00:09On ne s'y fait jamais.
00:13Pourtant, mon frère Jean et moi, lui surtout, nous ne sommes plus si jeunes.
00:19A nos âges, le plus souvent, on a déjà pris sa retraite, parfois depuis longtemps.
00:28Et nous avions subi une terrible alerte, il y a déjà 4 ans, à la disparition de notre père, Antoine,
00:35l'homme de ta vie, ton compagnon, ton indéfectible soutien et partenaire pendant 67 ans.
00:44Mais on n'y croit jamais vraiment.
00:47Et puis, nous avions une excuse.
00:50Le 18 mars 2010, au moment de te recevoir au 13e fauteuil, celui de Racine, l'auteur préféré de ton
01:01père, André Jacob, Jean d'Ormesson avait osé te susurrer.
01:07Maman, baissant la voix pour mieux se faire entendre, nous vous aimons, madame.
01:14Ce jour-là, sous la col, saut que nous étions, emportés par l'émotion, nous avions fini par te croire
01:25vraiment immortel.
01:28Mais ainsi que le dit l'ecclésiaste, il y a un temps pour tout.
01:34Et finalement, le temps est venu, pour toi aussi, de te retirer avec ton calme, ta douceur et ta délicatesse,
01:44presque sur la pointe des pieds, et pour nous, le temps de pleurer.
01:53Maman que j'aime, le hasard de la naissance, ou plutôt la fortune, m'avait accordé le privilège d'être
02:02le Benjamin de tes trois fils.
02:05Celui qui pouvait espérer rester le plus tardivement sur tes genoux, mon fauteuil préféré.
02:12Comme tu avais usé de ce même stratagème avec ta propre mère, notre grand-mère, Yvonne Jacob, ton modèle de
02:22droiture, de tolérance et d'humanité,
02:26dont les survivants qui l'avaient connus se souvenaient que jusque dans l'enfer de Birgenau, ils avaient continué de
02:34l'appeler.
02:34Avec respect, Mme Jacob, tant elle portait encore de dignité, alors que pourtant, un matricule tatoué sur le bras gauche
02:46était devenu votre seule identité.
02:52Mais les circonstances en ont décidé autrement, et tu es devenue, en un peu plus de 40 ans, la mère
03:00de tant de Françaises et de Français qui t'ont choisi, j'allais dire adoptée, pour seconde mère.
03:10Bien sûr, nous n'oublions pas, nous n'oublierons jamais, le bruit et la fureur des insultes et des outrages
03:18proférés, sans retenue.
03:21Durant ces difficiles semaines de crise, il fallait opérativement faire cesser la violence faite chaque année à des centaines de
03:44milliers de femmes au nom d'un ordre moral débordé.
03:50Aujourd'hui, ce bruit et cette fureur ont été depuis longtemps magnifiquement balayés par la reconnaissance et l'affection respectueuse
03:58que te manifeste le pays tout entier.
04:04Alors, au fil des années, nous avons appris à te partager, avec des proches et des moins proches, et même
04:11des inconnus, des millions d'inconnus.
04:16Nous avons même appris à apprécier cette familiarité, certes respectueuse, mais qui irritait tout de même un peu notre père,
04:25en même temps qu'elle le remplissait de fierté et de bonheur.
04:29Cette familiarité, donc, avec laquelle nos interlocuteurs, parfois de simples passants dans la rue, s'autorisaient ton prénom, comme s
04:39'ils avaient, eux aussi, sauté sur tes genoux.
04:47Enfin, depuis vendredi, dans la peine et le chagrin, nous sommes devenus les témoins prévenus, mais tout de même ébahis,
04:57d'un pays en deuil,
04:59presque apaisé, sinon un instant réconcilié, comme pour honorer les valeurs d'humanité et d'universalité, à la source de
05:08tous tes combats, et d'abord de celui de la réconciliation,
05:13pour une Europe de paix, une Europe de liberté, une Europe de solidarité et de progrès partagés.
05:23Cet hommage national, pour lequel nous vous remercions, M. le Président de la République, en présence de vos prédécesseurs, y
05:33compris du Président Chirac,
05:35que nous savons présents par la pensée, cet hommage, cet hommage est ton ultime victoire sur les camps de la
05:43mort,
05:44et cette nuit de mars 1945, peut-être celle du 18 au 19 mars, à Bergen-Belsen, lorsqu'avant même
05:54ton retour de la corvée de travail,
05:57sous les yeux désemparés de Milou, ta sœur, les capots ont repris le corps épuisé et sans vie de votre
06:05mère, notre grand-mère,
06:08pour le jeter à la fosse commune des 6 millions de corps et de cendres qui recouvrent à jamais notre
06:14histoire.
06:18Les dizaines, les centaines, les milliers de témoignages de respect et d'affection reçus ces derniers jours
06:26sont autant de rayons de soleil, d'éclats de lumière, d'instants de bonheur, en définitive de raison.
06:36Pour nous, tes enfants et petits-enfants, de dire tout haut au pays tout entier,
06:44clair et fort, mais aussi avec toute notre émotion, notre affection et notre profonde reconnaissance,
06:53en ce moment solennel, ce dernier mot que tu as prononcé, faiblement, mais si distinctement,
07:02avant de t'endormir pour retrouver papa pour toujours, ce dernier mot, merci.
07:09Merci.
07:40Merci.
Commentaires