- il y a 10 heures
Georges Vigarello, historien, directeur d’études à l’École des hautes études en sciences sociales, à l'occasion de la sortie de son nouvel ouvrage "Les logiques du corps". Plus d'info : https://www.radiofrance.fr/franceinter/podcasts/le-grand-portrait/le-grand-portrait-du-mercredi-06-mai-2026-5369457
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00:00France Inter
00:03La Grande Matinale
00:07Sonia de Villers
00:09Georges Vigarello est un théoricien du corps, de ses usages et de ses représentations.
00:15Il travaille au confluent de la biologie, de l'histoire, de la sociologie et de la philosophie.
00:20Ses recherches ont porté sur le corps dominé, le corps contraint, corseté,
00:24mais aussi sur le propre et le sale, sur le beau et le lait, sur la santé, sur le sport,
00:30sur le viol,
00:31un livre qui a fait date, sur le gras et sur l'obésité et sur la fatigue.
00:36Voici 50 ans de recherches aboutissant à un essai majeur et très érudit
00:41qui synthétise les logiques du corps de l'Antiquité à nos jours.
00:46Georges Vigarello va avoir 85 ans et je me suis demandé, moi,
00:50si à travers son histoire physique et corporelle à lui,
00:53on ne pouvait pas retracer la genèse de cette oeuvre immensément importante.
00:58Portrait numéro 136.
01:02Bonjour Georges Vigarello.
01:04Bonjour.
01:05Les logiques du corps paraissent au seuil.
01:08Une autre manière de penser le temps, vous nous direz tout à l'heure pourquoi il y a le temps,
01:14pourquoi on pense le temps quand on pense le corps.
01:16Mais d'abord, moi, j'aimerais savoir comment, petit à petit, vous êtes venu à penser le corps
01:22et pas simplement à le vivre et à l'exercer.
01:25Vous êtes né en 1941.
01:27Vous avez consacré votre vie au sport, à l'hygiène, à la condition physique.
01:33Est-ce que le fait d'avoir été un enfant pendant la guerre et juste après la guerre a influé
01:40dans ce choix ?
01:40Vous m'auriez posé la question il y a une vingtaine d'années, j'aurais répondu que ce n'est
01:45pas le plus important.
01:46Vous me posez la question aujourd'hui et je vous dis que c'est le plus important.
01:49Parce qu'effectivement, l'expérience de l'enfance et surtout l'expérience du sport,
01:54c'est-à-dire une pratique physique qui est assez intense, qui vous pénètre complètement,
02:00cette expérience-là, elle est fondamentale.
02:01Elle est fondamentale ?
02:02Oui, je pense que c'est ça qui a orienté finalement ce que j'ai fait après.
02:05Mais avoir connu la guerre, c'est-à-dire Jean-Marie Gustave Leclésio était à Smicro il y a un
02:11mois ou deux.
02:12Il est né à Nice, lui, en 1940.
02:15Absolument.
02:15Et il est très marqué par les privations, par la faim, par les bombardements.
02:20C'est quelque chose qui a hanté son enfance et même l'immédiate après-guerre,
02:24qui était un moment de très grande pauvreté.
02:26Est-ce que ce sont des choses qui vous ont marqué ?
02:28Indiscutablement.
02:29Indiscutablement.
02:29Ah oui, indiscutablement.
02:30Les bombardements, la peur, la descente dans les caves, sûr.
02:33Et par ailleurs aussi, le manque.
02:35Je me rappelle, en 1945, quand un camion surgit sur la place de Beau Soleil, à côté de Monaco,
02:42avec du café, je me suis précipité et j'ai pris une poignée de café en la ramenant à la
02:47maison
02:48comme si c'était une victoire.
02:49À quatre ans.
02:50Vous aviez quatre ans.
02:50Eh oui.
02:51Donc vous voyez, il y a effectivement l'expérience du manque.
02:54Mais moi, je trouve que ce qui m'a marqué peut-être davantage, c'est quand même l'expérience
02:58de la pratique sportive.
02:59C'est-à-dire le fait d'être investi complètement dans la pratique sportive et dans le corps.
03:04De être habité, d'être habité pour la pratique.
03:06Et là, je crois qu'il faut faire deux remarques.
03:07La première, c'est le plaisir.
03:09Oui, c'est un plaisir qui prend d'autant plus d'importance sur ce que vous avez de l'âge
03:14que vous ne pouvez plus faire ce que vous faisiez auparavant.
