michel Tétard, artiste lyrique et chef d'orchestre, décédé prématurément en 1960 à seulement 35 ans.
01:19Leur histoire débute en 1945, après la guerre, lorsque Tétard rejoint la groupe dirigée par
01:24Mado et Pierre-Marie. Rapidement, une relation se noue entre Michel et Mado, au point que
01:29Bourdeau envisage le divorce. Il finit par quitter Mado, mais lorsque celle-ci lui annonce
01:34qu'elle attend un enfant, Michel Tétard, lui, envoie un télégramme de rupture, refusant de croire à sa
01:39paternité. En 1946, Mado est nommée directrice des théâtres municipaux de Saint-Brieuc et de Morlaix.
01:46C'est dans cette ville bretonne, à Saint-Brieuc, que naît Patrick, le dimanche 26 janvier 1947.
01:52Il n'y reste que quelques mois avant de partir vivre en région parisienne avec sa mère.
01:57Bien que séparé de Mado, Pierre-Marie Bourdeau accepte que l'enfant porte son nom.
02:03Après cette rupture douloureuse avec Michel Tétard, Mado refait sa vie avec Georges Collignon,
02:07qui devient le père de Dominique, Jean-François et Marie-Véronique. Georges élève Patrick comme son
02:13propre fils, même si celui-ci garde officiellement le nom de Bourdeau. Après son mariage avec Georges
02:18Collignon, Mado Morin voit sa famille d'artistes prendre forme. Une véritable tribu que l'on
02:23appellera bientôt les petits Morins. Tous les enfants adoptent ce nom de scène plus facile à
02:28retenir, qui leur ouvre les portes de nombreux spectacles, pièces de théâtre, émissions de
02:32télévision, de radio et films. La famille s'installe alors dans un grand appartement au troisième
02:37étage du 65 rue Sainte-Anne à Paris. C'est là que Patrick grandira, jusqu'en 1968. Dès l'âge
02:44de
02:44trois ans, Patrick monte sur scène pour la première fois au théâtre national de Chailloux,
02:48dans Primerose, aux côtés de sa mère. Comme ses frères et sœurs, il enchaîne les rôles. A cette
02:54époque, il se fait encore appeler Patrick Morin, pseudonyme qu'il gardera jusqu'en 1967, où les
03:00enfants se disputent les rôles d'enfants, chacun voulant sa place sous les projecteurs. Pourtant, Patrick ne
03:05ressemble pas tout à fait à ses frères. Avec une certaine ironie, il répète souvent « Moi, on m'a
03:11trouvé dans une poubelle », une manière innocente de masquer une vérité que ses parents tentaient de
03:16dissimuler derrière un récit familial inventé. Officiellement, son père est encore Pierre-Marie
03:22Bourdeau, qui l'a reconnu à la naissance. En 1954, un événement va profondément le marquer. Il a
03:29sept ans, lorsqu'il se rend à la foire de Gouverne avec son grand frère Jean-Pierre. Dans un stand
03:34de
03:34tir, alors qu'il parvient enfin à tirer, il blesse accidentellement le responsable de
03:39l'attraction. L'homme, touché au poumon, s'effondre sous les yeux du garçon avant d'être
03:43emporté en ambulance. Patrick est bouleversé par ce drame. Mado dira plus tard qu'il en est tombé
03:49malade. A cette époque, Patrick est scolarisé à l'école publique de la rue de Louvois, où il croise
03:55un autre futur comédien, Francis Huster. Dans le film Monsieur Fabre, il donne la réplique à Pierre
04:02Fréné, une légende du cinéma, accompagnée de ses frères Jean-Pierre et Yves-Marie. En
04:07janvier 1956, il décroche un rôle marquant dans Procès de famille, au théâtre de l'œuvre. Il y
04:13joue un enfant tiraillé entre plusieurs familles, qui finira par se suicider, accablée par la douleur.
04:19Puis vient Misère et Noblesse, mise en scène par Jacques Fabry, où il racampe un jeune garçon,
04:25balotté entre deux clans. Des rôles lourds à porter pour un enfant qui doit parfois jouer jusqu'à tard le
04:30soir,
04:30avant de retourner en classe le lendemain matin. Des années plus tard, au début des années 2000,
04:36des témoignages révèlent que Patrick aurait subi des abus sexuels dans son enfance, perpétrés par un
04:41membre de sa famille. En 2022, on apprend qu'il s'agissait en réalité de son beau-père. Ses blessures
04:47profondes auraient façonné une personnalité à la fois fragile, rebelle et tourmentée. Durant cette période,
04:53Patrick joue dans plusieurs films et pièces, certains dirigés par des figures comme Marc
04:59Allégret, Jane Kelly ou Henri-Georges Clouseau. Il est vif, plein d'énergie, parfois indiscipliné.
05:06Son frère Dominique raconte qu'un jour sur le tournage de La Route Joyeuse, Patrick âgé 9 ans,
05:13s'amuse à faire des ricochets. L'un de ses galets atteint de Jane Kelly en pleine tête. Pour punition,
05:19Patrick et son frère sont enfermés dans une chambre d'hôtel, qu'ils s'empressent de mettre à sac. En
05:241958,
05:25il joue avec son frère Yves-Marie dans le spectacle Jimmy Boy et David Croquette au Circles d'Hiver,
05:31où il monte à cheval et tire sur des cascadeurs grimés en Indien. Les rôles s'enchaînent. A 12 ans,
05:37il interprète Jerry, un personnage de la pièce de Beckett. Tous ceux qui tombent, diffusés en direct
05:42à la radio. Puis dans la série La Déesse d'Or, il campe un jeune aventurier, intrépide. Il suit ses
05:48études au cours à Ackner, une école privée de la rue de Londres, réputée pour son approche
05:52moderne et individualisée. C'est là qu'il rencontre Dominique, sa première grande histoire
05:57d'amour. Mado Morin le décrit alors comme un garçon réservé, droit, honnête et surtout
06:03passionné de théâtre. Pendant les vacances, il continue à tourner, notamment en août 1961,
06:08dans une émission télé où il incarne un jeune candidat découvrant la science. En 1962, il joue le rôle
06:14de l'innocent dans une adaptation de l'Arlésienne, aux côtés de Joséphine Baker. En 1963, il monte sur
06:20scène dans les yeux de 18 ans où il joue à un adolescent, confronté à l'image de l'adulte
06:25qu'il deviendra. La même année, il enchaîne deux pièces de Monterlin au théâtre des Maturins,
06:31fils de personne et la ville dont le prince est un enfant. Le jour de ses 17 ans, après la
06:37dernière
06:37représentation, l'auteur lui adresse une lettre de félicitation. Le 14 août 1965, il tourne un
06:44téléfilm sur Marie Curie pour le théâtre de la jeunesse avec Jacques Higelin et Sabine Hautepin.
06:49Cette même année, il vit une tension violente avec le metteur en scène. Comme ses frères,
06:55Patrick suit les cours de Raymond Girard pour préparer le conservatoire. Il y fait la connaissance
07:00de Françoise Dorner, comédienne débutante dont il devient le fiancé pendant deux ans.
07:04Et alors que Jean-Pierre et Dominique sont admis, Patrick et Yves-Marie échouent. Une expérience
07:10qui le blesse. Il confiera plus tard que l'enseignement classique qu'il a reçu lui semblait
07:15artificiel. Un peu désillusionné, il envisage alors de passer derrière la caméra. Il passe son permis
07:22de conduire pour devenir assistant réalisateur. Jusqu'à ce qu'il abandonne le don de Morin,
07:27Patrick enchaîne les prestations. Émission pour la radio, télévision scolaire,
07:31publicité pour Nestlé ou SO, feuilleton radiophonique. En 1981, il évoque ces années
07:37avec une grande amertume. « J'étais le moins doué de mes frères. Je n'étais pas à l'aise,
07:42c'était l'enfer. Des souvenirs affreux. » Il l'affirme avoir détesté être enfant acteur.
07:48Sa véritable passion, dit-il, était ailleurs. Les caméras, la technique, les coulisses. Il aurait
07:52voulu être pilote, cadreur ou ingénieur du son. Plutôt derrière que devant. Même s'il ne regrette pas sa
07:59carrière. Il avoue que ce métier n'a jamais été un choix. Le jour de ses 17 ans, un incident
08:03éclate
08:04dans l'appartement familial. Ce jour-là, Patrick veut passer un simple coup de téléphone,
08:08mais sa mère s'y oppose. Ce refus anodin en apparence déclenche en lui une colère noire.
