00:00Benjamin Duhamel, vous recevez une ancienne ministre de la Culture, aujourd'hui directrice du quotidien libanais L'Orient Le Jour.
00:06Bonjour Ima Abdul Malak.
00:08Bonjour.
00:09Merci d'être avec nous ce matin sur France Inter.
00:11C'est la première fois que vous rentrez en France depuis le début de l'offensive israélienne contre le Hezbollah
00:16au Liban,
00:17où la situation humanitaire ne cesse de se dégrader avec désormais plus d'un million de déplacés.
00:22Et malgré la guerre, le journal que vous dirigez, L'Orient Le Jour, continue tous les jours de raconter le
00:27conflit et ses meurtrissures.
00:28Pour commencer, je voudrais savoir les sentiments qui vous ont traversé ces derniers jours et ces dernières semaines à Beyrouth.
00:34Est-ce que c'est une forme de vertige ? Est-ce que c'est la peur ? Est-ce
00:37que c'est la colère, Ima Abdul Malak ?
00:39C'est la colère, c'est l'épuisement, parce que les Libanais ont traversé tellement de tragédies, de guerres, de
00:46drames depuis trop trop trop d'années, qu'on est à bout.
00:49Et c'est la peur, oui, qui s'installe partout. C'est-à-dire qu'on se sent à l
00:52'abri à peu près nulle part.
00:53Il peut y avoir des frappes sans avertissement dans des endroits normalement jamais frappés, y compris dans les environs de
01:01notre bureau.
01:01Il y en a déjà eu deux en trois semaines. Il n'y a pas que la banlieue sud ou
01:05le sud du Liban qui est frappé.
01:07Et puis il y a ces vagues de déplacés qui nous fendent le cœur, parce que c'est un million
01:10de personnes.
01:10C'est quand même un cinquième de la population du Liban qui est à la rue.
01:15Et voilà, donc il y a un mélange de désespoir, d'épuisement, de colère, de peur.
01:20Mais il y a aussi une solidarité qui s'est réveillée pour reloger les déplacés, pour distribuer des repas, pour
01:26se serrer les coudes, pour s'entraider.
01:27Il y a quand même toujours cette force des Libanais aussi pour tenir malgré tout.
01:31Mais là, trop c'est trop, on est à bout.
01:34Vous dites on est à bout et il faut se figurer ce que signifie vivre en ce moment à Beyrouth.
01:39Ça veut dire les bruits des bombards devant la nuit.
01:42Ça veut dire ne pas fermer totalement les fenêtres pour éviter que s'il y a eu des flots, les
01:47vitres explosent.
01:47C'est ça, en fait la guerre est omniprésente, partout, tout le temps.
01:51Oui, c'est aussi se demander si on prend la bonne route, s'il faut aller dans tel quartier, s
01:55'il ne faut pas annuler tel rendez-vous.
01:58Ne pas pouvoir voir ses proches, s'inquiéter pour d'autres proches ailleurs.
02:02C'est s'inquiéter pour les infrastructures parce que là, Israël commence à détruire aussi des infrastructures, notamment des ponts
02:08dans le sud de Liban.
02:09Et on a les souvenirs de la guerre de 2006 où même l'aéroport avait été touché, des centrales électriques,
02:14des routes.
02:15Donc il y a une inquiétude grandissante, effectivement.
02:18Il faut préciser, vous le disiez, que les locaux de votre journal Lorient Le Jour sont à Amzié, qui est
02:22une banlieue à l'est de Beyrouth.
02:24Et effectivement, en début de semaine, un hôtel a été frappé par Israël tout près de votre rédaction.
02:29Le quotidien d'un journal qui travaille malgré la guerre, ça ressemble à quoi ?
02:33Comment est-ce qu'on réussit à raconter un conflit qu'on vit soi-même tous les jours ?
02:38Comment est-ce que votre journal travaille au quotidien ?
02:41Oui, il faut imaginer que nos journalistes, en fait, dans leur propre vie, certains ont dû quitter leur maison à
02:45la hâte.
02:46L'une de nos journalistes est arrivée en chausson au bureau le premier matin parce qu'elle était partie en
02:50vitesse avec sa famille.
02:52Elle n'avait pas eu le temps de mettre ses chaussures.
02:54D'autres ont perdu des proches.
02:57Et en même temps, ils doivent prendre leur casquette de journaliste, d'objectivité et aller sur le terrain, vérifier les
03:03faits.