03:16Donc vous fantasmez ce que vous faisiez auparavant.
03:18Ça, c'est un premier point.
03:18C'est-à-dire que là, à 84 ans, vous fantasmez votre corps d'enfant, votre corps de préadolescent.
03:25Quand je passe dans la rue, je vois parfois des lignes et je me dis, tiens, je pourrais
03:29peut-être sauter.
03:30Évidemment, je ne peux plus.
03:31Mais ça me renvoie au plaisir fou que j'avais quand je sautais.
03:34Vous voyez ?
03:35Donc ça, c'est un premier point.
03:36Il y a un deuxième point qui est la technique.
03:38Et ça, on oublie toujours.
03:40Parce qu'on a tendance à dire, la technique, elle a tendance à rendre les sportifs comme
03:44des robots.
03:45Ce qui est absolument faux.
03:47Parce que la technique, c'est une manière de pénétrer la subtilité du geste.
03:51Et en plus, ça ne suffit pas.
03:52C'est-à-dire qu'il faut toujours la dépasser.
03:54Et donc ça, c'est un enjeu de passion.
03:56Et c'est fondamental.
03:57Et quand on grandit à Monaco, est-ce que le sport est associé au ciel, à la lumière,
04:05à l'eau de la mer, à l'extérieur ?
04:07Est-ce que vous me dites, c'est important ?
04:08Je veux dire que quand on grandit à Paris, le sport, c'est à l'intérieur.
04:10Non, ce que vous me dites, c'est important.
04:12Parce que moi, je me souviens du stade qui a disparu, qui était un stade près de
04:15la mer, totalement près de la mer.
04:17Avec en plus de la pierre blanche, qui donnait un aspect assez touchant, avec des cyprès,
04:23etc.
04:23Ce stade était absolument magnifique.
04:25Et c'est vrai que là, moi j'ai connu des plaisirs, c'est ça, des plaisirs corporels
04:29qui sont absolument incomparables.
04:31À quoi s'ajoute que j'avais la présence de mon père.
04:34Et c'est très important, la présence du père, lorsque le père vous soutient.
04:53Votre père, il était, comment disait-on son métier à l'époque, dans les années
05:0040 et 50 ?
05:01En fait, il y a deux métiers.
05:02Il y a deux métiers.
05:03Il a commencé par être employé de banque.
05:04Il s'était spécialisé dans la comptabilité.
05:07Ah, je l'ignorais.
05:08À Monaco, c'est important, la banque.
05:10Mais il se trouve que ça ne le passionnait pas.
05:15En revanche, ce qui le passionnait, c'était le sport.
05:17Et le sport commençait à prendre de l'importance dans les années 30.
05:20Donc, que fait-il ?
05:21Il met de l'argent de côté, il monte à Paris, il suit les cours de ce qu'il s
05:25'appelait
05:26à l'époque l'école de Joinville.
05:27Il en sort major, donc c'est une passion, vous voyez ?
05:29Et il revient à Monaco, il enseigne.
05:31Et là, il a su...
05:33Il est moniteur d'éducation.
05:34Oui, ça s'appelait moniteur.
05:36Vous avez tout à fait raison.
05:37Il s'appelait moniteur de l'éducation physique.
05:39Et là, il a su me communiquer quelque chose qui est hors du goût.
05:43Il n'a pas été autoritaire.
05:45C'est très important, ça.
05:47Il m'a, au fond, sensibilisé.
05:49Et il m'a communiqué quelque chose sur la passion.
05:52Et c'est ça, moi, qui a été déterminant dans mes premières années.
05:57Alors, c'est suffisamment déterminant pour embrasser la même carrière que votre père.
06:01Bien entendu, bien sûr.
06:03C'est-à-dire l'enseignement de l'éducation physique.
06:06Et là, il m'avait aidé.
06:07Il m'avait aidé pour présenter les concours, etc.
06:10Il m'avait orienté de manière que moi, je qualifie aujourd'hui de très subtile, de très pertinente.
06:17En 1963, vous voilà professeur d'éducation civique.
06:20Mais à Paris, juste à côté de Paris, à Venve, au lycée de Venve, au lycée Michelet.
06:27Magnifique lycée, d'ailleurs, au passage.
06:28C'est un lycée de garçons, à l'époque ?