08:12Dans un axe de rage, il la bouscule violemment, la jetant au sol. Le geste est brutal, il est
08:18immédiatement mis à la porte. Sans autre solution, Patrick se réfugie dans une petite chambre de bonne,
08:23seul. Il y restera deux mois. Deux mois de silence, de rupture, de blessure familiale. Puis avec le temps,
08:28les tensions s'apaisent. Mado et Patrick finissent par se réconcilier, comme si l'amour malgré tout
08:33prenait le dessus. A cette époque, Patrick a déjà joué dans une trentaine de pièces de théâtre et de
08:38téléfilms, à succès pour l'ORTF. Pourtant, malgré cette trajectoire bien engagée, il sent le
08:44besoin de prendre ses distances. Il n'est encore qu'un adolescent, mais il porte déjà le poids de
08:48plusieurs vérités trop lourdes pour son âge. En 1964, il apprend par son frère Dominique une révélation
08:54qui le bouleverse. Pierre-Marie Bourdeau n'est pas son véritable père. Il n'est pas biologiquement
09:00un morin. Toute une partie de son identité s'effondre. Ce qu'il croyait être des racines
09:05s'avère être une construction. A cette douleur s'ajoute une trahison. Il découvre qu'il a été
09:11spolié, privé d'un héritage et de ses cachets accumulés depuis l'enfance, de revenus qu'il n'a
09:16jamais vus, bien avant même d'avoir atteint la majorité à l'heure fixée à 21 ans. Il comprend alors
09:22que son
09:22existence a été dirigée, façonnée, sans qu'on lui demande jamais son avis. Être un petit morin,
09:27ce n'était pas seulement jouer, c'était obéir, entrer dans le moule, satisfaire les attentes d'une
09:32mère qui rêvait pour tous ses enfants une carrière d'artiste. Mais lui ne s'y retrouvait plus. Il avait
09:38besoin d'air, d'espace, d'un nom à lui. Des années plus tard, dans l'ultime interview qu'il
09:43accorde trois jours avant sa mort, Patrick Devers revient sur cette cassure. Il évoque une identité
09:48brutonne, un père inconnu, ténor de métier, et cette place incertaine qu'il a occupée pendant
09:53tant d'années parmi les petits morins. Il parle de cette enfance comme d'une compétition permanente.
09:58A propos de son départ de la tribu familiale, il dira simplement « C'est très difficile de passer
10:04d'enfant acteur à acteur ». En 1966, il n'a encore qu'un rôle de figurant non crédité au
10:21générique.
10:21Pourtant, dans Paris Brutille, un film de René Clément, Patrick attire l'attention. Son jeu instinctif,
10:27intense, physique, même dans un rôle muet de jeune résistant, ne passe pas inaperçu. René Clément le garde en
10:33tête et quelques années plus tard, en 1971, il le rappelle pour « La maison sous les arbres ».
10:38Encore une silhouette, mais une présence, celle d'un jeune homme rebelle atypique,
10:42presque anarchiste. Sans texte, Patrick impose déjà une forme de rage douce, un refus silencieux.
10:49Mais sa rupture avec la famille n'est pas qu'affective, elle est aussi identitaire. Pour se libérer du nom
10:55Morin, il choisit un pseudonyme. Un nom de scène tiré d'un nom marital de son arrière-grand-mère maternelle,
11:00devenu veuve avant de se remarier avec un certain Devers, un flamand. En se trompant,
11:06il transforme le V en W, donnant naissance à un nom étrange, presque imprononçable, de Weir.
11:13C'est sous cette identité qu'il apparaît dans Léo du Hurlevent, une mini-série dramatique sur les
11:18liens troubles d'une famille recomposée, où les rappeurs sont ambigus, violents, parfois teintés
11:23d'inceste. Une histoire qui résonne à sa manière, avec ce qu'il vit. Son nouveau nom s'inscrit à
11:29l'écran pour la
11:30première fois en avril 1967. Puis il modifie une dernière fois, Patrick Devers. Le nom qui
11:36marquera jamais le cinéma français. Le 23 décembre de la même année, le public le découvre vraiment.
11:42Jean de la Tour Miracle, un feuilleton télévisé, le propulse pour la première fois en tête d'affiche.
11:49Aux côtés de Jacques Balutin et Ludmilla Miquel, il incarne le héros. C'est un succès populaire.
11:54Patrick fait ses propres cascades. Montage phal, sans doublure, avec une audace désarmante. Il veut
12:00convaincre, il veut exister. Et surtout, il veut s'éloigner du passé. Le 6 janvier 1968, dans les
12:06colonnes de Télé 7 jours, il confie « Je veux faire peau neuve, complètement, et repartir à zéro. Mon passé,
12:13je ne le porte pas comme un panache, mais je le traîne comme un boulet. » À cette époque, il
12:18quitte
12:18définitivement le domicile familial. Il s'installe dans le 18e arrondissement de Paris, rue Ordonnaire,
12:24dans un petit appartement qu'il partage avec un ami comédien, Jean-Jacques Angebeau, alias
12:29Ruzdaël. Ils ont le même âge, les mêmes rêves, la même intensité. Mais la vie le frappe durement.
12:36Ruzdaël meurt tragiquement dans un accident de voiture en plein tournage à seulement 22 ans.
12:41Patrick est brisé, une perte de plus, une absence qu'il portera longtemps. Désormais seul,
12:47il cherche à vieillir plus vite que son reflet. Il adopte la moustache, espérant rayer les traits
12:52trop doux de son visage. Il déclare mi-sérieux, mi-désabusé. « J'aimerais être laid et vilain.
12:58Je me dis qu'en buant beaucoup, j'aurai des poches sous les yeux, et peut-être un jour,
13:02une gueule intéressante. » Émancipé à tout juste 21 ans, Patrick prend ses distances avec la
13:07foi catholique et le monde d'enfants comédiens qu'il traîne comme un fardeau. Il entre alors
13:12dans une phase libertaire, vive autant de petits boulots, comme livreur de réfrigérateurs. Tandis
13:18que la fièvre contestataire monte dans le pays. Dans ce tumulte, il croise la route d'artistes
13:24marginaux engagés, souvent réfractaires au système, qu'il entraîne dans des formes de théâtres moins
13:29codifiés. De février à avril 68, il partage l'affiche avec un jeune Pierre Arditi dans « Ma déchirure »
13:37de
13:37Jean-Pierre Chabrol, monté par Gabriel Garand. Il y rencontre Elisabeth Wiener,
13:43actrice libre récemment révélée dans un film sulfureux de Clouseau. Leurs relations durent
13:49quelques mois. Dans la rue aussi, il s'engage. Durant mai 68, matraqué par un CRS, il est de
13:55ceux qui prennent part physiquement à la colère collective. Quand le théâtre de la Commune ferme
14:01ses portes par solidarité avec le mouvement étudiant, il participe à l'occupation des trois Luxembourgs.
14:07C'est là qu'il fait la connaissance de Sauta, comédienne aussi rebelle que lui, qui vit
14:12alors avec Romain Bouteille. Une histoire passionnée s'amorce. Il se marie à la va-vite, presque
14:18par provocation, un 26 juillet 68, avec comme témoin Rufus et une danseuse du Crazy Horse.