03:03Recouper les témoignages et ça redouble d'efforts parce qu'évidemment, on est dans une période de manipulation d'informations
03:09avec beaucoup de propagande.
03:11De fausses vidéos faites par intelligence artificielle.
03:14Quand on reçoit des vidéos par des amateurs, il faut toujours les vérifier.
03:17Donc, il y a un travail de vérification qui est extrêmement rigoureux chez nous.
03:21Tout ça sur fond d'inquiétude pour ces familles parce que tout le monde est concerné, en fait, directement dans
03:26sa chair.
03:27Vous disiez à nos confrères du monde que ce que vous craignez, notamment pour vos journalistes, c'est ce que
03:30vous appelez les doubles frappes.
03:31C'est-à-dire, il y a une frappe israélienne qui veut frapper le Hezbollah.
03:35Vos journalistes se rendent sur le terrain et là, vous craignez qu'il y ait une nouvelle frappe et qu
03:38'il soit touché.
03:39Est-ce que vous vous sentez en danger ? Est-ce que vos journalistes se sentent en danger dans le
03:43travail qu'ils font au quotidien ?
03:44On fait tout pour qu'ils ne le soient pas.
03:46On a des protocoles de sécurité extrêmement rigoureux.
03:49Parfois, il faut prendre des arbitrages et décider que non, ce déplacement ne sera pas fait, ce reportage ne sera
03:54pas fait parce qu'il faut privilégier la sécurité.
03:56Et à d'autres moments, on se dit qu'il y a une nécessité éditoriale, une nécessité d'informer et
04:00qu'il faut prendre ce risque.
04:01Parce que le risque zéro n'existe jamais.
04:04Jusqu'ici, on a réussi à préserver le travail de tout le monde dans les meilleures conditions possibles dans ce
04:09contexte.
04:09Mais le risque zéro n'existe pas, effectivement.
04:12Il faut rappeler, Rime Abdelmalat, que la situation à l'heure où l'on se parle, Israël dit vouloir créer
04:15une zone tampon pour protéger le nord d'Israël.
04:18Ce qui veut dire qu'on se dirige vers une occupation du Sud-Liban, ce qui résonne avec votre histoire.
04:23Puisque vous êtes né au Liban, vous avez quitté ce pays en 1989, vous aviez 10 ans.
04:28Ce qui fait qu'en 1982, au moment du siège de Beyrouth et de cette même occupation du Sud-Liban,
04:35vous aviez 3 ans.
04:36Est-ce que vous avez l'impression que l'histoire se répète ?
04:40Totalement.
04:40On est coincé dans un jour sans fin, un éternel recommencement.
04:43Et cette occupation qui a commencé en 1978, qui s'est étendue en 1982, elle a duré 18 ans après,
04:49jusqu'en 2000.
04:50Donc, moi j'ai connu toutes les fois où on retournait au Liban, cette occupation du Sud, les conséquences de
04:56cette occupation, les humiliations, les frappes aussi qui continuaient.
05:00Et le Hezbollah qui a grandi.
05:02Parce qu'en fait, le Hezbollah est né en quelque sorte en réaction à cette invasion israélienne au Sud, soutenue
05:08financièrement, militairement par l'Iran,
05:10qui cherchait à exporter sa révolution islamique, sinon il n'aurait pas pu non plus grandir comme ça.
05:14Mais c'est un double mouvement permanent, c'est-à-dire plus Israël nous occupe, plus le Hezbollah se renforce.
05:19Donc vous voyez le cercle vicieux dans lequel on est, et c'est contre ça qu'on s'élève aujourd
05:23'hui.
05:23Contre les deux menaces, celle du Hezbollah et celle de l'hégémonie israélienne.
05:27Oui, c'est important ce que vous dites sur le Hezbollah, parce que la ligne éditoriale de votre journal, Lorient
05:32le jour,
05:33elle est très claire, elle est courageuse, elle est très clairement contre le Hezbollah.
05:37Il y a notamment cette une qui avait marqué les esprits au début du conflit, vous aviez titré
05:42« Le Hezbollah suicide le Liban » après les roquettes qui avaient été lancées sur Israël et qui avaient déclenché
05:48la riposte.
05:49Est-ce que ce constat que le mouvement du Hezbollah prend en otage la population libanaise,
05:53est-ce qu'il est partagé par la population, par les Libanais et les Libanaises ?