06:30C'était un lycée de garçons, mais le parc était magnifique.
06:33Il est toujours magnifique.
06:35Comment on enseigne l'éducation physique au début des années 60, Jean-Luc Garillo ?
06:39Je crois qu'il faut revenir à l'arrière.
06:41C'est-à-dire ?
06:41Il faut revenir à l'arrière parce que moi, j'ai vécu l'école normale supérieure de l'éducation physique
06:45comme un bonheur.
06:47C'était une école normale qui se trouvait dans le bois de Vincennes.
06:50Et là, ce que j'avais appris, qui était déjà présent dans mon esprit et dans mon corps auparavant,
06:56mais ce que j'avais appris de manière beaucoup plus précise,
06:58c'est vraiment une technique extraordinairement exigeante au niveau physique.
07:02Et à nouveau, la passion se prolonge, se continue.
07:05Et il faut ajouter une remarque qui est quand même importante.
07:07Mais on sent chez vous que la question de la technique dans le sport, c'est un bonheur cérébral,
07:12c'est un bonheur intellectuel, c'est une révélation intellectuelle.
07:15C'est deux choses, c'est à la fois un bonheur physique, mais c'est un bonheur de réalisation
07:18où effectivement, l'intellect, je dirais, la sensibilité intelligente est présente.
07:25Le calcul quand même est présent.
07:27Mais un calcul qui doit aboutir à quelque chose qui correspond parfaitement
07:31entre ce que vous faites et ce que vous voulez faire.
07:33C'est ça.
07:43Donc oui, le soin à la perche, ça s'est considérablement amélioré quand j'étais à l'école normale.
07:48Donc avant de parler de l'enseignement, il faut insister sur le plaisir que j'avais à pratiquer.
07:53Et c'est pour ça que l'enseignement m'est paru assez, au fond, naturel, normal.
07:58Mais moi, je voudrais aussi qu'on parle du général de Gaulle.
08:00Je voudrais aussi qu'on parle du général de Gaulle.
08:02Je voudrais aussi qu'on parle des Jeux Olympiques de Rome,
08:04où la France, ce vôtre lamentablement, est classée 25e nation, n'a pas de médaille d'or.
08:10Et ça devient l'enseignement du sport à l'école et dans les collèges et dans les lycées pour le
08:16général de Gaulle.
08:17Ça devient vraiment un projet politique.
08:19Oui, vous avez tout à fait raison.
08:20C'est Maurice Herzog.
08:21Bien sûr, oui.
08:22Mais je crois qu'il faut dire autre chose.
08:23Moi, j'avais regardé, c'est la première fois que les Jeux Olympiques étaient communiqués à la télévision.
08:28J'avais regardé les Jeux à la télé.
08:30J'avais pris un immense plaisir à voir.
08:32Bien entendu, la France n'était pas au niveau que l'on espérait.
08:35Mais il y avait parfois de bons résultats.
08:36J'ai dit, terminant second, 1500 mètres, ce n'est quand même pas rien.
08:40Donc, c'est vrai que la France s'est trouvée en retard.
08:42C'est vrai qu'à ce moment-là, il y a eu une prise de conscience quand même de l
08:46'intérêt que le sport peut représenter.
08:48Et c'est vrai que l'initiative du général de Gaulle, de ce point de vue, a été à mon
08:53avis déterminante, bien entendu.
09:19Georges Vigarello, fils de moniteur d'éducation physique, lui-même professeur d'éducation physique.
09:27Vous passez votre CAPES.
09:28Ce qui est intéressant, c'est comment vous passez du début des années 60 à la fin des années 60
09:34?
09:34Comment vous passez de cet enseignement et de cette pratique de l'éducation physique à la fin des années 60,
09:40où vous allez devenir agrégé de philosophie ?
09:43Comment vous passez du corps aux lettres ? Du corps à l'université ?
09:48Je comprends parfaitement votre question.
09:49Et en même temps, je pense que la réponse, elle est assez naturelle.
09:53Je reviens à l'école normale, supérieure à l'éducation physique, qui était vraiment un établissement intéressant.
09:58Et là, il y avait un enseignant remarquable, qui était un enseignant dans ce qui s'appelait à l'époque
10:02la psychopédagogie.
10:03Mais qui était en fait un agrégé de philo, Michel Bernard, qui a écrit un superbe livre sur le corps.