14:25Ce mariage semi-clandestin reste secret. Le couple part ensuite quelques semaines à Praille,
14:31alors en pleine ébullition politique, avant de revenir à Paris. Romain Bouteille prête son appartement au jeune
14:37couple et monte avec eux, un lieu qu'ils veulent différent, libre, spontané. Le Café de la
14:41Gare, rue d'Odessa. Patrick y joue aux côtés de Coluche, Henri Guibet, Martin Lamotte, Renaud,
14:47Miu Miu. Il y côtoie une bande d'acteurs encore inconnus qui deviendront les figures d'un renouveau
14:52du comique français. Il dira plus tard avec une ironie amère que le Café de la Gare,
14:56c'est une histoire de fesses. La troupe vit sans le sou. Certains jours, c'est la solidarité qui
15:01nourrit. Patrick vendra sa voiture pour payer un repas à toute l'équipe. Des soutiens inattendus
15:07viendront donner un coup de main. De Vos, Perret, Moustaki, Cavana, Brel, Dalida, tous sensibles à
15:12cette énergie brute, à cet esprit d'insoumission. Là, Devers apprend à désapprendre. Le théâtre classique,
15:20les automatismes télévisés, tout cela est balayé. Il découvre une relation directe au public,
15:24sans artifice, qui le bouleverse. Pour la première fois, il entend rire. Cela le désarçonne. Il perd
15:31le fil, s'interrompt interloqué, mais il comprend aussitôt que quelque chose est né. « C'est là que
15:36je me suis trouvé », dira-t-il. Il fabrique les décors, écrit les textes, invente tout avec une
15:41liberté que nul metteur en scène n'aurait pu lui offrir. Il participe à des sketchs avec Sota,
15:47créé en groupe et voit arriver, peu à peu, de nouvelles figures. Lanvin, Depardieu, Lermite,
15:52Balasco, Junion. En novembre 68, il doit rejoindre l'armée. Il tente de se faire réformer. Sous la
15:58surveillance de Sota, il absorbe des médicaments, frôle l'empoisonnement, passe à deux doigts de la
16:03mort. L'hôpital diagnostique un penchant suicidaire. Réformé, il se tourne vers le
16:08doublage pour subsister. Il prête sa voix à Dustin Hoffman, dans Le Lauréat, à John Voight,
16:13dans Macadam Cowboy. En parallèle, il s'adonne à la musique, projette des spectacles, imagine des
16:20comédies musicales avec des amis québécois. Le 12 juin 1969, le Café de la Gare ouvre ses
16:25portes au public. « C'est moche, c'est sale, c'est dans le vent », proclame le slogan. Il
16:31joue dans
16:31un spectacle en or massif avec Coluche, Bouteille, Sota, Guibet, Miu Miu. Avec Sota, il vit dans un
16:37loft rue Lépic, dans les 18e. Il adopte une guenon comme Léo Ferré, inspiré par la planète des
16:43singes. Il l'observe longuement, cherche à saisir ses mimiques, à en tirer un jeu d'acteur plus
16:48instinctif. Dans le nord, il tente de retrouver son père biologique. Mado lui a dit qu'il était mort
16:53en 1960, mais Sota, des années plus tard, exprimera un doute. Peut-être que Mado voulait surtout qu'il
16:59ne cherche pas. En 1970, par un heureux hasard, Jean-Paul Rapneau le remarque au Café de la Gare.
17:06Il veut Coluche, mais c'est deux vers qu'il choisit pour un petit rôle dans Les mariés de l
17:10'on 2. Il
17:11compose aussi une chanson avec Françoise Hardy, T'es pas poli, et participe à des émissions télévisées,
17:16récitant des roulaides, tournant quelques pubs pour financer le théâtre. Mais les tensions ne
17:22tardent pas à apparaître. Coluche est accusé de récupérer les textes du groupe pour ses sketchs.
17:27La dispute dégénère. Il est évancé. Il quitte aussi Miu Miu. Celle-ci se rapproche peu à peu de
17:34Patrick. Sota s'éloigne. Début 1972, elle le quitte définitivement. Cette année-là, Devers est
17:40pressentie pour un petit rôle dans César et Rosalie, mais Sota est le juge trop intense. Pour les
17:44Caïd, il passe des essais en vain. Le rôle part à son ami Patrick Bouchité. Ils tourneront ensemble
17:50La meilleure façon de marcher en 76 et envisageront un film ensemble. On n'est pas des héros. Avec la
17:56troupe, il auditionne pour Elle court, elle court la banlieue. En fin d'année, il participe à une
18:01émission de Pierre Dac avec Grégory Kane, futur chanteur de Chagrin d'amour. En 73, il tourne dans
18:08Terme Rank de Claude Faraldo. Film radical, presque muet, avec Piccoli, Coluche, Bouteille, Miu Miu. Un
18:15film culte avant l'heure où tout repose sur l'improvisation et le langage corporel. Cette même année,
18:21l'immeuble du Café de la Gare est rasé. La troupe déménage rue du Temple. L'esprit de départ se
18:26dilue. Les signatures collectives se rarifient. Le monde de l'enfance est loin désormais. Patrick, lui,
18:32est en train de devenir autre chose. Avant que son nom ne s'impose dans la mémoire collective grâce
18:37aux valseuses, Patrick tourne au long de Rivière Fango, un film écrit et réalisé par Sota,
18:43co-financé par Coluche. L'intrigue, centrée sur un mensonge autour des origines parentales d'un
18:49des personnages, entre en résonance troublante avec l'avis personnel de l'acteur. Le rôle de la
18:55mère, Mathilde, est tenu par Emmanuel Riva. Le film sort en janvier 1975, ne rencontre pas un grand
19:02succès public. Pourtant, ce projet très personnel, porté par une bande d'amis, les fidèles du Café
19:07de la Gare comme Romain Bouteille, Christine Dejoux, Rufus, mais aussi Elisabeth Winner,
19:13Catherine Ringer ou Gérard Lanvin, apportent à Devers une réelle satisfaction. Puis vient
19:19Les valseuses de Bertrand Blier. Aux côtés de Gérard Depardieu et Miu Miu, Devers s'apprête à
19:24vivre une aventure cinématographique intense. Si officiellement il est encore marié à Sota,
19:29c'est avec Miu Miu qu'il partage désormais sa vie et une passion amoureuse brûlante.
19:35Blier avait envisagé à un moment de confier l'un des rôles principaux à Coluche, mais c'est grâce à
19:39des essais spectaculaires avec Devers qu'il décide de retravailler le scénario pour lui. Lorsqu'il
19:45apprend par Miu Miu qu'il a obtenu le rôle, Patrick comprend que sa vie est sur le point de
19:50basculer.
19:51Pour toute l'équipe, c'est un premier film important. Tout le monde s'investit à fond,
19:55jusqu'à l'épuisement. L'ambiance est électrique, parfois chaotique. Blier menace plusieurs fois
20:00de quitter le tournage. Patrick se souvient d'un Depardieu tout juste sorti de prison,
20:05se fondant sans effort dans son rôle de voyou. Hors caméra, il ne se départit pas de son personnage.
20:11Le duo Devers-Depardieu pousse les limites, accumulant les frasques au point de provoquer
20:17un retard de deux semaines sur le tournage. Mais plus encore que la tension artistique,
20:22ce sont les déchirements amoureux qui marquent cette période. Une nuit, Patrick enfonce la porte
20:27de la chambre d'hôtel de Depardieu, persuadé à tort que Miu Miu le trompe avec lui. Cette scène
20:31violente trahit une hypersensibilité à fleur de peau, une impulsivité douloureuse. L'acteur peine à
20:38affronter les fantômes d'une enfance troublée, marquée par les mensonges et les nondits. Pour lui,
20:43la dissimulation est l'ennemi suprême. Lorsque Les Valseuses sort en mars 1974, c'est un
20:49raz-de-marée. Le film devient un phénomène de société et révèle au grand public les trois
20:54acteurs principaux. De cette passion avec Miu Miu, naît une fille, Angèle Henry, le 13 août 1974.
21:01Loin de ralentir, Patrick enchaîne aussitôt avec Lily et moi, aux côtés de Rufus. Pour se préparer
21:07à ce rôle, il s'entraîne sérieusement à la boxe. En novembre 1974, il monte même sur un ring pour
21:14un
21:14vrai combat. Un match nul qui le frustre et le pousse à en disputer un second. Cette implication
21:20physique s'inscrit dans sa volonté d'incarner totalement ses personnages. Le film évoque aussi
21:25la rupture, l'amour perdu et Patrick y retrouve Miu Miu, sa compagne dans la vie. Alors que Depardieu,
21:33fort du succès des Valseuses, se voit offrir des rôles prestigieux, Patrick, lui, ne reçoit que peu
21:38de propositions intéressantes. Il accepte néanmoins une comédie légère mais bien payée. Catherine et
21:44compagnie avec Jeanne Berkine. Un échec. Il rebondit peu après avec Adieu Poulet de Pierre
21:50Granier de Fer où il donne la réplique à Lino Ventura. Ironie du sort, lui qui déteste les
21:56forces de l'ordre depuis mai 68 qui redoute les armes à feu depuis son accident de jeunesse,
22:01campe ici un petit flic de province. Le film est un succès. Près de 2 millions d'entrées,
22:06il lui vaut une nomination au tout premier César dans la catégorie meilleur second rôle. Depardieu,
22:11lui, est nommé comme meilleur acteur pour 7 morts sur ordonnance. Malgré ses réticences,
22:16Patrick s'investit dans ce personnage de policier sympa et se prend à rêver de rôle de KPDP.