05:58Une grande partie de la population, oui, mais plus la riposte israélienne est disproportionnée,
06:05plus l'occupation du Sud devient une réalité, plus les Libanais redirigent leur colère contre l'armée israélienne,
06:12donc on ne s'en sortira pas.
06:14Il y a un moment donné, il faut mettre fin à cet engrenage, il faut arriver à un cessez-le
06:17-feu,
06:18il faut arriver à des négociations politiques, mais il faut aussi soutenir l'armée libanaise
06:22pour qu'elle puisse, elle et elle seule, mener cette action de désarmement du Hezbollah
06:26et retrouver le monopole de la force légitime.
06:29Oui, mais est-ce qu'on peut y croire ?
06:30Vous avez cette phrase, vous écrivez dans les colonnes de Libération,
06:34sur le Hezbollah, tel l'hydre de l'Irne dans la mythologie grecque,
06:36qui ne cesse de se régénérer à chaque fois qu'une tête lui est coupée,
06:39le Hezbollah est encore là, nourri par l'Iran.
06:42Ça veut dire que malgré l'affaiblissement de l'Iran, malgré l'offensive israélienne,
06:46l'objectif de réussir à détruire le Hezbollah est vain ?
06:51En fait, il faut miser sur une évolution du Hezbollah.
06:54C'est-à-dire que si le régime iranien s'affaiblit vraiment,
06:57si le financement, les armes qui arrivent de l'Iran s'arrêtent,
07:01ou en tout cas se réduisent drastiquement,
07:03le Hezbollah sera obligé d'évoluer en fait.
07:06Et si la population continue à se retourner contre le Hezbollah
07:08et à ne plus vouloir être prise en otage par eux et par leur idéologie,
07:12qui est en fait au service de l'Iran et pas du tout au service des Libanais,
07:15plus un jour le chemin vers la paix sera possible.
07:19Mais pour ça, il faut aussi qu'Israël respecte le droit international,
07:22respecte les cessez-le-feu et négocie.
07:25Aujourd'hui, l'État libanais demande à négocier
07:27et ce n'est pas possible du côté israélien.
07:29Justement, sur l'action israélienne, vous avez, Rima Abdelmalak,
07:32je crois, entendu à ce micro, c'était il y a deux semaines,
07:35le ministre des Affaires étrangères, Jean-Noël Barraud.
07:37Je lui posais la question de savoir si l'action d'Israël au Liban
07:39était disproportionnée et à plusieurs reprises,
07:41il a refusé de la qualifier.
07:44On ne peut pas vous suspecter d'être hostile à l'exécutif,
07:46puisque vous avez été ministre de la Culture d'Emmanuel Macron jusqu'en 2024.
07:49Est-ce que ça vous a choqué que celui qui porte la voix de la France
07:53ne soit pas en capacité, refuse de qualifier l'action d'Israël de disproportionnée ?
07:59Ça m'a peinée.
08:00En tout cas, j'ai aussi entendu Jean-Yves Le Drian dire que c'était disproportionné
08:04et il est pourtant envoyé spécial du président de la République au Liban
08:06et on le voit très souvent là-bas.
08:08Mais pas Jean-Noël Barraud.
08:09Je vois aussi les actions de Jean-Noël Barraud
08:10qui est revenue encore récemment au Liban.
08:12Et franchement, je pense que la France fait énormément pour le Liban.
08:15Ça m'a peinée.
08:16Bien sûr, mais je ne veux pas non plus ne pas reconnaître
08:19que la France est le seul pays qui se démène autant pour le Liban.
08:22La France seule ne peut pas résoudre toutes nos difficultés,
08:25mais c'est quand même la seule voix qui s'exprime aujourd'hui
08:27en soutien au gouvernement libanais, aux Libanais en général,
08:31à la souveraineté du Liban.
08:32Et donc, il faut aussi le reconnaître.
08:33Moi, j'aimerais aussi que les pays du Golfe, par exemple,
08:35se bougent et nous soutiennent
08:37parce que l'Arabie Saoudite ou les Émirats
08:39ont tout autant intérêt à un Liban stable et prospère
08:41pour les années qui viennent.
08:42Merci beaucoup Rima Abdelmalak,
08:44patronne du quotidien Lorient Le Jour
08:46et on pense aussi à vos journalistes qui travaillent en ce moment même au Liban.
08:49Merci.
08:50Et à tout à l'heure, Benjamin Duhamel.
08:51On se retrouve pour le grand entretien en France Inter.
08:54Il est 7h58.
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