10:09Et la manière dont nous réfléchissions sur les questions du corps était en complet prolongement à la façon dont nous
10:16vivions la technique.
10:17C'est-à-dire, quels sont les problèmes que pose la maladresse ?
10:20Quels sont les problèmes que pose le fait de ne pas sentir à l'aise sur un terrain ?
10:25Quels sont les problèmes que pose le sens que l'on donne au corps ?
10:28Pour moi, il n'y avait pas de rupture.
10:30Et dans l'éducation que vous aviez reçue à la maison, vous étiez porté à devenir un intellectuel, un chercheur,
10:37un universitaire.
10:38Ou pas du tout ?
10:40Votre question est importante et j'ai du mal à répondre.
10:42Je pense que ma mère a joué un rôle.
10:44On n'en a pas parlé.
10:45Non.
10:45Elle a joué un rôle.
10:46Ma mère avait une origine protestante.
10:49Elle avait aussi enseigné l'éducation physique au passage.
10:52Ah bon ?
10:52Bien sûr.
10:53Et elle était, elle, très sensible au livre.
10:57Vous voyez, le milieu protestant au livre, à l'art, etc.
11:00Je pense que ça a beaucoup aidé.
11:01Elle m'a amené voir les expos à Monaco, les conférences, le théâtre.
11:07Ça jouait un rôle important.
11:08Et mon père n'était absolument pas insensible aux questions intellectuelles.
11:12Pas du tout.
11:13C'était quelqu'un qui avait une bibliothèque.
11:16Il s'intéresse plutôt à des questions scientifiques.
11:19Vous voyez, par exemple, je ne sais pas.
11:21Il avait des livres sur le fonctionnement cardiaque, sur la respiration.
11:24Il s'était beaucoup intéressé à la question de la poitrine, la respiration.
11:27Donc, il y avait quand même un milieu avec des données différentes.
11:30D'un côté plutôt savant et de l'autre côté plutôt littéraire.
11:33Alors, est-ce que ça me conduisait à passer la grecque de philo ?
11:37J'aurais du mal à vous répondre.
11:38Et comment de la grecque de philo, vous vous mettez à travailler,
11:42donc là, la continuité, elle est absolument logique,
11:45puisqu'on parle des logiques du corps, là, on parle des logiques de Georges Vigarello,
11:49à travailler à nouveau sur le corps, à en faire un objet de pensée.
11:53Et vous êtes aussi, très rapidement, attiré par l'histoire.
11:58Oui.
11:58Et vous mêlez la pratique de l'histoire à celle de la philosophie.
12:03Et ça, c'est assez étonnant, parce qu'en réalité, on est à la fin des années 60.
12:07Et en fait, le sport n'a pas beaucoup d'histoire, à part l'Antiquité.
12:11Ah, très juste.
12:12Il n'y avait aucune histoire.
12:13Mais voilà.
12:14Ah non, oui.
12:15Le sport est très récent.
12:16Ah non, mais lorsque nous étudions, je vous rappelle très bien de ça,
12:19lorsque nous étudions la question en quelque sorte culturelle du sport,
12:22les données historiques étaient absolument absentes.
12:25Et je me souviens d'un collègue suisse qui était venu à cette époque-là,
12:29qui me regarde et me dit, mais vous ne savez rien sur l'histoire du sport.
12:31Il me disait, mais c'est vrai.
12:33Mais vous ne savez rien, parce qu'à l'université française, on ne s'y intéressait pas.
12:37On ne s'y intéressait pas.
12:38Pas du tout.
12:39Ça n'existait pas.
12:39Et aujourd'hui, vous ne comptez pas le nombre de séminaires qu'il y a sur le sport et l
12:43'histoire du sport,
12:44y compris à l'UNS.
12:45Ou est-ce que, par exemple, dans les années 60, en France, en fait, le sport a à peine un
12:51siècle ?
12:51En fait, c'est une pratique très jeune.
12:53Alors ça, c'est très juste.
12:56Si vous voulez, cette époque-là, le sport ne semblait pas avoir une dimension culturelle.
13:02Et je reviens à l'école normale.
13:04À cette école normale, il y a quand même eu des gens qui nous ont sensibilisés à la dimension culturelle
13:08du sport, voyez-vous.
13:09Ça, c'est très important.
13:11Mais quand vous me parlez de la grègue, il faut quand même que je vous réponde sur la grègue.