22:22Lino Ventura, séduit par son jeu, exige même que les deux noms figurent à égalité sur l'affiche.
22:27Fort de ce succès, Patrick s'offre une voiture de luxe et loue un duplex à Saint-Germain-des-Prés.
22:33Coluche, quant à lui, s'installe rue Gazan dans une maison rénovée avec piscine où les
22:37soirées dominicales accueillent les fidèles du café de la gare. En 75, Patrick tente de faire
22:43officialiser le nom qu'il a choisi. Le conseil d'état refuse. Son frère Yves-Marie Morin réagit
22:49sèchement. « Parce que tu es devenu une star, tu croyais pouvoir tout te permettre. C'est bien
22:53fait pour ta gueule. » Peu après, Patrick et Miu Miu partent en Italie pour la marche triomphale de Marco
22:59Bellocchio. Le couple semble apaisé. Le tournage se déroule sans heure, même si Patrick, toujours en
23:05proie à ses démons, s'est laissé happé par les drogues. Il jugera le film décevant. On lui propose
23:12ensuite une production italo-américaine écrite par Sergio Leone, un génie, deux associés, une cloche,
23:17dans laquelle Miu Miu est engagé. Mais il refuse, considérant le projet comme un navet. Les tensions
23:23dans le couple réapparaissent. Il accepte alors La meilleure façon de marcher, premier long métrage de
23:28Claude Miller. À la lecture du scénario, il dit oui sans hésiter, chose rare. Pourtant, le début du
23:34tournage est difficile. Il se heurte à Luc Béraud, le co-scénariste, qu'il traite de facho, à cause de
23:39son tempérament autoritaire. À l'origine, le rôle devait revenir à son ami Philippe Léotard, mais Miller ne
23:46se rend pas compte que Patrick est déjà en train de sombrer. Il vient de faire la rencontre de Barbara
23:50Anoui, petite fille du dramaturge, qui l'initie aux drogues dures. Ils vivent une passion tumultueuse.
23:55À un moment, il envisage même de l'épouser, mais Sota avec tact, retarde les démarches de divorce et
24:01lui évite de s'engager plus loin. L'été 1975 aurait pu marquer une étape de plus dans la carrière
24:06de Patrick, mais il sera finalement celui d'une rupture. Quelques semaines seulement après la sortie
24:12de Lili Aime Moi, Miu Miu est choisie pour tourner D'Amour et d'Aufrèche. Elle tente alors d'imposer
24:17Patrick
24:17dans le rôle masculin principal. Mais le réalisateur Jean-Pierre Blanc refuse. Il lui préfère Julien
24:23Clair, chanteur populaire, mais totalement novice au cinéma. Ce choix blessera profondément Patrick.
24:29Et lorsque Miu Miu confie leur petite fille Angèle aux parents de Patrick sans même l'en avertir,
24:35la colère de ce dernier explose. Ce geste anodin, en apparence, marque en réalité le basculement
24:40irréversible de leur couple. Pour Miu Miu, cette séparation est devenue une nécessité vitale. Le tour
24:47du film se complique encore davantage lorsque l'actrice, en plein doute, tombe sous le charme de
24:53Julien Clair, tout juste séparé de France Gall. Le flirt se transforme en histoire. Un soir,
25:00elle téléphone à Patrick et met brutalement un terme à leur relation. Lui n'encaisse pas. Il quitte
25:05Paris dans l'urgence, déboule sur le tournage à Evian et, furieux, tente de retrouver Julien Clair à son
25:10hôtel pour, selon ses mots, lui casser la gueule. Quelques semaines plus tard, le couple désormais
25:17brisé se retrouve sur un nouveau plateau. Ironie cruelle, ils incarnent à nouveau des amants dans
25:22F comme Fairbanks, le second film de Maurice Dugoson. L'ambiance est lourde, tendue. Les personnages
25:30s'aiment et se détruisent, à l'image de leur interprète, qui ne joue plus vraiment. Ils revivent.
25:36Comme Lily aime-moi, le film s'inscrit dans une veine sociale, mais il résonne cette fois,
25:41comme un miroir tragique du chaos sentimental de Patrick. Son personnage, encore une fois un
25:46perdant, n'a jamais été aussi proche de lui. Jean-Michel Follon, ami proche et témoin silencieux,
25:51raconte que le soir venu, la petite Sangelle, encore minuscule, devait tantôt repartir avec
25:55sa mère, tantôt avec son père. Ce va-et-vient, ce tiraillement brisait le cœur de l'équipe entière.
26:01Une scène du film cristallise toute cette douleur. Patrick sur scène interrompt brutalement une
26:06pièce dans laquelle joue Miu Miu, l'emploigne, l'entraîne en coulisses pour régler ses comptes,
26:11comme si le réel débordait sur la fiction. Juste avant de tourner, il prévient le réalisateur.
26:16Il n'aura la force de faire qu'une seule prise. Ce sera la bonne. Il hurle, il cogne sa
26:21tête à
26:21plusieurs reprises contre une cloison. Pas de doublure, pas de retenue. Juste la rage,
26:25la peine, l'amour perdu. La nuit seul, il marche dans Paris. Un soir, il entre dans Notre-Dame,
26:32cherche un banc, s'assoit, prie. Il n'est plus acteur, il n'est plus amant,
26:36il est un homme seul qui cherche un sens dans les ruines de ce qu'il a aimé.
26:52C'est à cette époque que Patrick entre dans une phase ascendante de sa carrière. La meilleure
26:57façon de marcher lui vaut sa seule véritable récompense, partagée avec Patrick Bouchité,
27:01l'étoile de cristal du meilleur acteur. Il est également nommé au César. Pour la première
27:06fois, le métier semble le reconnaître. Au même moment, un nouveau projet se dessine avec la
27:11bande du Café de la Gare, une comédie en costume, yé homène, sans colère, une satire de mai 68,
27:18transposée au Moyen-Âge. Le film ne verra jamais le jour, mais l'esprit du projet inspirera fortement,
27:24vous n'aurez pas l'Alsace et la Lorraine, signé Coluche et tourné avec une partie de la troupe,
27:29dont Gérard Lanvin, Martin Lamotte et Sauta. Patrick, trop sollicité par ses tournages,
27:35déserte les planches. En clin d'œil affectueux, ses amis du Café de la Gare montent une pièce
27:40humoristique intitulée « À nos chers disparus », hommage à Patrick de Wehr. Sur scène, Coluche,
27:46Miu Miu et Henri Guibet et les autres rendent hommage à celui qu'ils surnomment affectueusement,
27:50le Fuyard. Interrogé en 1976 au Festival de Cannes, où Ève comme Fairbanks est projeté hors sélection,
27:58Patrick confie ne pas aimer les décorations. Pourtant, il avoue qu'être reconnu par ses pairs aurait
28:04pour lui une vraie valeur. C'est cette même année qu'il tourne le juge Fayard, dit le shérif,
28:09inspiré de l'assassinat du juge François Renaud. Une altercation surgit lors du tournage avec son
28:15Provence. Interdit de manger dans l'enceinte du palais de justice, Patrick explose, s'en prend au
28:21réalisateur Yves Boisset et lui propose un duel à coup de poing. Quelques passes plus tard, les deux
28:27hommes se réconcilient dans un éclat de rire. La tension tombe, le tournage se poursuit sans encombre.
28:32Boisset, qui a vu passer tant d'acteurs, est troublé par Patrick. Il perçoit chez lui une
28:37pudeur immense, cachée derrière la provocation comme une carapace. Il se souvient aussi d'une nuit à
28:43Saint-Etienne. Alors qu'il rentrait d'un rendez-vous avec le maire, il aperçoit Patrick seul, en train
28:47d'arracher avec fureur, des affiches de Julien Clerc dans les rues. Il n'a rien oublié de Miu Miu,
28:53rien
28:53pardonné non plus. Avec le juge Fayard, le succès est de nouveau au rendez-vous. Plus de 1,7 millions
28:59d'entrées.