13:15Parce que moi, ce qui m'a passionné quand j'ai passé la grègue de philo,
13:19ce n'est pas forcément, je n'étais pas très bon, ce n'est pas forcément la métaphysique, etc.
13:22C'était plutôt l'histoire des idées.
13:24Et dans l'histoire des idées, ce qui me passionnait, c'était l'histoire des sciences et l'histoire des
13:28techniques.
13:29Autrement dit, un enseignant magnifique à la Sorbonne à l'époque, c'était Georges Canguilhem,
13:34qui était un merveilleux enseignant de l'histoire des techniques.
13:36Et de même, c'était des héritiers de Bachelard, qui était l'historien des sciences que l'on connaît et
13:41qui est absolument fabuleux.
13:42Donc ça, ça m'a immensément aidé en transposant ce que je savais de l'histoire des techniques au sens
13:48théorique et fort,
13:49en le transposant sur la pratique sportive.
13:51Ce qui m'a amené à écrire des livres sur l'histoire des techniques sportives.
13:55Écoutez la voix de Michel Foucault.
13:57D'accord.
13:57Mais mon corps, à vrai dire, il ne se laisse pas réduire si facilement.
14:02Il a après tout, lui-même, ses ressources propres de fantastique.
14:08Il en possède lui aussi des lieux sans lieu.
14:10Et des lieux plus profonds, plus obstinés encore, que l'âme, que le tombeau, que l'enchantement des magiciens.
14:18Il a ses caves et ses greniers, il a ses séjours obscurs, il a ses plages lumineuses.
14:23Il parlait bien, Michel Foucault.
14:24Quand j'entends Foucault, ça me met quasiment les larmes aux yeux.
14:27Je le connaissais, oui, oui, je le connaissais.
14:29C'était quelqu'un qui s'intéressait vraiment au corps.
14:31Alors, il s'intéressait au corps plutôt sur l'aspect de la domination que le corps a pu subir.
14:37« Surveiller et punir », c'est un livre totalement...
14:40Il y a la prison, il y a la folie, il y a la sexualité chez Foucault.
14:45C'est vraiment comment le corps rentre dans des systèmes de domination politique.
14:49Il y a très largement la domination, les fameux corps dociles, ce chapitre magnifique de « Surveiller et punir ».
14:54Vous voyez, les corps qui subissent...
14:55Mais Georges Vigarello, quand vous, en 1977, vous écrivez « Le corps redressé », redressé...
15:01Oui.
15:03D'ailleurs, j'ai découvert quelque chose dans l'histoire de votre père.
15:06Il faisait aussi de la gymnastique corrective.
15:08Évidemment.
15:09Et je me suis demandé si ça avait...
15:10Mais évidemment.
15:14Votre implicite est parfaitement explicite.
15:17Qu'est-ce que c'était que la gymnastique corrective dans les années 40 ou 50 ?
15:21Vous revenez à la question de la guerre.
15:23Parce qu'après la guerre, il y a eu vraiment le sentiment qu'il y avait, au fond, une sorte
15:27de perte, de perte morphologique chez les enfants.
15:30Et il y a eu une grande obsession sur la gymnastique corrective.
15:35Redresser les corps qui étaient complètement voûtés, qui avaient des scolioses, etc.
15:39Et mon père s'était spécialisé sur ces sujets-là.
15:41À un point tel qu'il avait inventé, c'est vrai, il avait inventé une sorte d'appareil permettant de
15:46mesurer les déformations.
15:48Et il travaillait après sur la rectification des corps redressés.
15:52Le corps redressé.
15:53Oui.
15:53C'est ça.
15:54Donc 30 ans après, quand vous faites votre thèse et votre premier livre, vous vous inscrivez là-dedans.
15:59Mais ce qui est passionnant, je trouve, Georges Vigarello, c'est que 50 ans après, quand on lit aujourd'hui
16:04les corps redressés, on n'y voit plus du tout la même chose.
16:07Alors ça, c'est une question centrale et vous avez tout à fait raison.
16:10On y voit une sorte d'histoire de l'émancipation des corps, de la liberté.
16:14Mais parce qu'on a changé de temps.
16:15Vous voyez, on a changé de temps.
16:16Les années 70, c'est un temps, voire Foucault, où ce qui était important, c'était le sentiment qu'il
16:22fallait se défaire d'une domination.
16:23Il fallait s'affranchir.