29:00Après Adieu Poulet et la meilleure façon de marcher, Patrick devient un visage familier
29:04pour le grand public. Les producteurs le remarquent enfin. Contrairement à Depardieu, qui accumule
29:10alors les éjects commerciaux avec des films à gros budget comme 1900 ou Barocco, Patrick trace son chemin.
29:16Il décide de ralentir, plus qu'un ou deux films par an. A l'automne 1976, Patrick part tourner en
29:23Italie.
29:23La chambre de l'Avec, réalisé par Dino Rizzi, ouvre le festival de Cannes 77. Mais le film est hué,
29:31descendu par la critique. Patrick, amer, s'en désolidarise immédiatement.
29:36J'espère que ça ne marchera pas. Le scénario était génial. Le film ne l'est pas. Je ne suis
29:41plus qu'un jeune trou du cul avec des yeux énamorés. Il reproche aussi à Hugo Tognalzi,
29:47acteur principal, d'avoir tiré toute la couverture à lui sans en être à la hauteur. C'est dans cette
29:53période qu'il retrouve le guberot, co-scénariste de La meilleure façon de marcher. Les deux hommes
29:58vivent ensemble à Aix-en-Provence. Une complicité née profonde et les producteurs songent même à un
30:04remake de Fanfan la Tulipe avec Patrick en vedette. Mais Claude Miller, ancien allié,
30:08choisit Depardieu pour son film suivant. Dites-lui que je l'aime, refusant de proposer le rôle à Patrick,
30:13qui ne supporte pas l'idée de jouer le second couteau derrière celui qu'il surnomme alors le
30:18gros. À la place, le rôle revient à créer son clavier. Lorsque Patrick évoque cette trahison
30:24devant Marc Esposito, il ne peut retenir ses larmes. Il pleure non seulement pour le rôle,
30:28mais aussi pour la place qu'il pensait avoir gagnée. Ce même Miller, il le rappelle, n'aurait
30:33jamais pu réaliser la meilleure façon de marcher sans lui. Ce rejet le ronge. Luc Béraud, fidèle parmi
30:39les fidèles, ne l'abandonne pas. Il rêve de réaliser plein sud avec Patrick en rôle principal.
30:45Le projet mettra des années à se concrétiser, mais Patrick s'y donnera corps et âme. Pour ce
30:50film-là, il sera plus qu'un acteur. Il sera la colonne vertébrale. En plus de Coluche, Bertrand
30:56Blier ou encore Jean-Michel Follon, Patrick devait partager depuis le début des années 70 une amitié
31:01profonde avec celui que beaucoup considéraient comme son double à l'écran, Gérard Depardieu. Dans le milieu,
31:06nombre de réalisateurs et producteurs semblaient penser à l'un comme à l'autre de manière
31:10interchangeable, comme s'ils formaient deux visages d'une même pièce. Mais certains,
31:15comme Bertrand Blier, voyaient une nuance pour lui. Patrick suivait plus qu'il ne nous guidait,
31:19toujours une foulée derrière Depardieu. Claude Sautet lui avait songé à Depardieu pour
31:23incarner le personnage d'un mauvais fils, avant de se raviser. Il lui manquait selon lui cette part
31:28d'innocence, cette fragilité angélique que Patrick possédait. Curieusement, Patrick devait
31:34initialement jouer dans Buffet froid à la place de Depardieu. A cette époque,
31:38ses films rencontraient plus de succès au box-office que ceux de son ami, et les producteurs
31:43cherchaient à l'imposer. Mais en coulisses, cette amitié s'assombrissait, souvent d'une rivalité
31:48douloureuse. Patrick, dans ses entretiens avec le journaliste Marc Esposito, ne pouvait dissimuler
31:54l'obsession qu'il nourrissait pour cette compétition sourde avec celui qu'il surnommait le gros. Entre 1974 et
32:001979, c'est pourtant lui qu'il tenait la corde. Les producteurs français le préféraient, le
32:05jugeant plus avenant plus beau, là où Depardieu inquiétait, dérouté. Mais en 1980, tout bascula,
32:12irrémédiablement. Depardieu, toujours prompt à l'ironie, résumait la situation d'un trait. Avec
32:18Patrick, c'est bien et c'est pas cher. Avec Depardieu, c'est plus cher et c'est pas mieux.
32:23Pourtant,
32:24au-delà des pics se tissait un lien plus complexe. Pas vraiment des amis, pas vraiment des ennemis non plus.
32:29Comme deux frères, disait Blier. Des frères qui ne s'entendent pas, qui se jalousent, mais qui se
32:35reconnaissent dans le miroir tendu par l'autre. A l'époque, pour tous les réalisateurs, c'était
32:40l'un ou l'autre. Selon les échecs ou les triomphes du moment, la balance penchait, se renversait, puis
32:46recommençait. Une rivalité presque mythologique, comme deux figures tragiques d'une même légende. Un an plus
32:52tard, lors d'un séjour à Dakar, à l'invitation du réalisateur Yves Boisset, Patrick fait la rencontre d'une
32:58jeune femme.
32:59Tous deux sont dans une phase d'abstinence, mais la drogue reste l'un de leurs points communs.
33:04Cette idylle fragilise, se brise, elle aussi brutalement. Quelques mois plus tard, la jeune
33:09fille se suicide en se jetant d'une terrasse. Pour fuir la douleur, Patrick tente alors une
33:14échappée solitaire, un défi à la hauteur de sa détresse, traverser le Sahara à moto. Mais son
33:20projet est interrompu net par les autorités marocaines, qui lui interdisent le passage. Boisset,
33:25sensible à la fragilité de son ami, lui offre alors un roman, Martin Eden de Jacques London.
33:30L'histoire de cet homme, épris d'idéal, miné par ses contradictions, résonne si fort en Patrick,
33:35qu'elle devient son livre de chevet. Un miroir, encore. Puis vient le projet de Préparer vos
33:41mouchoirs en 1978. Blier, fidèle parmi les fidèles, décide de reformer le trio magique Patrick,
33:48Depardieu, Miu Miu. Mais cette dernière refuse. Non par rancune envers Patrick, mais parce que le rôle
33:54implique une nudité qu'elle ne souhaite plus offrir à l'écran. C'est finalement Carole Laure qui la
33:59remplace. Le tournage, cette fois, se déroule sans tumulte. Le temps a passé, l'insouciance des
34:06valseuses s'est émoussée. La fougue s'est changée en méthode. Depardieu, désormais star établi, arrive
34:13avec assistant et maquilleur. Le film, malgré ce virage plus calme, trouve son public en France,
34:18attirant plus d'un million de spectateurs et reçoit un accueil critique chaleureux. Une page
34:22s'est tournée, mais l'histoire entre Patrick et Depardieu, elle, continue de hanter les coulisses
34:27du cinéma français. À la fin des années 70, Patrick Devers est sollicité de toutes parts. Une
34:36douzaine de propositions lui perviennent, parmi lesquelles cinq projets retiennent particulièrement
34:40son attention. Il doit d'abord tourner Le Bourrin, un film écrit par Francis Weber et signé Jean-Jacques
34:45Arnault, plongé dans le monde du football en province, qui prendra finalement le nom de coup
34:50de tête et sortira en 1979. Il est aussi prévu pour un thriller politique d'Yves Boisset, crime
34:56obscur en Extrême-Orient, qui raconte l'assassinat d'un pape par des agents de la CIA. Devers effectue
35:03même des essais au Vatican, dans un tournage minimaliste et en caméra légère en octobre 77.
35:08Ce projet ambitieux devait être une production internationale avec Lorraine Bacal et James
35:14Coburn, sous contrôle d'investisseurs suisses. Mais ces derniers se retirent finalement, mettant
35:19un terme à l'aventure. D'autres films sont dans l'air. Maurice Dugoson veut son avis
35:25pour Au revoir à lundi, avec Miu Miu et Carole Laure. Mais ni lui, ni son frère, Jean-François,
35:31ne rejoignent le casting alors que c'était prévu. Il est aussi envisagé dans une grande production
35:36d'époque, La Java, de Claude Miller, un film sur le paris canaille des années 1800. Mais
35:42faute de financement, le projet s'effondre. Enfin, il est choisi pour une comédie populaire
35:46de Gérard Houry, il n'y a pas de mai, où il incarnerait un condamné à mort, évadé,
35:51traversant la France en grève durant mai 68, avec Pierre Richard dans le rôle de son avocat.
35:56Une belle occasion qui symbolise son attention. Pour la première fois, il reçoit une avance,
36:01signe que le projet repose sur lui. Mais rapidement, Patrick se désintéresse du scénario. Il trouve la
36:07manière dont mai 68 est traité, trop légère, trop cinéma de papa, selon ses mots. Le réalisateur et
36:14le producteur s'opposent à son refus, mais son agent négocie une sortie à l'amiable, à laquelle il
36:19doit verser un dédommagement. Le rôle est finalement confié à Victor Lanou. Ce refus ne passe pas
36:24inaperçu. Petit à petit, Patrick se forge une réputation de casse-pieds. Cette annulation,
36:29couplée au remboursement de l'avance, le pousse à enchaîner plus de deux films en 1978. C'est
36:35aussi à cette époque qu'il rencontre Elisabeth Chalier, dite Elsa, une femme-enfant selon Bertrand
36:40Blier. Elle était la compagne de son frère, mais rejoint Patrick avant le tournage de La
36:45Clé sur la Porte durant l'été 78. Blier espère qu'il la quittera, car si Patrick est un esclave
36:51de
36:51son amour pour elle, elle le maltraite et le trompe. Cette relation passionnée, marquée par la
36:56toxicomanie, isole peu à peu Patrick de ses amis. Pourtant, sa carrière ne s'en ressent
37:01pas. La Clé sur la Porte, où il partage l'affiche avec Annie Girardot, rencontre un beau succès
37:06populaire, avec près de 2 millions d'entrées. Le 31 mai 1978, alors que plusieurs cafés-théâtres
37:13parisiens sont poursuivis en justice, il fait partie des artistes qui défendent Romain Bouteille
37:18au tribunal. La même année, il apparaît dans le film italien Le Grand Embouteillage, une
37:23œuvre qui rassemble les plus grands comédiens européens, Depardieu et Miu Miu inclus, mais
37:28dans des scènes différentes. Sur coup de tête, Jean-Jacques Hannault doit batailler pour
37:31l'imposer à la Gaumont, où Alain Poiré préfère Depardieu. En 78, fatigué par ses déceptions
37:37au cinéma, Patrick se tourne aussi vers la chanson et sort un 45 tours, produit par Yves
37:42Simon. Mais l'accueil est mitigé, la critique partagée, sauf auprès de quelques amis comme
37:48Nino Ferrer ou Louis Chédide, qui l'encouragent. Il reçoit également un scénario de Claude
37:52Lanzmann, adaptation de son roman Le Tétard, qui raconte l'histoire d'un jeune juif, déporté,
37:58prenant conscience qu'il n'a jamais fait l'amour, thème repris par Sota dans la chanson
38:03L'Autre. Durant le tournage de Coup de tête, Hannault raconte que Patrick est agréable
38:08à diriger, sobre, presque tout le temps, sauf la dernière semaine, où la drogue refait
38:12surface. Il vivait un cauchemar personnel, notamment avec la femme qu'il avait choisie.
38:18Conscient que Depardieu rafle les meilleurs rôles, Patrick se considère lui-même comme
38:23acteur de seconde classe. Lors d'une scène clé où le héros doit affronter violemment
38:27un banquet d'opposants, les autres comédiens sont terrorisés par la force que dégage
38:32Patrick. Le dernier jour de tournage, épuisé et sous l'emprise de substance, il dort sur
38:38un banc du plateau. Lorsque l'accessoiriste déplace son sac, il se réveille en sursaut
38:43et le frappe, lui cassant une dent. Désespéré, Patrick ne sait comment se faire pardonner.
38:49Hannault confie que ce soir-là, toute l'équipe a compris que Patrick n'était plus lui-même,
38:53que son comportement avait changé, que c'était dramatique. Un maigre réconfort survient avec
39:00Préparez vos mouchoirs, qui remporte l'Oscar du meilleur film en langue étrangère à
39:04Hollywood. En avril 79, lors d'une interview radiophonique, Patrick s'amuse. Ce matin,
39:10j'étais très content en me réveillant, mais plus je me réveille, plus je m'aperçois que grâce à
39:14cet Oscar, plus rien ne sera jamais comme avant pour moi. Sans illusion sur l'impact réel de cette
39:20récompense sur sa carrière, il tient néanmoins à affirmer que même si on n'est pas grand-chose,
39:24on peut continuer à l'être la tête haute. Pour le film série noir, Alain Corneau confiait que sans
39:29l'acceptation de Patrick pour le rôle principal, le projet aurait tout simplement été abandonné.
39:35Patrick y a investi toute son énergie, toute la puissance de son talent d'acteur. Lors de sa
39:40dernière interview, il dira même que c'est le film où il a pris le plus de plaisir à jouer.
39:45Malgré
39:45son addiction à la drogue, il reste parfaitement lucide pendant tout le tournage, maîtrisant son
39:50texte à la perfection. Il perd 10 kilos pour ce rôle, qui exige un engagement physique total.
39:56Pour une scène particulièrement dangereuse, il refuse de se faire doubler et se jette la tête
40:01la première contre le capot d'une voiture, sans aucune protection. Marie Trintignant se souvient
40:06de cette expérience intense. Dans ce film, on se jetait tous dans les scènes comme les animaux.
40:11C'était un film violent, tout était violent. Myriam Boyer, également à l'affiche, rappelle que le
40:17budget était très limité, avec une équipe réduite. Après une scène où Patrick frappe son personnage,
40:22elle confiera plus tard que l'acteur lui a avoué avoir eu l'impression de frapper sa propre mère,
40:28comme s'il réglait ses comptes personnels. Myriam ajoute aussi qu'à cette époque, Patrick se sentait
40:34constamment menacé par le succès grandissant de Gérard Depardieu, son alter ego à l'écran.
40:40Le film est présenté en compétition au Festival de Cannes en 1979. Patrick s'y livre à plusieurs
40:45journalistes. Il explique que son personnage n'est pas un salaud, juste un homme tout à fait normal,
40:50qui devient le maillon qui a craqué. Il est convaincu que c'est son meilleur rôle. Le film reçoit un
40:56accueil critique mitigé et la déception est grande pour Patrick, quand un an plus tard,
41:00série noire ne reçoit aucun César alors que Miu Miu en obtient un, pour la dérobade. Exténué par ce
41:06tournage, Patrick s'accorde une pause de 15 mois. Il accepte un second rôle par amitié pour Didier
41:11Hautepin, un jeune réalisateur qui peine à faire aboutir son film Paco l'Infaillible. Patrick part alors en
41:17Espagne avec Elsa, sa campagne, mais les démons de la drogue restent omniprésents. Une nuit,
41:22Hautepin le retrouve enfermé dans sa chambre, en pleine crise, après avoir brisé une table en verre.
41:27Après une brève hospitalisation, Patrick reprend son rôle sans sourcil. Le film sortira en Espagne
41:34en 1979, mais seulement en France en 82. Par ailleurs, en juillet 79, le chanteur François de Galt se lance
41:42dans la production cinématographique avec un scénario intitulé « Mourir à Brest ». Ils
41:47proposent les rôles principaux à Lino Ventura et Patrick Devers, qui sont intéressés. Mais le
41:52film ne se fera pas. Toujours cette même année, à Los Angeles, Patrick assiste à la pièce « Les
41:58enfants du silence » et tente d'en acheter les droits pour l'adapter et la jouer en France. Mais
42:03les
42:03contraintes, notamment le temps pour apprendre la langue et des signes, l'obligent à abandonner ce projet.
42:09Côté vie privée, sa femme Sota, après des années à repousser la formalité, accepte finalement le
42:15divorce en novembre 79. Libre, Patrick peut alors épouser Elsa, enceinte, le couple étant pour
42:22un temps sevré de drogue. Leur fille Lola, née début décembre 1979. Entre 79 et 81, Patrick
42:30enchaîne les tournages sans relâche. Durant cette période, les rôles négatifs s'enchaînent.