16:25Aujourd'hui, il y a quand même indiscutablement le sentiment que le moi est plus ou moins triomphant.
16:30Alors avec tous les risques que cela comporte, bien entendu.
16:32Ce n'est pas si simple.
16:33Le moi tout puissant.
16:34Évidemment.
16:35Mais en même temps, ce moi tout puissant entraîne la manière de penser favorisant les procédures d'affranchissement.
16:44Ça, c'est fondamental.
16:45Ça, c'est fondamental.
16:46Et de toute façon, dans votre travail, et c'est ce qu'on comprend avec la logique des corps, cet
16:50essai magistral qui paraît là, au seuil,
16:53et qui n'est évidemment pas une synthèse de tous vos travaux depuis 50 ans.
16:56Non, ça n'est pas une synthèse.
16:58C'est comme s'il y avait des lignes très fortes qui se sont imposées.
17:01Voilà, qui se sont imposées.
17:03Qui se sont imposées.
17:05D'ailleurs, moi, je ne vous cache pas que, évidemment, je n'y pensais pas forcément dans les années 70,
17:10quand je travaillais sur le corps redressé.
17:11Puis progressivement, en travaillant sur les questions concernant la beauté, en travaillant sur les questions concernant l'obésité,
17:17la façon dont on vit l'obésité, dont on peut s'affranchir d'obésité,
17:21la question de l'affranchissement, c'est insensiblement imposé, vous voyez.
17:24Et à partir de là, il y a une question incroyable qui est la suivante.
17:28Est-ce qu'on peut faire une histoire d'affranchissement ?
17:30Est-ce que c'est ? J'ai tenté de faire.
17:32Et effectivement, quand vous reprenez un certain nombre de données au Moyen-Âge,
17:36le Moyen-Âge, c'est un lieu où il y a de la domination, mais évidemment, il y a de
17:40l'affranchissement.
17:41Qu'est-ce que c'est que l'invention du purgatoire ?
17:44Sinon le fait d'accepter que des transgressions qui étaient totalement punies auparavant ne le sont plus.
17:49Qu'est-ce que c'est que le fait d'affranchir les serfs ?
17:51Qu'est-ce que c'est que le fait de s'affranchir également de certains jeux
17:54qui étaient complètement écrabouillants, alors qu'on tente de s'affranchir de la violence ?
17:59C'est ça, vous voyez.
18:00Et donc, moi j'ai tenté de faire cette histoire d'affranchissement,
18:03et je ne vous cache pas que je suis très content de l'avoir fait.
18:07Ben oui, je dirais les choses comme ça.
18:09Mais nous aussi, on est très content que vous l'ayez fait.
18:12Et je me suis demandé, et ce sera ma dernière question,
18:15si comme Simone de Beauvoir, qui elle aussi a travaillé sur l'affranchissement...
18:19Absolument, Michel Perrault, c'est magnifique, ça fait Michel Perrault.
18:21Oui, mais Simone de Beauvoir, à la fin de sa vie, elle écrit « La vieillesse ».
18:25Ah ben oui, bien entendu, mais ça revient à la question tout à l'heure.
18:29C'est-à-dire que la vieillesse est quelque chose de compliqué,
18:33à la fois vous le sentez, et par certains côtés vous ne le sentez pas.
18:36Quand je vous parle comme ça, je n'ai pas le sentiment d'avoir l'âge que j'ai.
18:38Eh bien, moi non plus, je peux vous dire.
18:40Mais en même temps, cet âge, il est quand même là.
18:42Vous ne faites pas ce que vous faisiez auparavant.
18:44Et donc, ça grandit ce que vous faisiez auparavant.
18:47Et ça, c'est vraiment très important.
18:49Et ça renvoie à la question que vous me posiez.
18:50Et ce que je faisais auparavant, a évidemment été déterminant dans ce que je fais aujourd'hui.
18:55Très bien. Alors, il viendra le livre sur la vieillesse de Georges Vigarello.
18:59Nous verrons bien.
18:59Nous verrons bien. Eh ben, vous reviendrez.
19:02Sans doute. En tout cas, je vous remercie.
19:03Les logiques du corps. Une autre manière de penser le temps.
19:07Nous avons pensé ensemble les 80, presque 85 ans de votre existence, Georges Vigarello.
19:14Le livre paraît au seuil.
19:15Et je vous remercie d'avoir été mon invité ce matin.
19:17C'est moi qui vous remercie.
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