42:34Paumé, marginal, drogué, désespéré, paranoïaque, violent, manipulateur. Ce personnage exploite,
42:41jusqu'à la fin, sa formidable énergie, ses blessures, sa fragilité. Son dernier film,
42:47Paradis pour tous, est un suicide annoncé, presque prémonitoire. Malgré cette descente aux enfers,
42:53Patrick est sollicité pour une comédie par Philippe de Broca, psy, adapté d'une bande dessinée de
42:58Gérard Lozier, proche du Café de la Gare. Si Patrick se sent à l'aise, les relations entre Lozier et
43:04de Broca se détériorent, compliquant le tournage. Patrick regrette. Je pensais qu'ils allaient
43:10s'additionner, mais en fait, ils se sont soustraits. Toujours en 1980, Patrick fait un bref retour sur
43:17les planches du Café de la Gare, jouant dans « Les robots ne sont pas méchants », une pièce en
43:22deux
43:22parties, écrite par Sota, entourée de toute la bande habituelle. Alors que sa carrière s'envole avec des
43:27rôles majeurs dans « Coup de tête », « Série noire » ou encore « Un mauvais fils », Patrick
43:31va
43:31brusquement se heurter à une tempête médiatique. Tout commence avec un épisode privé devenu public
43:37qui va durablement ternir son image. Un journaliste du journal du dimanche, Patrice de Nuzac, brise
43:43une promesse faite à l'acteur en raison d'une amitié, en révélant dans un article son prochain
43:49mariage avec Elsa, prévu le 16 octobre 1980. Le couple souhaitait un mariage discret, loin des
43:55regards et des photographes. Mais le jour de la publication, Elsa et Patrick demandent des
43:59explications à Nuzac. Lors de cet échange tendu, le journaliste refuse de retirer la
44:04mention d'Elsa, allant jusqu'à la traiter de menteuse. Furieux, Patrick frappe alors Nuzac
44:10d'un coup de poing avant de partir. Cette réaction si humaine soit-elle lui coûtera cher. Les médias,
44:16choqués, entament un véritable boycott. Rapidement, Patrick est banni des interviews et choses inédites en France.
44:22La presse refuse même de citer son nom dans les articles consacrés à un mauvais fils. Quand son nom
44:28apparaît, c'est sous forme d'initial froide, assorti d'un ton clairement péjoratif. Quelques
44:33jours après, lors de la projection presse du film, un nouvel épisode vient envenimer la situation.
44:39Le réalisateur Claude Sauté, maladroit, confie devant les journalistes que son premier choix
44:44pour le rôle principal avait été Gérard Depardieu, ce qui déclenche la colère de Patrick. En pleine
44:50dépression, sous l'emprise de la drogue et victime du boycott, il perd totalement pied et insulte Sauté
44:56lors de la collation qui suit la projection. Les producteurs, eux, commencent à hésiter à lui
45:01confier de nouveaux rôles. Pourtant, malgré ce climat hostile, un mauvais fils en rencontre un
45:06vrai succès public. La justice, elle, ne lâche pas l'acteur. Et l'acteur est condamné à un en
45:12prison avec sursis et une amende pour l'affaire du coup de poing. L'affaire se réglera à l'amiable,
45:17avec Nussac, qui accepte 75 000 francs. Plus tard, en 2004, le réalisateur Jean-Jacques
45:23Hannault témoigne de l'impact profond de ce rejet médiatique sur Patrick. Ce rejet de la presse lui a
45:29énormément coûté. Pourtant, l'acteur lui-même préfère croire que le public continue de l'aimer.
45:35Pour lui, c'est le public qui l'a maintenu à l'écran, et non la presse ou la profession
45:39du cinéma. Il
45:40confie aussi que la célébrité a ses revers. Il y a des inconvénients énormes, mais c'est tellement rien à
45:46côté des
45:46avantages. Peu de temps après, le 17 octobre 1980, il fait une de ses rares apparitions médiatiques
45:52durant cette période difficile. Invité à l'émission radio Le tribunal des flagrants délires sur France
45:56Inter, il se prête à un procès humoristique. Ironique et un peu amer, il revient sur l'affaire
46:02du coup de poing. « Je reconnais que j'aurais pas dû taper dessus. J'aurais dû juste le disputer
46:08»,
46:08dit-il avec un mélange de sérieux et d'autodérision. Quand on l'interroge sur la violence présente dans
46:14certains de ses films, il répond que le monde est lui-même très violent, et qu'il faut juste se
46:18servir de ce qui existe. Questionné sur la peur, il déclare « ne pas en ressentir », en sortant de
46:25chez lui, mais ajoute une phrase étonnante. « Entre le moment où on est et celui où on va mourir,
46:31il se passe des tas de choses. Il ne faut pas redouter de s'abîmer. Moi, je crois que plus
46:35on
46:35s'abîme, plus on est beau. On ressemble à notre époque ». Enfin, un ami proche et confrère,
46:41Patrick Bouchité, prend la parole en sa faveur. Il décrit Patrick comme tout sauf violent, sensible
46:47et avec beaucoup d'humour. Il parle aussi de sa passion pour la musique, pas agressive,
46:52à laquelle l'acteur lui-même s'identifie. « Je serai plutôt blues », confie Patrick.
47:15Après une période difficile, Patrick retrouve enfin Luc Béraud pour un projet longtemps repoussé,
47:20plein sud. Le film bénéficie d'une distribution prestigieuse avec Jeanne Moreau, Pierre Dux ou
47:26encore Guy Marchand. Mais sur le tournage, Patrick doit composer avec une déception. L'actrice
47:31principale ne s'investit que très superficiellement, ce qui exaspère le perfectionniste qu'il est. Une fois
47:37encore, le succès n'est pas au rendez-vous. Moins de 300 000 spectateurs se déplacent pour ce film,
47:42un échec cuisant pour Patrick. Il confiera plus tard avoir été profondément déçu en découvrant le
47:47résultat à l'écran, malgré tout l'investissement personnel qu'il avait mis à défendre le projet et
47:53même à aider pour la production. Cette expérience lui fera perdre confiance en sa capacité à porter
47:59un film qui lui tient à cœur. En 1981, il retrouve André Téchiné pour Hôtel des Amériques, initialement
48:07intitulé Mexico Bar. Il y incarne encore une fois un homme marginal, perdu dans une histoire d'amour
48:13désespéré, marqué par le suicide. Téchiné avouera plus tard à quel point ce rôle destructeur semblait
48:20refléter les démons intérieurs de Patrick, comme s'il avait poussé au bord du précipice. Catherine Deneuve,
48:27sa partenaire à l'écran, dira de lui qu'il ne joue pas ses rôles, il les vit réellement,
48:32allant même jusqu'à avouer qu'il est l'un des rares acteurs à l'avoir fait pleurer. Pourtant,
48:38en coulisses, l'entente est plus distante. La présence constance d'Elsa et l'emprise de la
48:44drogue isole Patrick du reste de l'équipe. À cette période, l'acteur se décrit lui-même comme
48:49excommunié, sans engagement ni cause à défendre. Malgré les séquelles du boycott des médias,
48:55il reste convaincu que sa réaction était justifiée, affirmant que si c'était à refaire,
49:00il referait exactement la même chose, car pour lui, cela a permis d'instaurer un rapport plus sain
49:05avec la presse. Le rôle suivant est décisif mais risqué. Dans Beaupère, il incarne un trentenaire
49:11séduit par l'adolescente fille de son ex-campagne récemment décédée. Le sujet est très controversé,
49:17mais est en danger son image publique. Le rôle de l'adolescente était d'abord destiné à Sophie
49:22Marceau, mais il revient finalement à une inconnue, Ariel Bess. La photo suggestive de
49:27l'affiche et l'absence de jugement moral dans le film déclenchent une vive polémique. Pire encore,
49:33le film ne rencontre pas le succès escompté, provoquant une nouvelle déception pour Patrick,
49:38avide de reconnaissance. Lors de la cérémonie des Césars le 27 février 1982, pour la sixième fois
49:44depuis 1976, Patrick ne reçoit aucune récompense, malgré son engagement intense dans ce rôle difficile.
49:51Après la soirée, il partage un moment avec son rival et ami Gérard Depardieu, au Fouquet's,
49:56où l'ambiance est plus douce. Depardieu, lauréat de l'année précédente pour Le Dernier Métro,
50:01écoute alors son ami s'effondrer en sanglots, dans les bras de Jean-Jacques Hannault, le réalisateur
50:06qui venait d'obtenir un César pour La Guerre de Feu. Henri Verneuil parvient à imposer Patrick dans
50:111000 milliards de dollars, une grande production populaire. Malgré quelques réticences, notamment du côté
50:16des médias, l'acteur tient le premier rôle. Mais la reconnaissance espérée tarde encore à venir.
50:22Son dernier film, Paradis pour tous, prend un ton tragiquement prémonitoire. Il y incarne un homme
50:28au bord du gouffre, usé, qui tente de se suicider, en se jetant dans le vide, depuis le toit de
50:33son
50:33entreprise. Miraculeusement, il survit et son cerveau est flashé, grâce à un procédé médical fictif,
50:40censé effacer toute pensée négative. Un retour forcé à une société aseptisée, où le mal-être est
50:46gommé, au profit de l'efficacité. Le film marque aussi ses retrouvailles à l'écran avec Philippe
50:52Léotard, son ami d'ivresse et de galère qu'il avait déjà croisé dans le juge Fayard. Si Léotard arrive
50:58chaque matin exténué par ses excès, Patrick, lui, s'est mis à fond dans le sport. Il prépare Edith et
51:05Marcel, dans lequel il doit incarner le boxeur Marcel Cerdan. Avec une ironie amère, il lâche à
51:11Léotard « Dans un an, tu auras tous mes rôles, je serai mort ». Le mal est profond. L'identification
51:17au rôle l'étouffe. Et pourtant, le talent de Patrick dépasse les frontières. Orson Welles,
51:23lui-même, après avoir vu Série Noire dont il avait acquis les droits d'adaptation, souhaite le
51:27rencontrer. Ils se retrouvèrent en 1982 pour évoquer un rôle important. Des années après que Welles,
51:33star de Paris Brutille, est croisé à un Dower encore figurant. Mais certains projets lui échappent.
51:39Il se désiste du tournage du Prix du danger réalisé par Yves Boisset, laissant le rôle à son ami
51:44Gérard Lanvin pour partir tourner avec Claude Lelouch. Lelouch l'avait remarqué dès 1974, lors d'un
51:49combat exhibition. Patrick avait alors tenu tête à un boxeur professionnel. Déjà, il pensait à un film
51:55sur l'histoire d'amour entre Edith Piaf et Marcel Cerdan. Pour ce rôle, Patrick s'investit à fond. Il
52:01perd 5 kilos en
52:02quelques jours, s'acharne à l'entraînement, jusqu'à atteindre le poids exact du boxeur.
52:06Le scénario l'interpelle, notamment par sa dimension mystique. Il insiste sur la place de
52:13Dieu dans la relation entre Piaf et Cerdan. Mais quelque chose a changé en lui. Il s'est amaigri,
52:18il ne sourit plus comme avant. Il doute. Il cherche l'affection, la présence de quelques rares amis.
52:23Le 13 juillet 82, trois jours avant sa mort, sa maison est cambriolée. On lui vole des souvenirs
52:30précieux, des photos d'enfance, des vidéos familiales. Ce même jour, il accorde sa toute
52:35dernière interview télévisée. Une caméra entre dans son intimité, dans sa maison du 14e arrondissement
52:40de Paris. Il parle à cœur ouvert. Il dit combien il a du mal à mentir et il ne se
52:47résout pas.
52:47Son métier consiste à mentir, dit-il. Alors, quand il ne joue pas, il refuse de continuer à tricher. Il
52:53avoue aussi combien le théâtre lui manque, ce lien direct avec le public qu'il considère comme
52:57essentiel, vital, un véritable carburant. Concernant sa notoriété, il se montre lucide. Il faut, selon lui,
53:05arrêter de surjouer la vie des célébrités, ne pas entretenir cette image déformée de la star de cinéma.
53:11Il reconnaît qu'il garde ses jardins secrets, qu'il se referme. Pour protéger les siens,
53:16pour éviter que sa femme, ses enfants ne deviennent eux aussi des objets publics. En 1982, tout vacille.
53:23Elsa, son épouse, le quitte pour partir en Guadeloupe avec Coluche. Patrick est désemparé,
53:27à bout. Il cherche un refuge chez Sota, son ex-femme, qui s'apprête à partir en vacances. Il a
53:33besoin de
53:33parler, de déposer son fardeau. Il évoque la drogue, l'argent, la fatigue. Il lui dit « Je vais me
53:39suicider ». Sota tente Delon, dissuadé. Il parle de leurs deux filles, Angèle et Lola. Et pour un moment,
53:45elle réussit. Mais le fil est fragile. Le 16 juillet 1982, il se rend en bois de boulogne pour des
53:51essais
53:51vidéos du film « Edith et Marcel ». Claude Lelouch dirige. Evelyn Bouy est là. Elle joue piaf. Il monte
53:58dans
53:58une barque. Soudain, un inconnu depuis la rive s'amuse à faire briller les reflets du soleil sur
54:03leur visage à l'aide d'un miroir. Patrick se crispe. Il répète sans arrêt à Evelyne « Il ne
54:10faut pas
54:10faire ça, ça porte malheur ». Il sourit, mais un sourire étrange. Le genre de sourire qui dissimule un
54:16gouffre. Après le tournage, il déjeune avec Lelouch. Il s'absente quelques minutes pour un coup de téléphone.
54:22Un appel qui semble-t-il le bouleverse. Puis Charles Girard leur accompagne. Ils doivent se rendre à la
54:28salle d'entraînement, mais Patrick demande à passer d'abord chez lui. Il monte dans sa chambre du 25
54:33impasse du Moulin Vert dans le 14e arrondissement. Il est environ 15 heures. Peu après, il se tire une
54:38balle dans la bouche avec une carabine calibre 22 offerte par Coluche. Il ne laisse aucun mot,
54:43aucun adieu. À 16 heures, c'est son employé de maison qui le retrouve. On dit qu'il avait tenté,
54:48plus ou dans la journée, de joindre son fournisseur en vin. Que c'est Elsa, encore elle,
54:52qu'il l'a appelé ce jour-là pour lui dire qu'il ne reverrait plus jamais sa fille. Un
54:56coup de grâce,
54:57une phrase comme un coup près. Yves Boisset, qu'il avait vu huit jours plus tôt, parlait de
55:02dette d'impôts, de problèmes de santé. De cette accumulation invisible qui doucement tue,
55:07Christophe Carrière, son biographe, évoque un mal bien plus ancien. Une enfance violée, le rejet d'un
55:13père jamais reconnu, le départ de Miu Miu, l'amour de sa vie. Et cette phrase terrible de
55:18sa mère Mado Morin dans une lettre ouverte. Pauvre petit enfant, tu as allé porter tout au long de
55:23ta courte vie le poids de cette carence, qui peut-être te fera mourir. Le 23 juillet,
55:30l'église Saint-Pierre de Montrouge est remplie de visages fusés. Miu Miu, Catherine Deneuve, André
55:35Téchiné. Ses quatre frères portent le cercueil. Coluche, lui, refuse de venir pour éviter de transformer
55:42la cérémonie en foire. Depardieu, en tournage à Cinecita, n'ose pas demander deux jours. Il ne viendra
55:50pas non plus. Patrick est inhumé à Saint-Lambert-du-Laté, dans le caveau de la famille de sa femme.
55:56Loin du
55:57tumulte, loin de tout. En novembre, Mado Morin publie un rapport d'autopsie pour faire taire les
56:03rumeurs. Patrick n'était ni drogué, ni sous influence ce jour-là. Claude Lelouch l'avait
56:08aidé à décrocher. Mais le vide, lui, est resté. Coluche sombrera à son tour jusqu'à Tchaopantin.
56:15Oublier racontera les nuits d'anniversaire de Miu Miu, les larmes, les sanglots. Et Depardieu,
56:20plus tard, écrira une naître posthume à l'ami disparu.
56:33Sous-titrage Société Radio-Canada
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